AVANT-PROPOS

    

    

    L’évocation du vécu, au soir de sa vie, ne peut que susciter une intense émotion. La diversité des chemins parcourus et des existences engendre autant de différences dans l’optique des gens qui jettent des regards rétrospectifs sur leur vie.

    En ce qui me concerne, j’ai à cœur de relater les expériences vécues en tant que simple être humain et en tant qu’homme politique, ayant fait tout ce qui était en mon pouvoir pour servir mon pays, une nation qui tient constamment la vedette dans la politique internationale contemporaine. Que de souvenirs et d’émotions m’assaillent!

    Né à une époque où le pays s’engouffrait toujours plus profondément dans la détresse et entamait son calvaire immérité, je grandis au milieu d’événements importants qui bouleversèrent le monde: aussi, dès mon tendre âge, il m’a été donné d’associer mon destin à celui de ma patrie, d’être uni à celle-ci pour le meilleur et pour le pire. Moi, qui me suis jadis embarqué dans cette œuvre de longue haleine, me voilà maintenant octogénaire.

    Le XXe siècle a laissé des empreintes indélébiles sur l’histoire de l’humanité et modifié de fond en comble l’agencement géopolitique mondial. Ma vie, qui est contenue entièrement dans ce siècle mémorable, constitue, en quelque sorte, un modèle microcosmique rapporté à une tranche de l’histoire de la nation coréenne.

    Des joies et des victoires indicibles y ont alterné avec des sacrifices et de durs revers. Vicissitudes et épreuves étaient légion. Dans les combats, j’avais des camarades et des amis, mais aussi des détracteurs.

    L’amour de la patrie animait mon cœur de jeune étudiant; j’ai organisé, à Jilin, des manifestations d’étudiants avec des slogans antijaponais, engagé des actions clandestines pleines de périls. Plus tard, j’ai levé l’étendard de la lutte antijaponaise dans les forêts denses du mont

    Paektu, et, bravant privations et difficultés, j’ai mené, pendant de longues années, dans des conditions des plus dures, des combats acharnés contre un ennemi supérieur et redoutable. Quand, finalement, le pays a été libéré, je ne pouvais pourtant pas reprendre haleine: le pays était mutilé, coupé en deux; il fallait le réunifier, édifier un Etat au service du peuple et assurer sa défense. De plus belle, il me fallut surmonter difficulté, sur difficulté, abattre obstacle sur obstacle; je fus de nouveau mis à l’épreuve par les peines et les douleurs.

    Cependant, je me raidis et ne reculai devant rien.

    Si, pendant ces longues années pleines de vicissitudes, j’ai pu rester fidèle à mes engagements initiaux et soutenir, sans broncher, cette lutte interminable et ardue, je le dois à mes camarades et au peuple, lesquels m’ont fait confiance et m’ont appuyé par tous les moyens.

    « Le peuple est mon Dieu », voilà ma foi et mon credo. Voir en lui l’artisan de la révolution et du développement du pays et mettre sa force en action, telle est ma devise politique – traduite par le principe du Juche –, le suprême commandement que je me suis donné, tout en me mettant entièrement à son service.

    Devenu très tôt orphelin de père et de mère, je dois ma vie à l’affection, aux soins et aussi aux attentions de mes camarades. C’est toujours entouré de milliers et de milliers de camarades que je me suis lancé dans des batailles sanglantes, et l’expérience m’a montré la valeur des compagnons d’épreuve et de l’organisation qui nous regroupait.

    Beaucoup d’entre eux ne sont plus là aujourd’hui: des membres de l’Union pour abattre l’impérialisme, mes premiers camarades qui, dans les années 1920, à Huadian, m’ont fait confiance et se sont jetés à corps perdu dans la lutte pour la libération de la patrie, lutte dont l’issue était alors plus qu’incertaine. D’autres camarades ont donné leur vie en nous couvrant de leur corps pour nous protéger du feu de l’ennemi ou ont fini leurs jours sur l’échafaud, le front haut et serein, pour ne pas compromettre notre sécurité. Tous ces camarades inoubliables, à l’âme si noble, reposent sous des cieux étrangers, loin de leur patrie bien-aimée, désormais libre. Un grand nombre de

    patriotes ayant débuté à leur manière ont rejoint nos rangs. Ils ne sont pas non plus là.

    Aujourd’hui que la révolution coréenne marche de victoire en victoire, que la Corée est en pleine prospérité et que le peuple chante à sa gloire, il m’arrive souvent de veiller la nuit, sans pouvoir m’endormir, étant assailli de souvenirs poignants de camarades qui ont sacrifié leur vie pour notre cause.

    Je n’avais jamais songé à écrire mes mémoires. Mais d’éminentes personnalités étrangères, hommes politiques ou hommes de lettres renommés, m’ont conseillé de le faire, car, selon eux, ma vie est riche en enseignements. Jusqu’à présent, je m’étais abstenu, mais maintenant que Kim Jong Il me seconde, me libérant de nombreuses tâches, j’ai suffisamment de loisir pour m’y attaquer. Les générations se succèdent. D’anciens combattants révolutionnaires disparaissent cédant la place à la nouvelle génération qui, aujourd’hui, forme le pilier de notre révolution. Il est de mon devoir de lui léguer les expériences de ma vie, associées à celles de la nation tout entière, et de l’instruire sur les sacrifices consentis par ses aînés pour arriver au résultat qui est aujourd’hui son héritage. Bribe par bribe, j’ai reconstitué mes souvenirs.

    Ma vie n’a rien de spécial sinon que j’ai tâché de la mettre au service de ma patrie en unissant mon destin à celui du peuple. Cela m’a suffi et j’en tire joie et satisfaction.

    Mes vœux seraient largement comblés si mes mémoires pouvaient aider la génération actuelle et celles qui viendront après à faire leur cette grande et auguste vérité: celui qui sait faire confiance au peuple, en prenant appui sur lui, est promis à de grandes victoires et à la réussite. Au contraire, celui qui le tient à l’écart et s’attire sa réprobation est voué à l’échec et à la ruine.

    

    En priant pour le repos de l’âme de tous les martyrs

    

    Avril 1992

    Aux monts Myohyang

    

    

    

    

    

    TABLE DES MATIERES

    

    

    CHAPITRE I. LE PAYS EN DETRESSE (Avril 1912 – juin 1926) 1

    

    1. Ma famille 1

    2. Mon père et l’Association nationale coréenne 14

    3. L’écho des « Vive l’indépendance! » 32

    4. D’un lieu étranger à un autre 48

    5. Chanson de l’Amnok 70

    6. Ma mère 90

    7. L’héritage 99

    

    CHAPITRE II. L’INOUBLIABLE HUADIAN (Juillet – décembre 1926) 120

    

    1. L’Ecole Hwasong 120

    2. Désenchantement 136

    3. L’Union pour abattre l’impérialisme 144

    4. Vers un nouveau théâtre d’activité 154

    5. Ri Kwan Rin, héroïne de l’armée indépendantiste 167

    

    CHAPITRE III. MES ANNEES PASSEES A JILIN

    (Janvier 1927 – mai 1930) 180

    

    1. En quête d’idées nouvelles 180

    2. Le professeur Shang Yue 200

    

    3. L’Union de la jeunesse communiste coréenne 211

    4. Pour l’expansion de notre organisation 227

    5. La manifestation de solidarité 246

    6. La grande conférence politique d’An Chang Ho 257

    7. La fusion des trois bus 271

    8. La voie trouvée par Cha Kwang Su 281

    9. La leçon de Wangqingmen 298

    10. Derrière les barreaux 310

    

    

    

    

    

    CHAPITRE I. LE PAYS EN DETRESSE

    (Avril 1912 – juin 1926)

    

    

    1. Ma famille

    

    

    Je suis né dans les années 1910, alors que le pays traversait son plus dur martyre dans l’histoire des temps modernes. La Corée avait été transformée en colonie japonaise dans le sens le plus sinistre du terme. La totalité des pouvoirs du roi de Corée avaient été transférés, en vertu du traité sur l’annexion de la Corée1, à l’empereur du Japon; les Coréens étaient réduits à un type d’esclavage moderne et soumis aux « décrets-lois du gouverneur général »2 japonais. Les bottes des soldats japonais et les roues des pièces d’artillerie de l’armée japonaise labouraient brutalement le sol de mon pays, pourtant fier de sa longue histoire, riche en ressources naturelles et d’une beauté naturelle féerique.

    Les Coréens, accablés par la perte de la souveraineté nationale, frémissaient de colère. Les « longs sanglots » d’une nation martyrisée n’en finissaient pas de monter aux cieux; des dignitaires et des hommes lettrés, dévoués à la couronne, se donnaient la mort, sous leur toit ou dans un champ désert, torturés par le ressentiment. Même des gens du commun, affligés par le sort du pays en agonie, condamnaient le traité en s’immolant.

    Un régime coercitif des plus cruels fut mis en place: non seulement les policiers, mais aussi les fonctionnaires de l’administration, voire les instituteurs, portaient un uniforme à galons dorés, une casquette réglementaire et un sabre. Des édits de l’empereur du Japon accordaient au gouverneur général des pouvoirs quasi illimités, y compris la

    charge du commandement des armées de terre et de mer stationnées en Corée, afin de bâillonner l’opinion publique coréenne et d’étouffer toute liberté. Les organisations politiques et même les associations à vocation scientifique furent mises en cause et condamnées à disparaître.

    Dans les maisons d’arrêt et les prisons, bondées de patriotes coréens, les détenus étaient flagellés à coups de fouet à lanières de cuir armées de boules de plomb.

    Appliquant les procédés utilisés à l’époque des Tokugawa, les tortionnaires enfonçaient dans le corps des suppliciés des barres de fer chauffées à blanc.

    Le gouverneur général multipliait ordres et décrets; il alla jusqu’à contraindre les Coréens à teindre en noir leurs costumes traditionnels blancs. Des ploutocrates japonais arrivaient en foule en Corée où, en vertu de prétendues lois sur l’exploitation des sociétés ou autres, ils se mirent à piller à leur guise les richesses du pays.

    Pendant ma vie, j’ai voyagé dans de nombreuses régions du monde, y compris des pays qui avaient été colonisés, et nulle part je n’ai vu un impérialisme aussi cruel et aussi néfaste que celui du Japon lequel, dans le but de réduire à néant la nation coréenne, y avait interdit l’emploi de la langue nationale, l’usage même des noms traditionnels et avait réquisitionné jusqu’aux couverts de table.

    La Corée était devenue littéralement un enfer sur terre, et les Coréens étaient condamnés à un sort pire que la mort.

    Lénine avait raison de dire: « Le Japon dépouille la Corée, et il se battra pour la dépouiller, avec une férocité inégalée, combinant toutes les nouvelles découvertes techniques aux tortures proprement asiatiques. »

    A l’époque, sur d’autres continents également, les intérêts opposaient des puissances impérialistes dans une lutte acharnée pour une redistribution des colonies. L’année de ma naissance, pour ne citer que ce point de référence, des événements graves éclatèrent dans diverses régions du monde. Des marines américains débarquaient en Hon-duras; la France faisait entrer le Maroc sous sa tutelle; l’Italie s’emparait de l’île turque de Rhodes.

    

    En Corée, après la publication de la « loi sur le recensement des terres », la population était dans tous ses états.

    Bref, je suis né en pleine période de troubles et de confusion, et j’ai grandi dans les malheurs. Cette ambiance sociale a fortement marqué mon développement.

    J’ai appris, de mon père, les causes de la ruine du pays, et je me suis mis à détester de toute mon âme d’enfant les gouvernants féodaux. J’ai pris, sans retour, la décision de me consacrer à la cause de l’indépendance nationale.

    A l’époque où les puissants de ce monde sillonnaient les mers à bord de leurs navires de guerre ou traversaient les terres en train, les seigneurs féodaux coréens, en haut de forme de crin, voyageaient à dos d’âne et passaient leur temps à improviser des vers sur le paysage, le vent ou la lune, et ceci pendant des siècles. Des envahisseurs arrivaient avec leur flottille, de l’Occident comme de l’Orient, et les féodaux leur ouvraient dare-dare la porte du pays qu’on avait tenue si obstinément fermée jusque-là. La royauté était devenue un objet de marchandage entre les mains des puissances étrangères qui voulaient obtenir le plus de concessions possible.

    Or, les gouvernants féodaux, incompétents et corrompus, viscéralement serviles envers les grandes puissances, n’en continuaient pas moins, même à cette époque critique où le sort du pays était en jeu, à s’épuiser dans de vaines querelles, prenant appui les uns sur tel pays, les autres sur tel autre. A un moment donné, ce furent les projaponais qui devenaient prépondérants, et l’on voyait des troupes japonaises monter la garde devant le palais royal. Mais alors, les prorusses prenaient le dessus et c’était une troupe de Russes qui veillait à la sécurité du roi; puis, ce fut au tour de celle des Qing de se tenir en faction devant le palais royal, les proqings ayant eu raison des autres.

    Des drames n’en finissaient pas de se jouer: en 1895, la reine fut poignardée à mort dans son palais par un groupe de terroristes étrangers (affaire de l’an Ulmi); le roi coréen fut retenu pendant un an dans la légation russe (en 1896); le père du souverain fut emmené en otage à l’étranger, et c’était pourtant à nous de présenter des excuses aux étrangers.

    La garde du palais royal étant confiée à des troupes étrangères, qui donc allait protéger ce pays écrasé sous les malheurs?

    Dans l’immensité de l’univers, une famille est ce qu’une goutte d’eau est à un océan. Elle n’en fait pas moins partie du monde et entretient des liens indissolubles avec celui-ci. Les vagues de l’histoire moderne qui avaient précipité la Corée dans la ruine ne tardèrent pas à frapper brutalement à la porte de notre famille, prêtes à l’emporter tout entière, mais les miens, nullement intimidés, se lancèrent éperdument dans ces flots, décidés à partager le meilleur comme le pire avec la patrie.

    Un de mes aïeux, Kim Kye Sang, vint avec sa famille s’installer dans le nord du pays en quête de moyens d’existence après avoir quitté Jonju, province du Jolla du Nord, son pays natal.

    Plus tard, mon arrière-grand-père, Kim Ung U, s’installa définitivement à Mangyongdae. Ce dernier, né dans la commune de Jungsong, à Pyongyang, s’était consacré depuis toujours à la culture de la terre. Puis, pressé par la nécessité, il avait fini par se faire embaucher comme gardien de cimetière chez un propriétaire terrien de Pyongyang, Ri Phyong Thaek, avant d’emménager dans une chaumière de gardien, à Mangyongdae, dans les années 60 du XIXe siècle.

    La nature a généreusement paré cette région. Près de la maison se trouve une colline, appelée Nam, qui domine, du côté du fleuve Taedong, un paysage féerique tel un tableau magnifique. Des dignitaires et des riches y affluaient et achetaient à qui mieux mieux des parcelles pour enterrer leurs morts. Ce n’est donc pas un hasard si la tombe d’un ancien préfet de la province du Phyong-an s’y trouvait aussi.

    Métayers depuis des générations, mes aïeux avaient bien du mal à joindre les deux bouts. La famille n’avait eu qu’un seul fils depuis trois générations, mais mon grand-père, Kim Po Hyon, qui a eu six enfants, avait près de dix bouches à nourrir.

    Il trimait jour et nuit pour subvenir aux besoins de sa famille. Debout au petit jour, il battait les rues pour ramasser du fumier. La nuit, à la lueur d’une petite lampe à huile, il tressait, avec de la paille, des cordes, des sandales et des nattes, pendant que ma grand-mère, Ri Po Ik, filait du coton.

    Avec mes tantes, Hyon Yang Sin, Kim Ku Il Nyo, Kim Hyong Sil, Kim Hyong Bok, ma mère, Kang Pan Sok, travaillait la terre le jour et, la nuit, tissait de la cotonnade sur un métier à tisser ancien.

    Faute de moyens pour payer ses études, mon oncle aîné, Kim Hyong Rok, parcourut à peine, à l’âge de 9 ans, le livre élémentaire de caractères chinois, sans jamais pouvoir s’offrir le luxe d’aller à l’école, et travailla ainsi la terre pour aider son père.

    Chacun faisait son possible, ce qui n’empêchait pas pourtant la famille de se contenter de bouillie. Je me souviens du mal que j’avais à avaler la bouillie de semoule de sorgho non décortiqué dont on me nourrissait.

    Impossible, dans ces conditions, d’espérer manger de la viande ou des fruits. Un jour, je développai un gros phlegmon au cou, et ma grand-mère s’est débrouillée, je ne sais comment, pour me donner un bon morceau de porc, qui, immédiatement, eut raison du furoncle. Depuis, chaque fois que j’avais envie de manger de la viande, je souhaitais avoir un furoncle.

    A Mangyongdae, j’entendais souvent ma grand-mère se plaindre de ne pas avoir de pendule chez elle. Toute désintéressée qu’elle était des biens matériels, elle n’en enviait pas moins la pendule des autres. Un de nos voisins en possédait une.

    Ma grand-mère souhaitait en avoir une depuis que mon père s’était inscrit au Lycée Sungsil. Faute d’avoir une montre, la nuit elle ne dormait que d’une oreille et se levait au petit jour, cherchant à deviner au jugé l’heure qu’il était, et préparait à la hâte le petit déjeuner, tant elle craignait que mon père n’arrive en retard à l’école qui se trouvait à 12 km de Mangyongdae.

    Des fois, elle se levait au plus profond de la nuit et faisait cuire le repas; puis ne sachant pas l’heure qu’il était, elle attendait des heures entières, accroupie devant l’âtre, sondant le soupirail qui donnait sur l’est. Lasse enfin, elle disait à maman: « Va demander l’heure au voisin. »

    Maman, n’osant pas pénétrer dans la cour du voisin, attendait, accroupie près de la palissade, que la pendule sonne l’heure. Elle comptait alors les coups et revenait en informer ma grand-mère.

    Voici ce que me dit ma tante en prenant des nouvelles de mon père quand je rentrai de Badaogou à Mangyongdae: « Ton père a eu beaucoup de difficultés à fréquenter une école éloignée. Et Song Ju, comme tu dois t’installer chez tes grands-parents du côté maternel, tu as de la chance parce que ton école n’est pas loin. »

    Les miens n’ont jamais pu s’offrir cette pendule tant désirée par ma grand-mère avant la Libération.

    Bien que très pauvres, ils s’entraidaient eux-mêmes et aidaient aussi leurs voisins.

    « Qu’importe l’argent, on peut vivre sans en avoir, mais on ne peut pas vivre sans amitié », disait souvent mon grand-père à ses enfants. C’était là le credo de mes aïeux.

    Quant à mon père, il brûlait d’apprendre. Les nouveautés l’attiraient irrésistiblement. Il apprenait les caractères chinois dans une école traditionnelle, mais souhaitait ardemment aller à l’école moderne.

    L’été de l’année où eut lieu l’« Incident des envoyés secrets à La Haye »3, une compétition sportive avait réuni, dans le village de Solmae, les élèves de quatre écoles: Sunhwa, Chuja, Chilgol et Sinhung. Mon père y participa en tant que membre de l’équipe de l’Ecole Sunhwa et se classa premier à la barre fixe, la lutte coréenne, la course, etc., mais il échoua au saut en hauteur, et le prix fut décerné à un élève d’une autre école: sa longue natte s’était prise dans la barre et lui avait fait manquer le saut. A peine la compétition terminée, il monta sur la colline derrière l’école et coupa d’un coup de ciseaux ses longs cheveux. A l’époque, se couper les cheveux sans autorisation des parents, au mépris de l’usage implanté depuis des siècles, demandait beaucoup de caractère.

    Mon grand-père tempêta. Les nôtres étaient des gens à tempérament impétueux.

    Le soir, craignant d’être puni, mon père n’osa pas rentrer chez lui; il tourna autour de la maison jusqu’au moment où mon arrière-grand-mère le fit enfin entrer par la porte de derrière et lui donna à manger. Elle adorait mon père, son petit-fils aîné. Aux dires de mon père, c’est grâce à elle qu’il avait pu s’inscrire au Lycée Sungsil. Elle avait persuadé mon grand-père de la nécessité de l’envoyer dans un établissement d’enseignement moderne. A cette époque, l’influence féodale était encore forte et les gens de la génération de mon grand-père voyaient d’un mauvais œil les nouveaux établissements d’enseignement.

    Mon père s’inscrivit au Lycée Sungsil au printemps 1911, année qui suivit la ruine du pays. Le mouvement pour la civilisation moderne ne faisant que débuter, même parmi les nobles, il y avait peu d’étudiants. Et pour nous pauvres, qui gagnions notre vie à grand-peine, envoyer les enfants à l’école secondaire était au-dessus de nos moyens.

    Les frais de scolarité étaient de 2 won par mois. Pour les avoir, ma mère devait aller ramasser des coquillages dans les eaux de la rivière Sunhwa, lesquels elle vendait au marché. Mon grand-père cultivait des melons d’eau, ma grand-mère, des navets, et mon oncle aîné, alors âgé de 15 ans seulement, confectionnait des sandales en paille pour obtenir de quoi payer les études de mon père.

    Mon père, de son côté, travaillait après l’école jusqu’au soir dans un centre d’apprentissage rattaché à l’école, puis il lisait pendant des heures dans la bibliothèque scolaire et rentrait tard dans la nuit. Il ne dormait qu’une ou deux heures par jour.

    Voilà les gens de ma famille, humbles et modestes, comme l’on pouvait en trouver partout ailleurs dans la campagne coréenne. Des gens pauvres, sans rien de particulier.

    Cependant, ils donnaient le meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils voyaient que le sort du pays était en jeu.

    Gardien de cimetière, mon arrière-grand-père aimait ardemment le pays.

    Lorsqu’un bateau américain, le Sherman4, véritable corsaire, avait fait intrusion sur le fleuve Taedong, le remontant jusqu’à l’île de Turu, mon arrière-grand-père, de concert avec d’autres, réquisitionna toute la provision de câbles et de cordages de son village, les tendit plusieurs fois, entre la colline Mangyong et l’île de Konyu, par-delà le fleuve, puis, lançant de grosses pierres dans le fleuve, coupa la route aux intrus.

    Par la suite, comme le bruit courait que ces malfaiteurs, ayant pénétré sur l’île de Yanggak, tuaient des gens au hasard, à coups de canon et de fusil, pillaient des biens et insultaient des femmes, mon aïeul courut à la forteresse de Pyongyang à la tête des hommes de son village. Les habitants de la ville et l’armée montèrent une opération: on chargea de fagots plusieurs péniches reliées les unes aux autres, auxquelles on mit le feu avant de leur faire descendre le fleuve, à la dérive, sur le bateau ennemi. Le coup porta. Le Sherman prit feu et coula à pic, matériel et équipage. Mon arrière-grand-père avait apporté sa part de contribution à cette victoire.

    Plus tard, quand les agresseurs américains expédièrent le navire de guerre Shenandoah5 dans l’estuaire du fleuve Taedong pour mettre la contrée à feu et à sang et la saccager, les hommes de Mangyongdae organisèrent une troupe de francs-tireurs et firent tout ce qui était en leur pouvoir pour défendre le pays.

    Mon grand-père disait souvent: « S’il faut mourir, que ce soit au champ de bataille, en se battant contre l’ennemi. » Il voulait que les siens se préoccupent du sort du pays et fassent tout leur possible pour ce dernier; il encourageait ses enfants à se donner sans réserve à la lutte révolutionnaire.

    Ma grand-mère leur recommandait, de son côté, droiture et fermeté.

    Plus tard, les Japonais, nourrissant le vain espoir de me forcer à « me rendre », emmèneront ma grand-mère en Mandchourie, au plus fort de l’hiver, et lui feront endurer toutes les peines du monde. Mais, nullement déprimée, le front haut, elle les traitera de larbins des plus méprisables et se comportera avec la dignité qui sied à une mère et une grand-mère de révolutionnaires.

    Mon grand-père du côté maternel, Kang Ton Uk, fut aussi un fervent patriote et un éducateur de haute conscience nationale. Il établit une école privée dans son village et s’occupa toute sa vie de l’éducation de la jeunesse et du mouvement pour l’indépendance. Le frère aîné de ma mère, Kang Jin Sok, lui aussi, participa de bonne heure au mouvement pour l’indépendance.

    Mon père voulut m’insuffler, dès ma tendre enfance, l’amour du pays, et c’est pour cela qu’il m’a baptisé Song Ju, ce qui signifie pilier du pays.

    Un jour, alors qu’il était au Lycée Sungsil, il planta avec ses deux jeunes frères trois peupliers près de la maison, comme pour symboliser leurs trois jeunes vies.

    Jusque-là, il n’y avait pas eu de peupliers à Mangyongdae. Mon père dit alors à ses frères: « Le peuplier est une espèce qui pousse vite; tels ces arbres, nous devons grandir rapidement pour reconquérir l’indépendance du pays et vivre dans le bonheur. »

    Mon père fut le premier à quitter Mangyongdae pour rejoindre les rangs des révolutionnaires, suivi de près par son plus jeune frère, Kim Hyong Gwon.

    Seul, mon oncle aîné resta à Mangyongdae. Les trois peupliers poussèrent rapidement, et leur ombrage couvrait un coin du champ du propriétaire foncier du village. Celui-ci s’en plaignit et, prenant prétexte que leur ombre risquait d’affecter la récolte de son champ, les fit abattre sans le moindre ménagement. Pourtant, l’heure étant à l’injustice, personne ne put protester.

    Quand, après la libération du pays, je passerai par Mangyongdae, on me contera l’incident, et je ne pourrai empêcher un sentiment d’indignation mêlé de tristesse de monter en moi, en pensant à mon défunt père à l’âme si noble.

    Or, il y aura d’autres choses encore qui m’attristeront.

    Devant notre maison il y avait plusieurs grands frênes sur lesquels je grimpais souvent avec mes camarades de jeu. Et à mon retour après 20 ans d’absence, je découvrirai qu’il en manquait un, celui qui était le plus proche de ma maison. Et voici ce que mon grand-père me racontera.

    Pendant que je me battais dans le maquis, les policiers venaient souvent harceler les miens. Les agents du poste de police de Taephyong surveillaient notre maison en permanence, en se relayant. Comme Taephyong se trouve à quelque distance de Mangyongdae, en été, ils avaient coutume de venir se poster au pied de cet arbre, à l’abri de son ombre. Installés là et parfois mourant d’ennui, ils faisaient venir des gens du village et les interrogeaient ou bien ils faisaient la sieste en agitant un éventail. Parfois, ils se faisaient tuer des poules et buvaient de l’alcool. Ils prenaient plaisir à importuner et à rudoyer mon grand-père et mon oncle.

    Un jour, mon oncle, qui était d’un tempérament modéré et paisible, se précipita, exaspéré, une hache à la main, et courut abattre l’arbre; mon grand-père préféra ne pas intervenir.

    « Dommage qu’une maison de trois pièces prenne feu, mais on est heureux de se débarrasser de ses punaises, n’est-ce pas? » dira mon grand-père.

    J’esquisserai alors un sourire triste.

    Quelles peines n’avaient pas dû endurer mes grands-parents, pour la seule raison que leurs fils et petits-fils étaient des révolutionnaires! Pourtant, aussi rudes que fussent les épreuves, aussi tenaces les persécutions de l’ennemi, ils restèrent fidèles à leurs convictions, pleins de courage et de bravoure. Vers la fin de leur domination, les impérialistes japonais exigèrent que les Coréens prennent des noms et des prénoms japonais. Mes grands-parents firent la sourde oreille. Les nôtres furent les seuls à Mangyongdae à garder jusqu’au bout leurs noms et prénoms coréens sans les changer.

    Tout le monde y était contraint pourtant, pressé par le besoin, car l’administration municipale coupait le rationnement à ceux qui ne se pliaient pas à cette exigence.

    Bien des fois, mon oncle fut appelé au poste de police et battu.

    Un policier s’avançait vers lui en criant: « A partir d’aujourd’hui, tu ne t’appelles plus Kim Hyong Rok. Comment t’appelles-tu? » Mon oncle répondait: « Je m’appelle Kim Hyong Rok. »

    L’agent, de foncer sur lui et de lui administrer un soufflet sonore, puis de demander à nouveau: « Comment t’appelles-tu? » Et mon oncle répliquait d’un ton non moins ferme: « Je te dis que je m’appelle Kim Hyong Rok. » Le policier lui donnait alors une deuxième gifle, plus retentissante encore.

    Le duel se poursuivait ainsi entre les deux hommes, et mon oncle ne baissait pas pavillon.

    Mon grand-père lui disait: « Tu as raison, il ne faut pas porter de nom japonais. Song Ju se bat contre les Japonais. Est-il donc permis que tu portes un nom japonais? Quitte à succomber sous les coups, il faut que tu gardes ton nom coréen. »

    Dans notre famille, nombreux sont ceux qui firent leurs adieux à mes grand-père et grand-mère avec la promesse de revenir les voir après avoir conquis l’indépendance du pays. Ils sont tous partis d’une allure décidée.

    Mais je suis le seul à être rentré au pays.

    Mon père, hélas! est mort à 31 ans, à l’étranger, ayant travaillé toute sa vie pour l’indépendance du pays. Pour un homme, mourir à 31 ans, c’est mourir à la fleur de l’âge. Je me rappelle encore aujourd’hui comme ma grand-mère a sangloté amèrement, prostrée devant la tombe de mon père qui se trouvait aux abords de Yangdicun, à Fusong. Elle s’y était rendue depuis Mangyongdae, après l’enterrement.

    Six ans plus tard, ma mère mourut à Antu, trop tôt pour voir le jour de l’indépendance du pays.

    Mon jeune frère, Chol Ju, qui avait rejoint la guérilla après la mort de notre mère, tomba au cours d’un combat sans même que nous pûmes recueillir ses restes.

    Quelques années plus tard, ce fut mon oncle cadet qui, condamné à une détention prolongée, succomba sous les tortures alors qu’il languissait dans la prison de Mapo. En ayant reçu avis, les miens ne purent cependant, faute d’argent, aller recueillir ses dépouilles, qui furent enterrées au cimetière de la prison.

    Ainsi, en une vingtaine d’années à peine, les hommes de notre famille, en pleine jeunesse et regorgeant d’énergie, ont tous péri loin de leur région natale.

    Quand je rentrerai dans mon pays natal, après la Libération, ma grand-mère courra au-devant de moi et, m’embrassant sur le seuil de la porte, s’écriera: « Où sont ton père et ta mère? Pourquoi rentres-tu seul? Ils devraient être là aussi, avec toi. » Et accablée de tristesse, elle me secouait. Si telle était l’affliction de ma grand-mère, quel crève-cœur ne devais-je pas éprouver, moi, qui restais seul pour ouvrir la petite porte de la maison natale, sans même avoir pu ramasser les restes de mes parents défunts, lesquels reposaient quelque part à l’étranger sans que personne s’en occupât?

    Depuis, chaque fois que je passais le seuil d’une maison, je me demandais combien de personnes en étaient sorties quittant le toit paternel, combien étaient restées en vie et combien avaient disparu. Les portes de toutes les maisons, dans ce pays, portent les traces des larmes versées aux moments de la séparation, et celles des soupirs de regret poignant pour des proches et des parents disparus, d’une douleur incommensurable pour ces pertes tragiques.

    Des milliers et des milliers d’hommes et de femmes, pères, mères, frères et sœurs, ont déposé leur vie sur l’autel de la libération de la patrie. La nation coréenne a mis 36 longues années à se restaurer, au prix d’une lutte sans prix. Que de sang, que de larmes versés! Que de batailles acharnées! Ces 36 années de combats sanglants n’exigèrent que trop de lourds sacrifices. Pourtant, sans ces sacrifices, il n’y aurait pas de patrie aujourd’hui, et notre siècle serait demeuré un siècle de malheurs et de douleurs, celui d’un esclavage ignominieux.

    Mes grands-parents étaient de simples paysans, des campagnards. Pourtant, il faut le dire, j’admirais leur fermeté d’esprit révolutionnaire, et j’y puisais un immense courage.

    Donner à la révolution tous ses enfants, élevés avec tant de soins et de peine, et les soutenir pendant de longues années, supportant, sans geindre, chagrins et épreuves, c’est facile à dire, mais c’est dur à faire, beaucoup plus que de participer à quelques batailles ou de supporter quelques années de vie en prison.

    Or, les malheurs et les douleurs de notre famille n’avaient rien de particulier, comparés aux souffrances incommensurables qu’avait endurées la nation coréenne privée de son pays. Des millions de Coréens ont trouvé la mort, de faim, de froid, par le feu ou sous les coups, sous la dure domination de l’impérialisme japonais.

    Quand un pays s’effondre, il va sans dire que ses habitants ne peuvent jouir d’une existence tranquille, que même les paysages ne peuvent rester les mêmes; même les traîtres à la nation, qui, dans un pays ruiné, mènent un grand train de vie en salaire de leur trahison, ne peuvent dormir tranquillement la nuit; les hommes, encore qu’ils bougent et parlent, ne valent pas mieux que des chiens dans une maison en deuil; les rivières et les montagnes, bien qu’elles soient toujours là où elles étaient hier, ne sont plus les mêmes, ayant perdu leur physionomie originale.

    Le premier à comprendre ce principe est un précurseur; celui qui veut remédier au drame de la nation, en peinant et en recherchant des solutions avec d’autres, est un patriote; on appelle révolutionnaire celui qui, même au prix de sa vie, répand la vérité, mobilise les masses et renverse un monde d’iniquités.

    Mon père, un des précurseurs du mouvement de libération nationale dans notre pays, naquit le 10 juillet 1894 à Mangyongdae et décéda le 5 juin 1926, le cœur meurtri par la grande détresse de la nation. Il donna sa vie à la révolution.

    Moi, son fils aîné, suis né à Mangyongdae le 15 avril 1912, deux ans après l’annexion de la Corée par le Japon.

    

    

    

    2. Mon père et l’Association nationale coréenne

    

    

    Jiwon (viser haut – NDLR), telle fut pendant toute sa vie la devise de mon père.

    Ce mot, écrit au pinceau, en grosses lettres, sur du papier, était pendu aux murs de notre maison, de l’Ecole Sunhwa et de l’Ecole Myongsin, et ailleurs.

    Ces affiches subsistent encore aujourd’hui, et je pense que mon père était un assez bon calligraphe.

    A l’époque, la calligraphie était très prisée, c’était la mode d’avoir des écrits d’hommes renommés ou de bons calligraphes, et de les suspendre au mur de sa maison, sous cadre, ou d’en décorer les paravents. Encore trop jeune pour discerner les choses du monde, je prenais cet emballement futile pour un simple goût pour l’art calligraphique.

    Or, mon père ne mettait aucun ornement à son écriture et se contentait de suspendre son mot d’ordre à des endroits bien en vue.

    Quand j’atteignis l’âge de raison, mon père me parlait souvent de l’obligation qu’a chacun d’aimer son pays et me conseillait de nourrir de grandes et nobles ambitions pour servir le nôtre.

    Jiwon veut dire « nourrir de nobles et grandes ambitions ». Rien d’étonnant à ce qu’un père donne un tel conseil à son fils, car on ne peut réussir que moyennant un effort persévérant pour atteindre des objectifs élevés.

    Or, la devise de mon père ne servait nullement à exalter les honneurs, la renommée ou la réussite personnels comme le faisaient les préceptes de l’éthique mondaine. Elle traduisait sa conception révolutionnaire de la vie selon laquelle joie et fierté résident dans l’effort consenti au nom de la patrie; elle exprimait aussi son esprit révolutionnaire indomptable voulant voir le pays rétabli coûte que coûte, quitte à lutter pendant des générations même, s’il le fallait.

    Mon père m’entretint souvent sur ce sujet et me raconta beaucoup de faits liés à l’histoire de la lutte antijaponaise menée par la nation coréenne.

    « La Corée était une grande puissance, qui maîtrisait de surcroît l’art de la guerre: elle n’avait guère connu de défaite. Sa culture épanouie très tôt s’est propagée loin au-delà de la mer, jusqu’au Japon. Or, cette puissance s’est effondrée un jour, affaiblie par les cinq siècles de règne de la dynastie des Ri, dont la politique était corrompue.

    « Les Japonais ont envahi notre pays par la force des armes, au cours des années qui ont précédé ta naissance. On appelle “Cinq traîtres de l’an Ulsa”6 les cinq ministres qui ont bradé le pays aux agresseurs japonais.

    « Mais, ces traîtres n’ont pas pu vendre l’âme des Coréens.

    « Des volontaires se sont levés, armés de lances, au cri: “Il faut vaincre les Japonais et sauver le pays”; des troupes indépendantistes attaquaient les envahisseurs à coups d’arquebuse. Parfois, la population se soulevait, avec des hourras, et attaquait les Japonais à coups de pierres, en différents points du pays. Des clameurs montaient et réveillaient la conscience de l’humanité, appelant à une justice internationale.

    « Choe Ik Hyon7 fut fait prisonnier et emmené à l’île de Tsushima, où il se laissa mourir en refusant de toucher à la nourriture que l’ennemi lui donnait. Ri Jun, manifestant l’esprit d’indépendance nationale des Coréens, s’ouvrit le ventre en présence de représentants des puissances impérialistes; An Jung Gun8 abattit à coups de pistolet Ito Hirobumi9, à la gare de Haerbin, au cri de “Vive l’indépendance!”, réaffirmant ainsi l’esprit indomptable des Coréens.

    « Même le sexagénaire Kang U Gyu lança une bombe sur le gouverneur général Saito. Ri Jae Myong poignarda Ri Wan Yong pour venger le pays martyrisé.

    « Min Yong Hwan, Ri Pom Jin, Hong Pom Sik et d’autres, tous, très attachés à la patrie, se sont donné la mort en appelant le peuple à sauvegarder la souveraineté nationale.

    « Fut un temps où un mouvement émouvant, dit mouvement pour le remboursement des dettes de l’Etat, fut lancé. Il était question de rembourser les 13 millions de won empruntés au Japon, au lendemain de la guerre nippo-russe. Pour s’en acquitter, les hommes du pays décidèrent de se priver de tabac. Même l’empereur Kojong10 s’est joint à cette campagne d’austérité. Les femmes économisaient sur les repas et offraient leurs parures et bibelots. Des jeunes filles offraient leurs trousseaux. Les domestiques, les femmes de chambre, les marchands de gâteaux de riz, de légumes sauvages, de sandales de paille ouvraient leurs maigres bourses.

    « Pourtant, le pays n’a pu garder son indépendance.

    « C’est à nous de regrouper les gens de la nation, de cultiver chez eux le désir d’indépendance nationale, d’accroître nos forces au point de pouvoir repousser l’envahisseur. Si nous nous y prenons avec fermeté, nous réussirons, une fois nos forces accrues, nous pourrons battre l’ennemi, aussi puissant soit-il.

    « Il s’agit d’éveiller le peuple et de le mobiliser pour rétablir le pays dans ses droits souverains. Or, cette œuvre ne peut être réalisée du jour au lendemain. D’où la nécessité du Jiwon. »

    Tel était le récit que mon père me tenait lorsqu’il montait ou descendait la colline Mangyong en me tenant par la main.

    Tous ces récits étaient marqués de son ardent amour pour la patrie.

    Un jour, en présence de mes grands-parents, il tint les propos inoubliables que voici: « A quoi me servirait-il de vivre si je ne reconquiers pas l’indépendance du pays? Même si mon corps est déchiré en lambeaux, je me battrai encore contre les Japonais et je reconquerrai la patrie. Si je tombais au combat, mon fils me relayerait, et s’il tombait à son tour, mon petit-fils le remplacerait. Il faut que nous reconquérions la liberté du pays à tout prix. »

    Plus tard, lorsque la Lutte armée antijaponaise, présumée de 3 ou 4 ans, s’annoncera de longue haleine, je me rappellerai ces paroles. Après la Libération, le drame de la division de la nation persistant avec le Nord et le Sud ne cessant de s’éloigner l’un de l’autre, engagés dans des voies diamétralement opposées, je me souviendrai encore de ces paroles dont la profonde signification me frappait toujours et m’inspirait.

    Elles exprimaient, comme la devise Jiwon, une immuable volonté d’indépendance nationale.

    Si, en dépit des difficultés matérielles à la maison, mon père s’était décidé à aller au Lycée Sungsil, faisant un effort sur lui-même pour ne pas céder, c’était assurément dans le but de réaliser cet idéal d’indépendance.

    La décennie écoulée entre la réforme de l’an Kabo11 et la conclusion du traité de l’an Ulsa fut marquée d’un zèle soudain, bien que tardif, pour un enseignement moderne, à la faveur du courant de réforme touchant la structure administrative du pays. Un effort de modernisation de l’enseignement avait été entrepris: à Séoul furent ouvertes les écoles Paejae, Rihwa, Royal english School, etc., dont le programme comprenait des disciplines nouvelles empruntées à l’Occident. C’est à cette époque que des missionnaires américains fondèrent dans l’ouest du pays le Lycée Sungsil, dans le cadre de leur œuvre.

    Cette école recevait des étudiants provenant de tout le pays, et les jeunes qui brûlaient d’apprendre des matières nouvelles s’y inscrivaient en nombre. Le programme comprenait l’histoire, l’algèbre, la géométrie, la physique, l’hygiène, la physiologie, l’éducation physique, la musique, etc. et intéressait vivement les jeunes qui rêvaient de colmater le retard national et de s’associer au courant mondial nouveau.

    C’est aussi la raison pour laquelle mon père s’y était inscrit. Les matières enseignées dans les établissements traditionnels étaient périmées, basées sur les œuvres classiques du confucianisme: elles n’étaient pas pour satisfaire mon père.

    Ainsi, contrairement au but que s’étaient assigné les missionnaires, le Lycée Sungsil devint en fait un foyer de formation de bon nombre de patriotes renommés qui, plus tard, animèrent le mouvement pour l’indépendance de la Corée. Citons entre autres Son Jong Do, premier vice-président en date qui devint, par la suite, président du conseil politique du gouvernement provisoire de Shanghai, Cha Ri Sok, secrétaire d’Etat de ce gouvernement à l’époque de son déclin, Yun Tong Ju, poète patriote de talent, qui a quitté le lycée en cours d’études et Kang Ryang Uk, qui a étudié dans la classe spécialisée de cette école. En effet, cette école comprenait deux degrés d’enseignement différents: l’enseignement secondaire et l’enseigne-ment spécialisé, d’où les appellations respectives: lycée et école spécialisée. Pour avoir ainsi apporté son contingent au mouvement antijaponais pour l’indépendance nationale, cette école sera appelée par les Japonais foyer de la pensée antijaponaise.

    « Que nous étudiions les lettres, que nous apprenions la technique, le but visé doit être de servir la Corée. Si l’on veut croire au Ciel, c’est à un Ciel coréen qu’il faut croire », disait souvent mon père à ses camarades de classe en s’efforçant de regrouper de jeunes patriotes.

    Au lycée, mon père animait un cercle de lecture et l’Amicale Ilsim qui s’assignaient pour tâche d’insuffler aux élèves des sentiments antijaponais et d’éclairer la population de Pyongyang et des environs. En décembre 1912, une grève d’étudiants fut organisée sous la direction de ces groupes, pour manifester contre les brutalités et les actes d’exploitation de la direction de l’établissement.

    Pendant les vacances, mon père se rendait souvent à Anju, Kangdong, Sunan, Uiju et dans de nombreuses autres régions du Phyong-an du Nord et du Sud et du Hwanghae, s’employait à en éduquer la population et y recrutait des partisans.

    Le plus grand bien qu’il tira du Lycée Sungsil fut la grande amitié de ses camarades.

    Nombreux étaient, en effet, ceux qui, pris d’amitié pour lui, partageaient ses idéaux et avaient pris à cœur le destin de la nation en détresse. Ils étaient tous jeunes et distingués, d’esprit large et cultivés, en un mot: une jeunesse d’élite.

    Ri Po Sik, par exemple, originaire de Pyongyang, avait fait partie du cercle de lecture et de l’Amicale Ilsim, participé à la fondation de l’Association nationale coréenne (A.N.C.–NDLR) et joué un rôle important lors du Soulèvement populaire du Premier Mars.

    Lorsque nous habitions à Ponghwa, il venait souvent voir mon père à l’Ecole Myongsin.

    Parmi ses camarades d’étude originaires de la province du Phyong-an du Nord, Paek Se Bin (alias Paek Yong Mu) de Phihyon fut un des plus proches de mon père. Il l’accompagnait souvent comme guide dans ses voyages au Phyong-an du Nord. Plus tard, il deviendra l’agent de liaison de l’A.N.C. à l’étranger. En décembre 1960, en Corée du Sud, sera fondé le Conseil central pour la réunification indépendante de la nation duquel il sera membre.

    Un autre, Pak In Gwan, partagea une chambre de pensionnat avec mon père, lequel fut un temps interne au Lycée Sungsil.

    Au printemps 1917, il devint instituteur à l’Ecole Kwangson à Unryul, dans le Hwanghae, et aussi membre de l’A.N.C. Arrêté au cours de ses opérations à Songhwa, Jaeryong et Haeju, il passa un an dans la prison de Haeju. Lorsqu’il enseignait à l’Ecole Kwangson, il avait fait écrire à ses élèves une composition sur le thème: « La péninsule et nous », et quelques-unes des épreuves sont conservées au Musée des hauts faits révolutionnaires d’Unryul. Elles montrent bien quels étaient l’état d’esprit et les dispositions idéologiques des élèves des écoles sous l’ascendant de l’A.N.C.

    Parmi les militants pour l’indépendance, il faut citer tout d’abord O Tong Jin qui était le plus lié à mon père. Il venait très souvent voir mon père lorsque celui-ci était étudiant au Lycée Sungsil. Lui-même était étudiant de l’Ecole Taesong, à Pyongyang, laquelle avait été fondée par An Chang Ho. Leur amitié ne se confinait pas à de simples sentiments d’affection mutuelle, mais s’élevait jusqu’à la communion des convictions idéologiques, aussi fut-elle, dès le début, loyale et chaleureuse.

    C’est au printemps 1910, lors d’une compétition sportive, sur le champ d’entraînement de Kyongsanggol (devant la caserne de l’armée de la fin de la dynastie des Ri), qu’O Tong Jin a connu et admiré pour la première fois la pensée qui animait mon père.

    La compétition réunissait des dizaines de milliers d’élèves, venus de différentes régions du pays: Pyongyang, Pakchon, Kangso, Yong-yu, etc.

    Elle fut suivie d’un concours de rhétorique auquel mon père présenta un discours qui réfutait les prétentions de certains élèves préconisant d’apprendre la civilisation japonaise pour édifier, dans notre pays, un Etat moderne et où il insistait sur la nécessité pour les Coréens de compter sur leurs propres forces pour moderniser le pays. Son discours impressionna vivement l’auditoire, dont O Tong Jin, futur commandant des troupes du Jong-ui-bu. Celui-ci s’en souvenait souvent avec chaleur: « Ah, comme j’étais ému du discours de M. Kim. »

    Depuis 1913, O Tong Jin parcourait Séoul, Pyongyang, Sinuiju et d’autres villes importantes du pays et des régions de la Chine, sous le déguisement d’un marchand grossiste et venait souvent voir mon père; ils s’entretenaient de l’avenir du mouvement pour l’indépendance.

    Au début, je le prenais pour un commerçant au cœur généreux, et ce ne fut que plus tard, à Badaogou, Fusong où notre famille avait déménagé, que je sus que c’était un personnage important du mouvement pour l’indépendance.

    Déjà à cette époque, il jouissait d’une grande réputation. Tout le monde le connaissait de nom. Avec sa fortune et son origine, il aurait pu vivre tranquillement sans s’occuper de la révolution. Mais il avait préféré combattre les Japonais, les armes à la main.

    Il témoignait un profond respect et une grande amitié à mon père. Un grand nombre de personnes venaient le voir dans sa maison, à Uiju. Il avait réservé un pavillon de sa résidence à leur usage et avait embauché une cuisinière pour préparer leurs repas. Mais quand mon père venait, il était reçu au pavillon principal et c’était sa femme elle-même qui apprêtait ses repas.

    Un jour, O Tong Jin vint, avec sa femme, nous rendre visite, et ma grand-mère lui fit cadeau d’un bol en cuivre, en souvenir.

    Si je raconte tous ces détails à son sujet, ce n’est pas seulement parce qu’il a été l’ami et le camarade de mon père, mais aussi à cause de la place qu’il a tenue dans ma jeunesse. Tout jeune, j’éprouvais une grande attirance pour lui.

    Il fut arrêté par les impérialistes japonais alors que j’étais à Jilin. Longtemps après, au début du mois de mars 1932, il fut jugé par le tribunal de Sinuiju. J’étais alors à Jiandao où j’organisais une armée de guérilla populaire antijaponaise. Je fus fort étonné d’apprendre que le procès-verbal d’instruction de Gandhi comptait 25 000 pages, et celui d’O Tong Jin occupait, dit-on, 35 000 pages, réparties en 64 volumes!

    Le jour du procès, des milliers de personnes voulurent pénétrer dans la salle d’audience, et, le tumulte ne cessant pas, la séance prévue pour la matinée ne fut ouverte qu’après une heure de l’après-midi. O Tong Jin repoussa l’instruction, il sauta sur le siège du président du tribunal et cria: « Vive l’indépendance de la Corée! » Un grand émoi s’empara de l’auditoire.

    Les juges japonais, déconcertés, annoncèrent précipitamment la suspension de la séance et rendirent le verdict à huis clos en l’absence même du prévenu. La cour d’appel le condamna à la réclusion à vie, et il mourut en prison, trop tôt pour voir le jour de la libération du pays.

    C’est au cours d’une lutte pénible menée pour organiser des troupes de guérilla que je lus, dans un journal, un article sur son procès qui traduisait sa noblesse d’âme et son courage. On y voyait une photo de lui, en capuchon de prisonnier, en cours de son transfert à la prison de Pyongyang. Cette photo me toucha profondément. Quel amour austère il avait pour le pays! Cela me laissa longuement pensif.

    Ainsi, de nombreuses personnes parmi les camarades de jeunesse de mon père s’engageront sans retour dans la lutte révolutionnaire et joueront un rôle de premier plan dans l’Association nationale coréenne.

    Plus tard, mon père interrompit ses études au Lycée Sungsil pour aller enseigner lui-même à l’Ecole Sunhwa, à Mangyongdae, puis à l’Ecole Myongsin, à Kangdong. Il s’employait parallèlement à rechercher des camarades. S’il avait abandonné ses études, c’était pour élargir son champ d’action et se lancer pour de bon dans une lutte effective.

    En 1916, pendant les vacances, il alla dans la région de Jiandao et à Shanghai où il prit contact, par l’intermédiaire de personnes restées encore inconnues, avec des partisans de la révolution nationale chinoise dirigée par Sun Yatsen.

    Il appréciait beaucoup Sun Yatsen, qui était, selon lui, un leader de la révolution démocratique bourgeoise chinoise. Selon lui, c’est grâce à un tel partisan de la réforme bourgeoise que les Chinois ont pu couper leurs longues tresses et obtenir un jour de repos par semaine.

    Il prisait en particulier les Trois principes du peuple proclamés par Sun Yatsen: nationalisme, démocratie, bien-être, traduits dans le programme de la Ligue révolutionnaire de Chine, ainsi que sa nouvelle formule politique en trois points: alliance avec l’U.R.S.S., collaboration avec les communistes, assistance aux ouvriers et aux paysans, élaborée sous l’influence du Mouvement du 4 Mai. Mon père qualifiait Sun Yatsen de révolutionnaire au grand cœur, doué d’une grande force de volonté et d’une grande clairvoyance. Il disait toutefois que c’était une erreur que d’avoir cédé la présidence de la république à Yuan Shikai, encore que ce fût sous réserve qu’il établisse un régime républicain et détrône l’empereur de la dynastie des Qing.

    Mon père me parlait souvent du mouvement de réforme bourgeoise en Corée. Il regrettait l’échec du Coup d’Etat de l’an Kapsin, mené par Kim Ok Gyun, qui ne dura que « trois jours ». Selon lui, le programme du parti réformiste incluait des idées progressistes, telles que l’égalité, l’abolition des préséances de naissance, la promotion sur la base des capacités personnelles, l’idée d’indépendance impliquant la fin de la dépendance à l’égard de la dynastie des Qing, etc.

    Ainsi, Kim Ok Gyun m’apparaissait auréolé de grandeur; j’en étais même venu à songer que s’il avait réussi, l’histoire moderne de la Corée aurait pris un tout autre tour. C’est plus tard que je comprendrai quelles étaient les limites de son mouvement et de son programme et que je les analyserai à la lumière des idées du Juche.

    La plupart de mes professeurs d’histoire le qualifiaient d’homme politique projaponais. Après la Libération aussi, le milieu des sciences sociales l’accusa comme tel. Il est vrai que Kim Ok Gyun avait voulu s’appuyer sur les Japonais pour préparer son coup d’Etat, et cela lui a valu l’étiquette de projaponais. Mais, moi, je pensais différemment.

    Aussi disais-je aux historiens: « Il a, certes, eu tort de ne pas associer les masses populaires à son mouvement. Mais le qualifier de projaponais seulement pour avoir compté sur l’aide du Japon relèverait d’un nihilisme certain. S’il avait voulu se servir du Japon, ce n’était pas pour effectuer une réforme à l’avantage de ce pays, mais pour faire tourner les rapports de forces à l’avantage du parti réformiste. Il avait fait une analyse minutieuse de ces rapports. C’était, pour lui, une tactique nécessaire et obligatoire. »

    D’après mon père, une des raisons de l’échec de Kim Ok Gyun avait résidé dans sa méconnaissance de la force du peuple et dans la confiance aveugle qu’il avait placée dans les dignitaires de la cour royale. Mais son échec était riche en enseignements pour nous.

    Mon père voulait, lorsqu’il partait pour les régions de Jiandao et de Shanghai, observer lui-même l’état du mouvement indépendantiste à l’étranger qu’il n’avait connu jusque-là que par ouï-dire, recruter des partisans et définir les orientations à suivre par la suite.

    A l’époque, dans les autres régions du monde, dans les pays colonisés, la lutte pour la libération nationale n’était pas parvenue à maturité non plus. Ces pays ne disposaient pas d’orientation ni de moyens de lutte précis.

    La révolution chinoise connaissait des hauts et des bas et traversait de grandes vicissitudes, dues aux manœuvres des seigneurs de la guerre et à l’intervention de puissances impérialistes étrangères. Là aussi, le principal obstacle était constitué par des forces étrangères: américaines, anglaises et japonaises en premier lieu. Cependant, nombre de militants coréens pour l’indépendance à l’étranger se nourrissaient d’illusions sur les impérialistes et s’époumonaient dans des discussions saugrenues autour de la question de savoir sur quelle puissance il leur faudrait compter.

    Cette situation raffermit davantage mon père dans ses convictions: la Corée ne sera indépendante que par les efforts des Coréens.

    Au retour de son voyage à Jiandao, il mit plus d’énergie dans son travail pour éclairer la population et rallier des partisans, oubliant sommeil et nourriture.

    Nous habitions à l’époque à Ponghwa, dans l’arrondissement de Kangdong. Comme il l’avait fait à Mangyongdae, mon père enseignait à l’Ecole Myongsin dans la journée et, le soir, dirigeait un cours du soir pour les habitants du village, si bien qu’il rentrait très tard à la maison.

    Une fois, il me donna son manuscrit d’après lequel je prononçai un discours antijaponais au cours d’une représentation artistique d’élèves.

    Mon père composait souvent des poèmes et des chansons révolutionnaires et les apprenait à ses élèves.

    De nombreux militants indépendantistes venaient voir mon père à Ponghwa. Quant à mon père, il allait de son côté rencontrer des camarades dans différentes régions du Phyong-an du Nord et du Sud et du Hwanghae. Cet effort porta ses fruits: des piliers furent formés, des bases furent jetées au sein de la population.

    Ces préparatifs achevés, avec Jang Il Hwan, Pae Min Su, Paek Se Bin et d’autres militants patriotes, mon père fonda, le 23 mars 1917, à Haktanggol, Pyongyang, chez Ri Po Sik, l’A.N.C. Les jeunes membres de la nouvelle organisation se firent une entaille au doigt et écrivirent, en lettres de sang: « Indépendance de la Corée  Au prix de notre vie.»

    Organisation clandestine, l’A.N.C. se proposait de reconquérir l’indépendance du pays, puis d’édifier un Etat authentique, civilisé grâce à la force unifiée de la nation dans sa totalité. C’était une des plus importantes organisations révolutionnaires antijaponaises clandestines de patriotes coréens, qui existèrent en Corée comme à l’étranger aux environs de l’époque du Soulèvement populaire du Premier Mars12.

    En 1917, il n’existait presque plus d’organisations secrètes en Corée. Celles qui étaient nées après l’annexion de la Corée par le Japon avaient toutes disparu sous la répression des impérialistes japonais, à savoir le Corps des volontaires pour l’indépendance, le Corps pour la restauration de l’indépendance de la Corée, le Corps pour la reconquête de la souveraineté de la Corée, etc. La moindre activité clandestine coûtait la prison, et les gens à l’esprit peu solide n’osaient même pas s’y hasarder. Même les hommes assez fermement engagés choisissaient l’exil pour fonder telle ou telle organisation à caractère antijaponais, n’osant pas le faire à l’intérieur du pays. Ceux qui n’avaient pas le courage de le faire se contentaient de mener, dans le pays, avec l’autorisation du gouvernement général, des activités anodines de nature à ne pas contrarier l’occupant.

    C’est dans ces circonstances que l’A.N.C. vit le jour, organisation révolutionnaire éminemment anti-impérialiste et indépendantiste.

    Son prospectus disait: il est certain que les puissances européennes et américaine en viendront à étendre leur sphère d’influence à l’Orient et que le Japon ne pourra pas ne pas entrer en lice avec celles-ci pour leur disputer l’hégémonie; pour atteindre, à la faveur de cette conjoncture, notre but qui est l’indépendance de la Corée par la force des Coréens, il faut regrouper nos partisans et faire les préparatifs nécessaires.

    Comme on le voit, l’A.N.C. tenait une position indépendante, voulant que les Coréens obtiennent l’indépendance de la Corée par leurs propres efforts.

    Elle avait même son plan à long terme pour faire de la région de Jiandao le foyer du mouvement pour l’indépendance en y expédiant, à l’avance, ses militants.

    Elle disposait d’un réseau d’organisations serré et bien ordonné. Elle n’admettait, dans ses rangs, après examen sévère, que des patriotes suffisamment préparés et testés. Ses organisations locales n’étaient reliées que sur le plan hiérarchique; les communications entre membres étaient codées, les documents chiffrés. Son assemblée, annuelle, avait lieu à l’occasion de la rentrée scolaire du Lycée Sungsil. Plus tard, l’A.N.C. créa des organisations légales: Hakkyo-gye (association des écoles – NDLR), Pisok-gye (association des monuments aux morts – NDLR), Hyangtho-gye (association des personnes attachées à leur territoire – NDLR) qui devaient lui tenir office d’écran de protection. Elle disposait, dans différentes régions, de chefs de secteurs, et elle avait un personnel de liaison à Beijing et à Dandong, pour le contact des personnalités d’outre-mer.

    Elle disposait aussi d’une solide base de masse. Elle comprenait des représentants des différentes couches sociales: ouvriers, paysans, enseignants, étudiants, militaires (de l’armée indépendantiste – NDLR), commerçants, religieux, artisans, etc. Son réseau couvrait le pays et s’étendait au-delà de nos frontières, jusqu’à Beijing, Shanghai, Jilin, Fusong, Linjiang, Changbai, Liuhe, Kuandian, Dandong, Huadian, Xingjing, en Chine, etc.

    En fondant, puis en étendant l’A.N.C., mon père se fit de nombreux nouveaux camarades: Jang Chol Ho, Kang Je Ha, Kang Jin Gon, Kim Si U, etc. Il serait difficile de relater toutes les peines que mon père s’est données pour recruter chacun de ces camarades. Pour gagner un homme de plus à la cause, il parcourait des milliers de kilomètres sans hésiter.

    Un jour, O Tong Jin arriva chez nous à l’improviste. Il était en route pour le Hwanghae. D’humeur excellente, la mine radieuse, il déclara à mon père d’un air triomphant avoir trouvé un bon camarade:

    « Il s’appelle Kong Yong, originaire de Pyoktong. C’est un bel homme, jeune, instruit, grand et solide, connaissant, qui plus est, l’art martial à mains nues. En d’autres termes, c’est l’homme tout indiqué pour le poste de ministre des armées. »

    La nouvelle remplit mon père de joie. Il complimenta O Tong Jin.

    « Depuis l’antiquité, dit-il, l’on apprécie, plus qu’un homme de talent lui-même, celui qui l’a découvert. Votre voyage à Pyoktong marque un heureux événement pour notre mouvement. »

    O Tong Jin reparti, mon père pria son frère de lui confectionner plusieurs paires de sandales de paille. Le lendemain, il se mit en route.

    Il rentra au bout d’un mois. Ses sandales étaient en lambeaux, les lacets élimés, rompus. Or, il ne paraissait pas fatigué. Il entra dans la cour, souriant.

    Il était allé voir Kong Yong, et il en était ravi.

    Ainsi, dès l’enfance, j’ai appris, sur l’exemple de mon père, à aimer, à apprécier les camarades.

    L’A.N.C. représentait le bilan des activités d’organisation et de propagande que mon père avait déployées dans le pays et à l’étranger dès les années qui avaient suivi l’annexion de la Corée par le Japon. Mon père envisageait d’entreprendre des actions d’envergure et d’y engager son organisation.

    Or, celle-ci tomba victime d’une cruelle répression des impérialistes japonais qui en eurent vent en automne 1917.

    C’était par une journée de vent. Trois policiers vinrent chercher mon père pendant son cours à l’Ecole Myongsin. M. Ho le suivit jusqu’au bac de Maekjon et revint précipitamment pour remettre à maman un message secret de mon père.

    Maman monta sur le toit, retira les documents secrets qui y étaient cachés, les jeta dans le poêle et les brûla.

    Dès le lendemain de l’arrestation de mon père, les chrétiens de la commune se réunirent à l’aube à l’Ecole Myongsin pour prier pour sa libération.

    De nombreuses personnes à Pyongyang et à Kangdong allèrent au commissariat de police de Pyongyang présenter des pétitions pour son relâchement.

    A la nouvelle que le procès devait avoir lieu sous peu, mon grand-père envoya mon oncle aîné voir mon père au commissariat de police pour décider s’il fallait ou non engager un avocat. Quand mon oncle lui fit part de son idée de prendre un avocat, quitte à vendre tout ce que la famille possédait, mon père l’interrompit d’un ton péremptoire:

    « A quoi bon engager un avocat? Tout ce qu’il peut, c’est parler. Moi, je peux en faire tout autant. Pas besoin de dépenser d’argent pour cela, d’autant plus qu’on est pauvre. Du reste, je n’ai pas besoin de plaidoirie puisque je suis innocent de tout crime. »

    Les impérialistes japonais ouvrirent par trois fois son procès au tribunal de Pyongyang, et, à chaque fois, mon père rétorqua: « Est-ce un crime que d’aimer son pays et d’agir pour son bien? Je ne peux accepter le jugement injuste de ce tribunal! »

    Le procès traîna et les Japonais lui rendirent la sentence en forçant la procédure judiciaire en usage.

    Après l’arrestation de mon père, mon oncle Hyong Rok et le frère cadet de ma mère, Kang Yong Sok, vinrent nous aider à déménager à Mangyongdae.

    Cependant, ma mère refusa, disant qu’elle voulait rester dans la commune au moins jusqu’au printemps suivant. Elle songeait à la liaison et aux communications à assurer avec les membres de l’A.N.C. et les combattants antijaponais qui viendraient chercher mon père, et à ses travaux laissés inachevés.

    Ce fut donc au printemps de l’année suivante qu’elle se déplaça à Mangyongdae, après avoir mis de l’ordre dans les travaux qui demandaient d’être accomplis d’urgence. Mes grands-pères paternel et maternel sont alors venus à Ponghwa, avec une charrette à bœuf, pour transporter nos affaires à Mangyongdae.

    Le printemps et l’été de cette année furent sans joie pour moi.

    Chaque fois que je demandais à ma mère combien de temps je devrais attendre avant de revoir mon père, elle répondait: « Bientôt. » Un jour, elle me prit avec elle et escalada la colline Mangyong, à l’endroit où se trouvait l’escarpolette. Elle prit place sur le siège de l’escarpolette, les jambes par terre, me prit sur ses genoux et dit:

    « Jungson, les eaux du fleuve Taedong ont dégelé, les arbres ont reverdi. Mais ton père ne revient toujours pas. De quoi est-il coupable, lui qui a combattu pour relever le pays? Grandis vite pour venger ton père … Je veux que tu relèves le pays et deviennes un héros. »

    Je lui promis de faire honneur à son désir.

    Par la suite, elle se rendit plusieurs fois à mon insu à la prison pour voir mon père, mais elle ne m’en dit pas mot.

    Une fois, pourtant, elle me prit avec elle, disant qu’elle allait à Phalgol porter son coton à carder. Mais elle passa à Chilgol, chez ses parents, leur confia le coton à carder et se prépara à partir pour la prison de Pyongyang. Sa mère intervint et chercha à la dissuader de me prendre avec elle: « Comment ça, prendre un petit enfant pour une visite à la prison! Peut-on manquer de jugeote à ce point? En voyant son papa derrière les barreaux, le petit tombera d’effroi. » J’avais alors 6 ans.

    Passé le pont de bois sur la rivière Pothong, je repérai sans difficulté le bâtiment de la prison. Personne ne m’avait décrit l’aspect d’une prison, mais sa forme particulière et son air rébarbatif révélaient assez clairement son usage.

    Son aspect sinistre et effrayant faisait frissonner malgré eux ceux qui passaient devant. Tout y avait l’air féroce et hargneux: les portes revêtues de tôle de fer, les murs, les beffrois, les barreaux de fer, les factionnaires vêtus de noir, leur regard…

    Nous pénétrâmes dans un parloir où il faisait très sombre, le jour n’y pénétrant pas, l’air était lourd, vicié au point de couper la respiration.

    Mais je vis mon père qui nous souriait, comme à l’ordinaire, d’un sourire limpide. Il était heureux de me voir et dit à maman avoir bien fait de m’amener.

    En tenue de prisonnier, les traits tirés, il était méconnaissable. Le visage, le cou, les mains, les pieds, tout son corps était bleu de coups, noir de cicatrices.

    Dans cet état affreux, il s’inquiétait plutôt pour les siens restés à la maison. Son aspect, son comportement, tout en lui était si noble, si altier que je sentais une immense fierté s’emparer de moi, en même temps que de la colère et de la tristesse.

    « Comme tu as grandi en mon absence! Sois sage et applique-toi à l’école », me dit-il de sa voix calme sans même jeter un regard du côté du geôlier.

    Cette voix de mon père, la même que j’avais toujours entendue! Je sentis les larmes me monter aux yeux, brouiller ma vue. Je lui répondis d’une voix forte: « Je te le promets, papa, et reviens vite. »

    Mon père, l’air satisfait, hocha la tête, puis se tournant vers ma mère, la pria de se montrer gentille envers les marchands ambulants de pinceaux et de peignes qui pourraient venir chez nous. Il entendait par là les camarades, les révolutionnaires.

    L’aspect de mon père, si courageux, si ferme, se grava pour toujours dans ma mémoire.

    Un autre incident qui eut lieu le même jour est resté à jamais dans ma mémoire. Nous rencontrâmes Ri Kwan Rin dans le parloir de la prison. Elle était étudiante dans la section des arts ménagers du Lycée de jeunes filles de Pyongyang et membre de l’A.N.C. Heureusement, la police n’avait pas eu assez de flair pour la repérer.

    Elle venait voir mon père avec une de ses camarades de classe, membre de l’A.N.C., elle aussi. Les usages de la féodalité prévalant toujours, ce n’était pas chose facile, pour une jeune fille, de venir voir un détenu en prison, moins encore un détenu politique. Elle aurait été mise au ban et n’aurait pas pu se marier si le bruit s’était répandu qu’elle fréquentait une prison. Mais elle était en toilette élégante, très à la mode, demandant à voir un détenu politique! Les geôliers, surpris et intrigués, la traitèrent avec déférence. Ri Kwan Rin, l’air toujours serein, consola mon père et ma mère.

    Mon entrevue avec mon père en prison fut un grand événement dans ma vie. Je compris pourquoi maman s’était obstinée à me prendre avec elle à la prison. Les cicatrices noires de mon père m’avaient fait ressentir, de toutes les fibres de mon petit être, la monstruosité des impérialistes japonais. A la vue des plaies de mon père, je m’étais fait une idée intuitive, ineffaçable, de ce qu’était l’impérialisme japonais, plus qu’à la lecture de nombreux écrits analytiques d’hommes politiques ou d’historiens sur ce sujet.

    Jusque-là, je n’avais pas encore eu l’occasion de connaître la brutalité des policiers et des soldats japonais. Les policiers japonais étaient venus à Mangyongdae pour le recensement des foyers ou l’inspection de la propreté. Ils nous cherchaient noise et faisaient grief de petits riens. Une fois, ils ont déchiré à coups de cravache la tenture de papier sur la porte à glissière de notre chambre, ont arraché la porte et l’ont jetée dans la cuisine, cassant le couvercle d’une marmite. Mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’ils puissent torturer les gens d’une manière aussi cruelle et aussi affreuse.

    L’image de ces plaies m’accompagnera durant toute la Lutte armée antijaponaise, et le choc que j’ai reçu à cette entrevue reste encore vibrant dans mon cœur.

    Mon père fut libéré en automne 1918, après avoir expié sa peine. Mon oncle aîné et mon grand-père allèrent le chercher à la prison avec un brancard, et les villageois attendaient mon père, massés à l’endroit où commençait la route qui menait de Songsan à Mangyongdae.

    Celui-ci, battu sans ménagement, sortit de la prison, en marchant péniblement.

    En le voyant ainsi, mon grand-père frémit de colère; il l’invita à se mettre sur le brancard.

    Mon père refusa: « Tant que je ne serai pas mort, jamais je ne consentirai à me mettre sur un brancard en présence de mes ennemis. Non, je marcherai et je leur montrerai de quel bois je me chauffe. »

    De retour à la maison, mon père dit à ses frères:

    « En prison, je me suis dit qu’il fallait boire plus d’eau, s’il le fallait, pour survivre et sortir de prison afin de lutter jusqu’au bout. Les Japonais sont les pires hommes qui soient. Il ne faut pas les laisser faire. Hyong Rok, Hyong Gwon, vous devez aussi les combattre. S’il faut périr, c’est en leur faisant payer cher notre peau. »

    A ces paroles, je décidai en mon for intérieur que plus tard je prendrais la relève de mon père et livrerais contre les Japonais des batailles à mort.

    Mon père, dans son lit de malade, ne cessait de lire. Pendant un temps, il se fit soigner chez Kim Sung Hyon, le mari de ma grand-tante réputé bon oculiste, et continua ses études de médecine commencées en prison. Il rapporta bon nombre d’ouvrages de médecine utiles. Depuis ses années d’études au Lycée Sungsil, il s’intéressait à la médecine: il lisait des ouvrages scientifiques et en apprenait les rudiments auprès de mon oncle.

    C’est en prison que mon père eut l’idée de changer de métier et de devenir médecin, ce pour sauver l’apparence.

    Avant d’être tout à fait rétabli, il partit pour le Phyong-an du Nord. Il avait en vue de rétablir les organisations de l’A.N.C. qui s’étaient démantelées entre-temps.

    Mon grand-père l’encouragea à rester fidèle à ses engagements et à accomplir, par tous les moyens, sa volonté.

    Avant de partir, mon père écrivit un poème: le Pin vert sur la colline Nam, par lequel il faisait le serment de lutter sans ployer, au risque d’être broyé ou déchiqueté et même si ses enfants devaient reprendre son combat, pour apporter le printemps nouveau de l’indépendance sur le sol béni de la patrie.

    

    

    

    3. L’écho des « Vive l’indépendance! »

    

    

    Mon père avait quitté la maison par un jour de grand froid.

    J’attendais impatiemment le retour du printemps. Le froid était un autre de nos grands ennemis, nous qui étions mal nourris et mal vêtus.

    Quand le temps commença à se faire doux, ma grand-mère prit une mine soucieuse, disant: « Dans quelque temps, ce sera l’anniversaire de Jungson. » A mon anniversaire, les fleurs s’épanouissent et mon père souffrira moins du froid. Mais en cette saison de privations, on ne savait que faire en cette occasion pour ne pas me décevoir. Voilà de quoi se préoccupait ma grand-mère.

    Chez nous, les provisions manquaient au printemps, mais le matin de mon anniversaire, on déposait sur ma table au moins un bol de riz blanc cuit et un œuf de poule avec des crangons. Un œuf de poule, c’était déjà un festin pour les conditions où vivait ma famille, manquant souvent de bouillie maigre à table.

    Mais ce printemps-là, je n’eus pas le loisir de penser à de telles choses exceptionnelles comme une table de fête, car j’avais été frappé par l’arrestation de mon père, et maintenant qu’il se trouvait loin de chez nous, je m’inquiétais constamment de son sort.

    Le Soulèvement populaire du Premier Mars éclata quelque temps après son départ. C’était l’explosion de la vieille colère et de la profonde rancune accumulées par la nation coréenne, condamnée aux cruels outrages et aux mauvais traitements, sous la barbare domination militaire des impérialistes japonais qui durait depuis dix ans.

    Ces dix années écoulées depuis l’annexion du pays furent une époque de malheurs, de ténèbres et de famine au cours de laquelle, par sa politique de terreur moyenâgeuse, l’occupant avait transformé la Corée en une immense prison, vouant nos compatriotes à des souffrances continuelles, les privant de biens matériels et de tous droits sociaux, à commencer par les libertés de parole, de la presse, de rassemblement, d’association et de manifestation.

    Notre nation n’avait cessé de rassembler ses forces entre-temps, en multipliant les organisations clandestines, en lançant le mouvement des troupes indépendantistes et la campagne d’éducation culturelle patriotique, et elle s’était trouvée au bord de la résignation, trop malmenée pour ne pas se dresser avec fureur contre ces ténèbres et cette spoliation.

    Le soulèvement avait été projeté et préparé avec minutie par des personnalités religieuses, chondoïstes, chrétiens et bouddhistes, et par des enseignants et étudiants patriotes. L’esprit national de notre peuple avait reçu une forte impulsion au travers du Coup d’Etat de l’an Kapsin, de la campagne de défense de la justice et d’éradication des iniquités de la Guerre paysanne de l’an Kabo, du mouvement patriotique pour l’éducation du peuple et de la résistance des volontaires; il en était arrivé à exploser comme un volcan en éruption, réclamant la souveraineté et l’indépendance.

    Le premier mars, à Pyongyang, au signal du bourdon qui sonnait midi, des milliers de citadins, de jeunes gens et d’étudiants se réunirent dans la cour du Lycée de jeunes filles Sungdok situé sur le tertre Jangdae; ils firent la lecture d’un « Manifeste de l’indépendance », proclamèrent solennellement que la Corée était un pays indépendant, puis scandant: « Vive l’indépendance de la Corée! Que les Japonais et l’armée japonaise se retirent! », ils se livrèrent à une grande manifestation de rue. Quand la colonne des marcheurs déboucha sur le boulevard, d’autres citadins se joignirent à eux par dizaines de milliers.

    Les villageois de Mangyongdae et de Chilgol, eux aussi, se dirigeaient vers le centre de la ville de Pyongyang. Chez moi, on prit tôt le petit déjeuner, et toute la famille partit pour prendre part au défilé. La colonne comptait quelques centaines de personnes au départ, mais grossissait en cours de route pour atteindre finalement des milliers. On battait du tambour et tapait sur des gongs, on criait: « Vive l’indépendance de la Corée! » La colonne se dirigeait vers la Porte Pothong.

    Agé de moins de 7 ans, je me faufilai parmi les marcheurs et les suivis jusqu’à la Porte Pothong, traînant mes chaussures éculées et criant des vivats comme les autres. Comme ils se précipitaient à la vitesse d’un flot violent, il m’était impossible de les suivre. Aussi, je devais parfois ôter mes vieilles sandales de paille qui me gênaient, les porter à la main pour rattraper, en courant, pieds nus, les grandes personnes. Quand la foule criait: « Vive l’indépendance! », je joignais ma voix à la sienne.

    L’ennemi avait mis en branle la police montée et l’armée aussi: éclairs de sabre, coups de feu. Nombre de manifestants furent tués.

    Nonobstant, sans rien craindre, les marcheurs se battirent avec l’ennemi corps à corps. Il y eut une violente confrontation devant la Porte Pothong.

    Je voyais la première tuerie humaine de ma vie, j’assistais pour la première fois à l’effusion de sang de notre nation. Mon cœur d’enfant bouillonnait de colère.

    Comme le jour était tombé et qu’il commençait à faire sombre, les habitants de mon village allumèrent des torches, montèrent sur la colline Mangyong et réclamèrent l’indépendance, claironnant, tambourinant et frappant sur des bidons en fer-blanc.

    Cette lutte dura quelques jours de suite. Moi aussi, avec ma tante Hyong Bok et ma mère, je montai sur la colline Mangyong et y restai jusque tard dans la nuit, criant des vivats. Ma mère s’affairait à transporter de l’eau à boire ou des tiges de chanvre pour les torches.

    A Séoul, des centaines de milliers de citadins, renforcés par les paysans montés là pour assister aux obsèques du roi Kojong, se jetaient à leurs risques et périls dans la manifestation.

    Le gouverneur général Hasegawa avait mobilisé, pour la répression, les hommes de la 20e division de l’armée japonaise stationnée à Ryongsan. Ils ouvraient le feu sur la foule, brandissaient le sabre et massacraient sauvagement les marcheurs. En peu de temps, les rues furent noyées dans le sang.

    Nonobstant, la colonne de marcheurs continuait d’avancer. Quand le groupe de devant tombait, les suivants le remplaçaient en tête de colonne. Si ce groupe tombait à son tour, ceux qui étaient derrière se jetaient à sa place.

    Les habitants des autres régions du pays se battirent, eux aussi, héroïquement, versant du sang, sans jamais reculer devant l’ennemi qui les réprimait avec barbarie par la force des armes.

    Une jeune étudiante était là pour faire trembler ces brutes: quand ils lui coupèrent le bras droit qui brandissait un drapeau national, elle reprit son drapeau dans la main gauche; quand son bras gauche fut aussi amputé, elle continua de marcher jusqu’au moment où elle ne put plus bouger, en criant: «Vive l’indépendance de la Corée! »

    Le soulèvement qui avait commencé par la manifestation de Séoul et de Pyongyang gagna, vers la mi-mars, toutes les treize provinces du pays et émut jusqu’aux compatriotes d’outre-mer: Mandchourie, Shanghai, la région maritime extrême-orientale de l’Union soviétique, Hawaii, etc., se transformant en une résistance de dimension nationale. Y étaient engagés tous les Coréens ayant une conscience nationale, sans distinction de profession, de croyance, de sexe, ni d’âge. Parmi eux figuraient des femmes qui, obligées par la morale féodale de vivre confinées chez elles, refusaient d’habitude de sortir de la maison. Y figuraient également des kisaengs (courtisanes dans l’ancienne société – NDLR), ou femmes des bas-fonds.

    Pendant un ou deux mois, tout le pays vibra de l’écho des vivats. Mais le printemps passé, au commencement de l’été, le moral se mit à baisser.

    La plupart des gens avaient cru que l’ennemi se raviserait et reculerait si l’on criait des vivats pendant plusieurs mois et qu’on se montrât ferme. Mais c’était une chimère. Il était impossible que l’impérialisme japonais se laissât remuer par une pareille résistance et lâchât, de son gré, sa proie qu’était la Corée.

    Le Japon avait mené trois guerres pour occuper notre pays, à n’en compter que les plus importantes.

    Il y a 400 ans, Kato Kiyomasa et Konisi Ukinaga, chefs de troupes, sous les ordres de Toyotomi Hideyoshi, avaient déjà envoyé dans notre pays une armée forte de centaines de milliers d’hommes, le mettant à feu et à sang: c’était l’«invasion japonaise de l’an Imjin ».

    Vers le milieu du XIXe siècle, lorsque la voie de la civilisation fut ouverte au Japon à la suite de la « restauration de Meiji », la « conquête de la Corée » fut les premiers mots qui s’élevèrent parmi les gouvernants japonais. La « conquête de la Corée » était une prétention agressive émanant d’un groupe de militaristes japonais, selon laquelle il fallait soumettre la Corée, par la force des armes, pour la prospérité du Japon et le renforcement de l’Empire.

    La divergence des vues au sein du monde politique et parmi les autorités militaires du Japon empêcha la mise immédiate à exécution de cette « doctrine ». Cependant, les partisans de cette tendance s’insurgèrent et menèrent une guerre civile pendant plus de six mois.

    On dit qu’une statue de leur chef, Saigo Takamori, qui a commandé cette insurrection d’envergure contre le gouvernement impérial, se dresse, cynique, jusqu’à nos jours au Japon.

    Pour occuper la Corée, le Japon avait fait la guerre contre la dynastie des Qing et la Russie. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se trouvaient derrière lui pour le soutenir. Voici une histoire qui montre combien les militaristes japonais étaient fieffés.

    Lors de la guerre nippo-russe, ce fut un dénommé Nogi qui commanda la bataille de Lüshun. Pour s’emparer de la cote 203, il dut franchir une échelle de cadavres de Japonais pour arriver au sommet. Une partie des morts, à ce qu’on dit, furent inhumés alors au cimetière de Baiyushan, à Lüshun, mais le chiffre dépassait 25 000!

    Tant de pertes furent subies pour gagner la guerre, mais ni la Sibérie ni la Mandchourie que l’on disait pouvoir soumettre d’emblée n’étaient tombées. Les veuves des morts et les orphelins innocents, mécontents d’avoir été dupes, affluèrent au quai à la nouvelle que Nogi rentrait. On allait au moins lui décharger sa bile.

    Or, à la vue de cet homme qui descendait du bateau, trois boîtes de cendres dans ses bras, la foule se tut: le fait était que lui-même avait perdu ses trois fils dans cette bataille-là!

    On ne sait combien cette histoire est vraie, mais on comprend nettement que l’occupant japonais ne voulait pas démordre de la Corée de son gré.

    Pourtant, les chefs du mouvement du Premier Mars ne se souvinrent pas de cette leçon historique: dès le début, au mépris du haut moral de notre peuple, ils qualifièrent le mouvement de non-violent et se contentèrent, dans le « Manifeste de l’indépendance » qu’ils avaient rédigé, de proclamer, au pays comme à l’étranger, la volonté de la nation coréenne de revenir à son indépendance. Ils ne voulaient pas que le mouvement, pourtant étendu, dégénère en une lutte monstre des masses populaires.

    Qui pis est, certains dirigeants du mouvement nationaliste cherchèrent à réaliser l’indépendance nationale au moyen d’une « pétition ». Séduits par la théorie de Wilson concernant le « droit des peuples de disposer d’eux-mêmes », ils eurent la fantaisie de croire qu’à la Conférence de la paix de Paris les pays de l’Entente, les Etats-Unis en premier lieu, pourraient décider de l’indépendance de la Corée, et ils se livrèrent honteusement à une campagne de pétition. Kim Kyu Sik et quelques autres, le « Texte de pétition de l’indépendance » en main, allèrent d’hôtel en hôtel voir les délégués des grandes puissances, tantôt les priant, tantôt les suppliant.

    Mais ceux-là, soucieux uniquement de se faire favoriser dans le partage, ne firent aucun cas du problème de la Corée.

    La direction du mouvement nationaliste s’était égarée dès le début en comptant sur la doctrine de Wilson. L’« autodétermination » était le mot d’ordre hypocrite qu’avaient hissé les impérialistes américains afin de barrer l’influence de la Révolution socialiste d’Octobre et de mettre le monde entier sous leur coupe. Par ce trompe-l’œil, les impérialistes américains visaient, d’une part, à saper de l’intérieur l’Union soviétique, Etat multinational, et à isoler les uns des autres les peuples des petits pays colonisés en les empêchant de s’unir dans leur lutte pour l’indépendance, et, d’autre part, à occuper leurs territoires au détriment des pays vaincus.

    Il était tout à fait impensable que les impérialistes américains aident la Corée à accéder à l’indépendance, eux qui avaient reconnu son occupation par le Japon en signant la « Convention Katsura-Taft », au début du XXe siècle.

    L’histoire ne connaît aucun exemple prouvant que les grandes puissances puissent être généreuses envers les petits pays ou aider les peuples des pays faibles à accéder à la liberté et à l’indépendance. La souveraineté d’une nation ne peut être sauvegardée ou récupérée que par les efforts actifs qu’elle déploie elle-même, par des luttes infatigables. C’est une vérité éprouvée et confirmée par plusieurs siècles d’existence de l’humanité tout entière.

    Lorsque la Russie et le Japon étaient en guerre ou qu’ils tenaient des négociations de paix à Portsmouth, le roi Kojong avait envoyé son émissaire aux Etats-Unis pour dénoncer la guerre d’agression que menait le Japon et demander une aide pour le maintien de l’indépendance coréenne. Mais les Etats-Unis avaient alors soutenu le Japon sans réserve pour qu’il gagne cette guerre. Et lorsque les négociations de paix furent engagées à Portsmouth pour le règlement des problèmes après la fin du conflit, ils firent tout pour que cette rencontre aboutisse à un résultat avantageux pour le Japon. La lettre confidentielle du roi Kojong fut désapprouvée par Roosevelt, alors président des Etats-Unis, parce qu’elle n’était pas officielle!

    Kojong envoya d’autres émissaires à la Conférence de la paix convoquée à La Haye pour déclarer non légitime le Traité de l’an Ulsa et pour faire appel à la justice et à l’humanitarisme du monde, en vue de sauver la souveraineté nationale. Mais le message qu’il voulait faire lire à la réunion ne put produire son effet à cause des perturbations obstinées des impérialistes japonais et à cause aussi de l’indifférence des délégués des différents pays; les efforts pitoyables des émissaires appelant les puissances à la compassion furent enrayés à chaque fois. Kojong, sous la pression des impérialistes japonais, fut obligé de se reconnaître coupable de cet incident des émissaires; il abdiqua en faveur de Sunjong.

    L’Incident des émissaires à La Haye fut un puissant coup de tocsin qui secoua le profond esprit de servilité des gouvernants féodaux envers les grandes puissances. Le sang du martyr Ri Jun répandu dans la salle de la Conférence de la paix fut un grave avertissement pour les survivants: les grandes puissances du monde, quelles qu’elles soient, n’offriront jamais l’indépendance à la Corée, et on ne pourra jamais récupérer l’indépendance nationale en comptant sur une aide extérieure.

    Si la direction du mouvement nationaliste, oublieuse de cette leçon, en était venue de nouveau à compter sur les Etats-Unis et sur la doctrine d’« autodétermination », c’est qu’elle entretenait au fond encore le culte des Etats-Unis et une servilité maladive envers les grandes puissances. En effet, chaque fois que le pays s’était trouvé en danger, les gouvernants féodaux, incapables, n’avaient fait que regarder les grands pays de leurs yeux implorants, cherchant à le sauver de la détresse au moyen de leur aide. Cette mauvaise habitude fut transplantée intacte à la tête du mouvement nationaliste.

    Le Soulèvement populaire du Premier Mars démontra que les nationalistes bourgeois n’étaient plus capables d’assurer la direction du mouvement antijaponais de libération nationale.

    Les dirigeants de cette révolte avaient cette limitation de classe qu’ils n’étaient pas allés jusqu’à nier intégralement l’ordre de domination coloniale établi par le Japon. Leur but était d’obtenir quelques concessions pour leur classe dans le cadre de l’ordre japonais de domination. Cette mentalité constituait le fond de l’idéologie qui amena, plus tard, la plupart de ces hommes à sombrer dans le réformisme ou, au mieux, à préconiser une « autonomie » basée sur un compromis avec les impérialistes japonais. Or, aucune idéologie coréenne contemporaine n’était capable de l’emporter sur cette tendance. Le prolétariat industriel, seule classe capable de se guider sur une idéologie avancée, était trop peu important et trop jeune encore dans notre pays pour avoir son parti: il n’y avait donc pas de parti capable d’embrasser le marxisme-léninisme pour nouvelle idéologie de l’époque et de rassembler les larges masses laborieuses sous le drapeau de cette doctrine.

    Un chemin long et plein d’embûches restait encore à faire avant que, dans notre pays, les masses populaires qui gémissaient sous la cruelle oppression des impérialistes japonais trouvent leur voie et qu’elles se forment une troupe d’avant-garde: le vrai défenseur de leurs intérêts.

    Le Soulèvement populaire du Premier Mars fit comprendre à notre peuple qu’il est impossible de réussir dans quelque entreprise que ce soit sans avoir une puissante force directrice.

    Des millions d’hommes et de femmes s’y étaient engagés, animés par le vœu unanime de récupérer la souveraineté nationale, mais leur résistance non dirigée par la classe ouvrière, par un parti, ne put éviter d’être disparate et spontanée, ni être menée d’après une plate-forme et un plan de combat unifiés.

    Le soulèvement donnait une grande leçon: si l’on veut que les masses populaires réussissent dans leur lutte pour l’indépendance et la liberté de la nation, elles doivent nécessairement être organisées selon une stratégie et une tactique correctes, sous la direction d’un parti révolutionnaire, excluant la servilité envers les grandes puissances et donnant lieu au développement de puissantes forces révolutionnaires internes.

    Mais par ce soulèvement, notre peuple a prouvé au monde entier que les Coréens sont fort attachés à leur indépendance, ne voudront jamais être des esclaves sous un joug étranger, qu’ils ne craignent aucun sacrifice pour libérer leur pays.

    Les impérialistes japonais reçurent de rudes coups. La révolte passée, afin d’émousser la haine des Coréens, les Japonais furent obligés de remplacer, ne fût-ce que pour la forme, leur « gouvernement militaire » par un « gouvernement civil ».

    Le soulèvement mit fin au mouvement nationaliste bourgeois dans notre pays, et la lutte de libération nationale du peuple coréen entra progressivement dans une nouvelle étape.

    Les cris d’indépendance, si retentissants qu’ils semblaient secouer le territoire entier de ma patrie malheureuse et se répercuter aux quatre coins du monde, résonnèrent dans mes oreilles tout l’été. Ces vivats me firent mûrir plus tôt que l’âge. Ma conception du monde atteignit d’un bond un stade nouveau, pendant que j’assistais, dans la rue, devant la Porte Pothong, à la scène d’une violente bagarre entre la foule des marcheurs et la police armée. Mon enfance avait fini, je peux l’affirmer, à cette heure où je criais « Vive l’indépendance! », me hissant sur la pointe des pieds entre les grandes personnes.

    Le Soulèvement populaire du Premier Mars fut la première occasion qui m’eût été donnée d’être placé parmi le peuple et eût projeté, sur la rétine de mes yeux, la vraie image de notre nation. Chaque fois que je prêtais l’oreille pour réécouter les échos des vivats qui se répercutaient si longtemps au fond de mon cœur, comme le bruit d’un tonnerre, je me sentais très fier de voir la combativité inflexible et l’héroïsme de notre peuple.

    Un jour, cet été-là, nous reçûmes une lettre de mon père.

    Il m’envoyait un bâtonnet d’encre de Chine appelé Kumbulhwan (irremplaçable même par de l’or – NDLR) et un pinceau. Un cadeau exceptionnel qu’il tenait à me faire dans l’espoir de m’aider dans l’exercice de l’écriture.

    Je frottai le bâtonnet sur la pierre et fis de l’encre noire assez épaisse. Puis j’y trempai mon pinceau et écrivis le mot « père » en grosses lettres sur du papier.

    La nuit venue, sous la lampe à huile, la famille lut la lettre de mon père à tour de rôle. Mon oncle Hyong Rok la lut trois fois de suite. Naturellement insoucieux, il se montrait pourtant aussi méticuleux que les vieilles gens quand il s’agissait d’une lettre.

    Ma mère, ayant parcouru la lettre d’un regard rapide, me la remit me disant de la lire à haute voix pour que mon grand-père et ma grand-mère puissent m’entendre. Bien que d’âge préscolaire, je savais lire. Mon père m’avait appris l’alphabet coréen à la maison.

    Quand je finis de lire d’une voix sonore, ma grand-mère, arrêtant son rouet, demanda: « N’a-t-il pas écrit quand il rentrerait? » Après quoi, sans attendre ma réponse, elle murmura comme pour elle-même: « Il doit être passé en Russie ou en Mandchourie. Mais cette fois, il s’attarde trop en voyage… »

    Comme la façon superficielle dont ma mère avait lu la lettre m’inquiétait, je lui récitai à voix basse, étendu sur mon lit, la missive paternelle. D’habitude, en présence de mes grands-parents, ma mère ne prenait jamais le temps de lire une lettre à fond. Par contre, elle la gardait dans un pli de sa veste pour la relire après, en cachette, au champ, au moment de la pause.

    Quand j’eus fini de lui rappeler chaque passage de la lettre, elle dit: « Ça y est. Maintenant, dors. » Et elle me caressa la tête.

    Mon père rentra au début de l’automne. Il voulait emmener la famille. Cela faisait un an que je ne l’avais pas vu.

    Entre-temps, il s’était occupé à rétablir les organisations de l’A.N.C., à chercher des camarades et à rallier de larges masses dans la province du Phyong-an du Nord: à Uiju, Changsong, Pyoktong, Chosan, Junggang, etc., et puis en Mandchourie.

    C’est à cette époque-là qu’il a convoqué la Conférence de Chongsudong (novembre 1918). Y participaient les délégués des organisations de l’A.N.C. de la province du Phyong-an du Nord et les agents de liaison de plusieurs secteurs du pays. Une ligne de conduite y fut précisée pour relever, au plus tôt, les organisations qui avaient été démantelées et y réunir de larges masses prolétariennes.

    Mon père raconta les nouvelles de la Mandchourie, et surtout il parla beaucoup de la Russie, de Lénine et de la Révolution d’Octobre. Tantôt il dissimulait mal son envie, disant qu’en Russie un nouveau régime avait été établi, où les prolétaires, les ouvriers et les paysans étaient devenus les maîtres, tantôt il se montrait inquiet, expliquant que la nouvelle Russie traversait des épreuves dues à l’offensive des Blancs et à l’intervention armée de quatorze pays.

    Comme ces histoires étaient toutes appuyées par des détails et des faits vivants, je le soupçonnai de rentrer, en fait, de la région maritime extrême-orientale de la Russie.

    Cette région russe était, comme la Mandchourie, l’un des centres du mouvement coréen pour l’indépendance, un des points importants de rassemblement des partisans. A l’époque du mouvement du Premier Mars, les résidents coréens y étaient au nombre de quelques centaines de milliers. Les patriotes exilés et les militants indépendantistes y étaient nombreux. C’est par là que le cortège de Ri Jun était passé à La Haye. C’est là, à Vladivostok, que Ryu Rin Sok et Ri Sang Sol avaient fondé le Quartier général conjoint des francs-tireurs des 13 provinces. C’est de là, aussi, que le Parti socialiste des Coréens, le premier groupe socialiste en Corée, dirigé par Ri Tong Hwi, avait commencé à diffuser le marxisme-léninisme. C’est dans cette zone que fut constitué et connu dans le monde un gouvernement provisoire en territoire russe, appelé « Assemblée nationale de Corée ». Hong Pom Do13 et An Jung Gun avaient fait de cette zone le point d’appui de leurs activités militaires.

    Les militants pour l’indépendance de la Corée et d’autres patriotes, en exil dans cette région, y fondèrent nombre d’organisations autonomes et de résistance antijaponaise et y engagèrent d’intenses activités pour la restauration de la souveraineté nationale. Les troupes indépendantistes, partant de leurs bases qui y avaient été installées, passaient à Kyongwon, à Kyonghung et en d’autres contrées de la province du Hamgyong du Nord pour y attaquer l’armée et la police japonaises et paralyser l’administration de l’ennemi ainsi que sa garde frontalière. Un temps, les troupes indépendantistes, venues de Mandchourie et réorganisées en grand groupe, se battirent conjointement avec l’Armée rouge pour la défense de la République soviétique.

    En effet, quand les forces unies impérialistes et les ennemis intérieurs à leur remorque se ruèrent avec fureur, de toutes parts, sur le jeune pouvoir soviétique, des milliers de jeunes Coréens s’engagèrent dans les troupes de partisans ou dans l’Armée rouge et consacrèrent, sans hésiter, leur sang ou leur vie pour la sauvegarde du régime socialiste dont avait rêvé l’humanité. Sur les stèles commémoratives érigées dans cette région maritime extrême-orientale de l’URSS en souvenir des héros morts pendant la guerre civile, on trouve des noms coréens.

    Hong Pom Do, Ri Tong Hwi et Ryo Un Hyong qui y avaient mené un certain temps d’énergiques activités pour l’indépendance du pays ont rencontré Lénine afin d’obtenir son soutien dans leur effort pour la libération nationale.

    A cause de l’intervention des forces extérieures et de la discorde entre groupes et factions, les activités de ces indépendantistes donnèrent parfois lieu à des tragédies comme l’Incident de Heihe, mais on peut dire, toutefois, qu’elles ont laissé des traces indélébiles dans l’histoire du mouvement coréen de libération nationale.

    Ce n’était donc pas sans fondement que je supposais que mon père était allé dans cette région recruter des camarades.

    Il nous raconta les manifestations des habitants aux frontières septentrionales, tandis que la famille lui décrivait la vaillance des habitants du canton de Kophyong lors du Soulèvement populaire du Premier Mars.

    De tout ce qu’il nous dit ce jour-là, voici ce qui me reste de plus vif à la mémoire:

    « A quoi bon crier au secours, alors que les bandits, intrus dans la maison, brandissent des couteaux? Ils ne laisseront personne en vie. Et les autres, dehors, s’ils sont eux aussi des voyous, ne répondront pas eux non plus au cri de détresse. Si l’on veut en réchapper, il faut se défendre soi-même, couteaux contre couteaux. »

    Mon père avait déjà formé une conception nouvelle du mouvement pour l’indépendance et pris une décision nouvelle. Je sus plus tard qu’il avait persévéré dans la recherche d’une voie à suivre pour la libération nationale, au moment du Soulèvement populaire du Premier Mars, avant et après la révolte, en suivant de près les événements remarquables dans le pays et à l’étranger, alors qu’il militait dans la région limitrophe nord de la Corée et dans la Mandchourie du Sud qu’il avait prises pour centre de ses activités. Il prêtait beaucoup d’attention au changement intervenu dans les rapports sociaux dans notre pays.

    Comme le montrait la leçon du mouvement du Premier Mars, l’agresseur ne reculerait pas devant les manifestations ou les vivats; il n’était cependant pas possible de libérer le pays par la seule lutte de l’armée indépendantiste; du moment que tout le territoire était transformé en prison par les Japonais et hérissé de baïonnettes, il fallait se battre contre eux, dans tous les coins du pays, mobilisant les forces de toute la nation; pour ce faire, il fallait une révolution populaire, comme en Russie. Les masses populaires devaient se dresser, les armes à la main, contre l’ennemi pour libérer le pays et édifier un monde nouveau où il n’y aurait plus d’exploitation ni d’oppression.

    Telle était la conclusion qu’avait tirée mon père au bout de ses recherches soutenues. En d’autres termes, il fallait, selon lui, une révolution prolétarienne.

    Alors que le mouvement pour l’indépendance n’arrivait pas à sortir de son état de stagnation, ne faisant que faire couler beaucoup de sang, mon père comprit qu’on ne réussirait pas de cette façon-là, et il préférait une révolution populaire.

    Après la victoire de la Révolution d’Octobre, il avait commencé à éprouver de l’admiration pour l’idéologie communiste, et plus tard, à l’occasion du Soulèvement populaire du Premier Mars, il avait fixé son idée et pris la détermination de faire virer du nationalisme au communisme le mouvement de libération nationale dans notre pays.

    En juillet 1919, à la Conférence de Chongsudong, il démontra la nécessité historique de la révolution prolétarienne, puis, en août, à Hongtonggou, dans le district de Kuandian, en Chine, il convoqua une réunion des chefs de secteur et des agents de liaison de l’A.N.C. et des responsables des organisations du mouvement indépendantiste; il proclama alors formellement la ligne de conduite consistant à faire changer d’orientation au mouvement antijaponais de libération nationale dans notre pays, du nationalisme au communisme. Il précisa les tâches à accomplir conformément aux exigences de l’époque: abattre l’impérialisme japonais et édifier une société nouvelle défendant les droits et les intérêts des prolétaires, ne faisant appel qu’aux forces nationales.

    L’idée que mon père lança de passer du nationalisme au communisme fut un autre de ses mérites dans l’histoire du mouvement antijaponais de libération nationale.

    Quant à ses idées sur la révolution prolétarienne, il les exprimait souvent en termes simples, disant qu’elles consistaient à édifier un monde nouveau qui donne du riz à ceux qui n’ont rien à manger et des vêtements à ceux qui n’ont rien à mettre. Il inculqua lui-même ces idées progressistes à la masse des travailleurs, des ouvriers et des paysans en premier lieu; il créa diverses organisations et les élargit pour regrouper les masses, de façon que celles-ci ne forment qu’une seule force révolutionnaire.

    Un autre mérite de mon père est d’avoir fait les préparatifs nécessaires pour renouveler les actions militaires et d’avoir favorisé avec succès l’union des groupes armés préexistants.

    Convaincu qu’il n’était possible de libérer le pays que par une action militaire, au lieu de recourir aux « pétitions » ou à la « diplomatie », il poussait les préparatifs en vue d’un renouvellement des activités militaires.

    Son dessein était: prendre de jeunes patriotes issus du prolétariat pour en faire des cadres militaires; rééduquer sur le plan idéologique les officiers et les soldats des groupes armés existants et transformer ces groupes en contingents d’ouvriers et de paysans appelés à accomplir la révolution prolétarienne.

    Conformément à cette ligne de conduite, il envoya vers les troupes indépendantistes des membres de l’A.N.C. par l’intermédiaire desquels il dirigeait la propagation des idées progressistes parmi les soldats, l’acquisition des armes, la formation des cadres militaires et le renforcement de la combativité des troupes.

    Par ailleurs, il travailla sans cesse à unir les groupes armés. A cette époque-là, son plus grand tracas était le problème de l’union des militants indépendantistes.

    A l’époque, Jiandao et la région extrême-orientale de l’URSS grouillaient de troupes indépendantistes et d’organisations militant pour l’indépendance nationale. Toutes les nuits, une nouvelle organisation se formait comme l’Association coréenne, le Corps pour l’indépendance coréenne, le Corps Thaeguk, le Corps Kunbi, etc. Des organisations de ce genre, on en comptait plus de vingt dans la seule Mandchourie du Sud. Réunies et marchant d’un même pas, elles auraient représenté une puissance monstre. Mais dès le début, des éléments fractionnistes se révélèrent, repoussant les uns l’organisation des autres, se montrant jaloux les uns envers les autres et se disputant l’hégémonie.

    A moins de remédier à cet état de choses, les militants indépendantistes, divisés, risquaient d’être repoussés par le peuple ou écrasés un à un par l’ennemi, et, de plus, il fallait craindre que le changement d’orientation déjà décidé ne soit pas mis en œuvre.

    Cela étant, quand il eut appris que l’antagonisme s’approfondissait entre la Ligue de la jeunesse indépendantiste coréenne et la Ligue Kwangje de la jeunesse, lesquelles siégeaient toutes deux à Kuandian, mon père se rendit sur les lieux et y séjourna plusieurs jours jusqu’à ce que, par son travail de persuasion, il eût amené leurs chefs respectifs à s’unir. Grâce à ses efforts, le Corps Hung-op, le Corps Kunbi et d’autres groupes armés de la région du fleuve Amnok fusionnèrent pour former le Corps Kukmin.

    Renouveler le personnel des groupes armés existants avec des hommes d’origine ouvrière et paysanne pour le conduire à prendre un nouveau départ en matière d’activité militaire en faveur du communisme, et fusionner les divers groupes militaires afin d’exclure la disparité de leurs activités, voilà, je peux dire, comment mon père voyait les activités militaires qu’il entendait renouveler.

    Jusqu’à la fin de sa vie, mon père s’est évertué à appliquer son idée de changement d’orientation. Ce faisant, il attrapa une maladie incurable.

    La désintégration idéologique s’accéléra parmi les nationalistes après la Conférence de Kuandian où fut proclamé le changement d’orientation vers le communisme.

    Quand mon père tomba malade, peu d’hommes restaient décidés à mener le mouvement communiste, car, entre-temps, certains de ceux qui partageaient son idéal avaient été emprisonnés, d’autres avaient retourné leur veste ou s’étaient dispersés.

    Si les éléments conservateurs, confinés comme toujours dans leur vieille routine, se gardaient bien d’introduire des nouveautés, pas mal de personnalités progressistes optèrent pour une nouvelle voie et se joignirent plus tard à nous pour mener la révolution communiste.

    L’idée de mouvement communiste émise par mon père fut un stimulant actif pour ma formation.

    

    

    

    4. D’un lieu étranger à un autre

    

    

    Comme mon père se déplaçait souvent pour mener ses activités, nous étions sans cesse obligés de déménager.

    C’est à l’âge de quatre ans que je quittai mon pays natal pour un premier déplacement. Ce printemps-là, nous nous installâmes dans la commune de Ponghwa. Je ne regrettais guère de me séparer de mon grand-père, de ma grand-mère ni de mes autres parents. Ma curiosité pour le nouveau village et les choses nouvelles à voir l’emportait sur le regret que l’on ressent lors d’une séparation, tant j’étais jeune et innocent.

    Mais quand, en automne de cette même année, nous fûmes obligés de repartir pour Junggang, ce fut autre chose.

    Toute la famille le regrettait fort, sachant que nous devions aller aux confins nord. Mon grand-père, qui soutenait et approuvait tout ce que faisait mon père, tomba cette fois des nues en apprenant que nous, son fils et ses petits-fils, serions si loin, à 400 km de lui.

    Mon père fit l’impossible pour le consoler, le voyant si accablé par cette séparation. Ce qu’il a dit sur le perron, en aidant une dernière fois son père dans sa besogne, résonne net dans mes oreilles jusqu’à présent:

    « Mon nom étant sur la liste noire, je ne peux me déplacer d’un pas ici, en Corée. Quand je suis sorti de prison, ils m’ont dit de renoncer à militer et de me contenter de travailler la terre. Mais non, il faut que je me batte encore, quitte à me faire emprisonner dix fois. Ils sont impitoyables, ces Japonais. Il ne suffit pas de réclamer l’indépendance pour retrouver le pays, loin de là. »

    Le jour où nous nous mîmes en route, mon oncle aîné, les yeux pleins de larmes, pria mon père de ne pas oublier son village natal et de lui écrire de temps en temps s’il n’avait pas le loisir d’y revenir.

    Mon père lui serra la main:

    « Oui, je te le promets. Je n’oublierai pas. C’est impossible. Ces maudits temps nous obligent à nous séparer. Mais quand viendra l’indépendance, nous nous réunirons de nouveau et nous vivrons heureux. Tu as peiné beaucoup dès ton jeune âge pour me soutenir, tu en as les mains toutes crevassées. Mais aujourd’hui, me voilà encore obligé de te laisser, à toi, les soins de toute cette grande famille. Je regrette, j’en ai le cœur gros.

    – Ne t’en fais pas, cher frère. C’est moi qui veillerai sur père et mère. Toi, tu te battras et tu réussiras. J’attendrai ici le jour de ta victoire. »

    Les yeux braqués sur eux, je me retenais à grand-peine, alors que la tristesse montait en moi, insoutenable.

    Ma mère me dit que nous rentrerions quand le pays serait indépendant. Mais qui savait alors quand viendrait ce jour? Tout me semblait à ce moment flou et étouffant. Le fait est que, ayant quitté alors mon pays natal, mes parents mourront à l’étranger sans jamais avoir revu Mangyongdae.

    Je me retournai plusieurs fois, ému par le regret de quitter mes grands-parents.

    Aller ailleurs, loin du cher pays natal, m’attristait, mais il y avait une chose qui me consolait: une fois à Junggang, on sera loin de la prison de Pyongyang, c’est bon tout de même, me dis-je. En fait, depuis que mon père avait été libéré de prison, je ne pouvais pas me débarrasser de mon inquiétude: les Japonais ne le reprendront-ils pas? L’angoisse ne se dissipait pas. A cet âge où l’on n’a aucune expérience de la vie, j’étais tellement naïf que je pensais: dans un endroit reculé en montagne, loin de Séoul ou de Pyongyang, il n’y aura plus ni prison ni Japonais.

    Je demandai combien de kilomètres séparaient Junggang de Pyongyang. 400 km, me répondit-on. Mon âme tomba en paix. Les Japonais ne nous rattraperont pas là-bas!

    On disait que Junggang est une contrée où il fait le plus froid en Corée. Mais qu’importe, le froid n’est rien pourvu que mon père soit en sécurité!

    Ma mère portait un balluchon où elle avait mis quelques bols et quelques cuillers, alors que mon père portait un sac à dos en toile. C’était tout le bagage d’une famille en déménagement. Lorsque nous avions déménagé à Ponghwa, nous avions pourtant un coffre, une table de bureau, de la vaisselle en laiton et des poteries, mais cette fois-ci, rien de tout cela!

    Un ami de mon père nous accompagnait.

    Nous descendîmes du train à Sinanju, puis nous ne fîmes que marcher vers Junggang traversant Kaechon, Huichon et Kanggye. A l’époque, aucune voie ferrée ne menait à Kanggye.

    Quand nous nous mîmes en marche, mon père s’inquiéta de savoir si je ferais ce long trajet jusqu’au bout. Ma mère avait aussi l’air impatient et dubitatif. Je devais être un vrai sujet d’angoisse: je venais juste d’avoir sept ans.

    Je profitais de temps en temps d’une charrette à bœuf qui passait. Mais je dus faire la plupart du chemin à pied. C’était la première épreuve physique de ma vie.

    Arrivés à Kanggye, nous nous arrêtâmes dans une auberge située près de la Porte sud de la ville, et, après une nuit, nous nous remîmes en route. L’aubergiste nous avait fait bon accueil avec des membres d’organisations clandestines locales. Le trajet de 200 km de Kanggye à Junggang s’allongeait à cause du grand nombre de cols et de terrains déserts qu’il fallait traverser.

    Alors que nous franchissions le col Paenang, ma mère passa des moments bien difficiles; elle portait Chol Ju, qui avait à peine deux ans, sur son dos et le balluchon sur la tête. Ses sandales de paille étaient usées et elle avait des ampoules sur la plante des pieds qui lui faisaient affreusement mal.

    Arrivé à Junggang, je fus déçu: là aussi, les Japonais pullulaient comme dans les rues Hwanggumjong et Somun, à Pyongyang. Tandis que les Coréens erraient çà et là, ne pouvant plus vivre dans leur propre région, les Japonais, eux, se conduisaient en maîtres jusque dans ce coin perdu.

    Selon mon père, les Japonais se faufilaient partout où habitaient des Coréens. J’appris qu’à Junggang aussi il y avait un commissariat de police, une maison d’arrêt et une gendarmerie.

    C’est dans ce bourg que j’ai compris que la Corée avec son territoire entier ne différait en rien d’une prison. Dans le haut quartier, sur une étendue dépassant la moitié du secteur, les Japonais avaient établi la « zone des immigrés japonais » où se trouvaient l’école, les magasins et l’hôpital.

    On disait que la présence japonaise dans ce lieu remontait à plus de dix ans. Après le « Traité de protectorat de l’an Ulsa », les impérialistes japonais eurent droit de coupe forestière dans notre pays et créèrent une entreprise d’exploitation forestière à Sinuiju avec une filiale à Junggang. Puis, ils firent venir des bûcherons japonais. En apparence, ces immigrés semblaient être de simples bûcherons, mais en réalité ils constituaient une collectivité paramilitaire, prête à passer à l’action à n’importe quel moment, en cas de besoin, parce qu’ils étaient composés, pour la plupart, d’« anciens combattants », c’est-à-dire d’hommes ayant reçu une formation militaire régulière. Outre ces hommes, le bourg était gardé par une police armée et une garnison de l’armée régulière.

    En allant s’installer à Junggang avec sa famille, mon père projetait d’établir en ce lieu fréquenté par les militants indépendantistes coréens une clinique qui lui servirait de point d’appui pour relancer la lutte antijaponaise. La profession de médecin lui permettrait de tromper la vigilance de l’ennemi et d’avoir une plus grande marge de liberté pour entrer en contact avec les différentes personnes dont il aurait besoin.

    Nous nous installâmes chez un aubergiste, Kang Ki Rak.

    Kang nous donna une pièce à part, très propre, la plus isolée de son auberge. Mon père nous expliqua qu’il avait occupé la même pièce pendant son séjour dans ce bourg, en rentrant du voyage qu’il avait poussé jusqu’à la région de Jiandao, après sa sortie de prison.

    Tout en étant aubergiste, Kang faisait aussi le métier de dentiste et de photographe. Mais en coulisse, prenant ce bourg pour point d’attache, il jouait le rôle d’intermédiaire entre les organisations de l’A.N.C. à l’étranger et mon père, lorsque celui-ci militait en Corée, ou entre lui et les organisations de l’A.N.C. en Corée, quand il séjournait à l’étranger.

    Par l’entremise de cette auberge, mon père communiquait avec les militants indépendantistes opérant à l’intérieur et à l’extérieur de la Corée, dans les parages de l’Amnok: à Linjiang, Changbai, Junggang, Pyoktong, Changsong, Chosan et ailleurs.

    Kang avait une bonne réputation à Junggang: il fréquentait librement les organes administratifs. Les renseignements qu’il y recueillait sur le camp ennemi furent une grande contribution aux activités de mon père.

    J’aidais mon père: service de guet, commissions des militants de passage à l’auberge, service de liaison secrète à Junggang, à Jungdok, etc. Une des impressions que je garde encore vive de Junggang est la partie de Sirum (lutte coréenne – NDLR) que j’ai eue avec un garçon japonais plus gros que moi. Je l’ai fait tomber par un croc-en-jambe. A l’époque, je ne restais jamais sans réagir si je voyais des garçons japonais malmener des enfants coréens. Les Kang s’inquiétaient des complications qui s’ensuivraient, mais mon père m’encourageait, disant de ne jamais baisser la tête devant ceux qui insultaient les Coréens.

    A l’époque, l’esprit antijaponais était fort au bourg. Les incidents se succédaient partout: lancers de tracts, grèves scolaires, liquidation de laquais fieffés, etc.

    L’ennemi croyait que mon père y était pour quelque chose. Le commissariat de police, informé par le préfet de police de la province du Phyong-an du Sud, tenait mon père sous surveillance. Son nom figurait sur le registre comme « Coréen contrevenant à la consigne » ou « homme à surveiller spécialement ». Kang Ki Rak remarqua, sur le registre de l’état civil de l’administration du canton, que le nom de mon père était souligné en rouge. Il conseilla à mon père de quitter le bourg au plus tôt, par mesure de sécurité, parce que la police l’avait à l’œil. En effet, un policier laissa échapper aussitôt que mon père allait bientôt être arrêté. Celui-ci ne pouvait plus rester à Junggang.

    Notre famille fut obligée à nouveau de faire la malle et de prendre congé même de ces confins nord de la Corée, avec leur vent glacial, pour passer à l’étranger.

    Il suffisait de faire quelques pas pour se retrouver en Chine. Quand ma famille arriva au bac de Jungdok pour traverser le fleuve Amnok, des larmes irrésistibles me vinrent aux yeux. C’était la quatrième fois que nous déménagions. Tout m’avait laissé froid dans ce bourg, mais maintenant cet endroit m’était cher comme mon propre pays natal par rapport au sol étranger. Malgré tout, ce bourg était un coin de ma patrie. Si Mangyongdae était l’endroit qui a bercé ma tendre enfance, Junggang, comme Ponghwa, était un autre endroit inoubliable, car il m’a fait comprendre que la Corée, de quelque côté qu’on la considérât, était une prison impérialiste japonaise.

    Le temps étant particulièrement maussade en cette fin d’automne, les feuilles mortes, emportées par le vent jusqu’au quai, roulaient lamentablement par terre. Dans le ciel, des bancs d’oiseaux migrateurs se dirigeaient vers le Sud. Leur vue me rendait triste, je ne savais pourquoi.

    L’adieu qu’on fit à Junggang sera pour ma mère un éternel adieu fait à sa patrie, et mon frère cadet, Chol Ju, après cette traversée du fleuve, ne pourra jamais retrouver sa patrie.

    L’homme connaît, au cours de sa vie, toutes sortes de tristesses. Mais la plus affligeante de toutes lui vient lorsqu’il est privé de sa patrie et surtout lorsqu’il est obligé de la quitter à cause de l’occupation étrangère. Le regret qu’on éprouve à quitter son lieu natal, aussi profond qu’il soit, n’atteint pas la profondeur de la douleur qu’on ressent en quittant sa patrie. Si l’on peut comparer la région natale à une mère, une région de son pays qui n’est pas natale est semblable à une belle-mère. Alors, à quoi comparer un sol étranger où l’on se sent beaucoup plus dépaysé qu’ailleurs dans son pays?

    Dans la perspective de vivre en sol étranger où il n’y avait personne pour nous inviter et nous accueillir et où l’on ne parlait pas la même langue que moi, j’étais bouleversé, je ne voyais rien devant moi, tout enfant que j’étais. Cependant, je devais refréner en silence l’émotion poignante qui s’emparait de moi en voyant ma patrie s’éloigner, dans l’intérêt de mon père, décidé à libérer le pays.

    Le passeur, affirmant que le nombre des émigrants passant en Mandchourie s’accroissait, se lamentait sur le sort des Coréens.

    Selon mon père, le chiffre de ces émigrants se rendant outre-mer, abandonnant les champs fertiles de leur terre natale, était fabuleux.

    Auparavant, avant l’annexion du pays, poussés par la pauvreté, des roturiers étaient allés en masse en Mandchourie ou vers les steppes de la Sibérie. Privés du droit d’existence, ils désertaient cette terre au risque de leur vie, malgré les punitions qui les menaçaient. Le flot des émigrants coulait jusqu’en Amérique, notamment aux Etats-Unis et au Mexique. On leurrait les gens en leur disant: « Les fleurs s’épanouissent en toutes saisons; vous n’avez qu’à jeter des semences. Vos cultures mûrissent toutes seules. Trois heures de travail par jour et vous êtes riches en trois ans! » Les dupes, les paysans et les vagabonds, traversaient le Pacifique. Mais en Amérique, on les traitait comme des barbares: les uns travaillaient comme garçons de café ou valets de chambre, d’autres peinaient sous un soleil brûlant, dans les champs de plantations.

    Toutefois, ils avaient à l’époque leur patrie à eux qui avait sa propre appellation.

    Après l’annexion du pays par le Japon, c’étaient des paysans privés de terres qui s’en allaient par milliers, par dizaines de milliers, comme des feuilles mortes emportées par le vent, vers les plaines désertes de la Mandchourie.

    Sur la vieille terre de leurs ancêtres, c’étaient un déluge de Japonais qui déferlait, un flot de riches et de mercantis remplis de convoitise, alors que les vrais maîtres des terres fertiles, refoulés, s’expatriaient. Le sort d’un peuple privé de sa souveraineté ne mérite-t-il pas d’être comparé à celui des feuilles mortes ou des cailloux roulant sur un chemin?

    Aujourd’hui, presque tous les jours, les descendants de ces émigrés viennent voir le pays qu’ont abandonné leurs pères et leurs grands-pères. Chaque fois que j’en rencontre, je revois les images des anciens émigrants sur les rives de l’Amnok.

    A Linjiang qui était peu connu, tout me déplut. Mais une chose me réjouissait: on ne rencontrerait presque pas de Japonais.

    Linjiang, ville commerciale située à l’extrémité de la province chinoise de Liaoning, était un centre de communication sur la ligne reliant notre pays, la Mandchourie du Sud et la Mandchourie du Nord.

    Jusque-là, les impérialistes japonais n’avaient pas été en mesure d’agir ouvertement sur le continent chinois. Aussi se contentaient-ils d’avoir recours à des agents secrets qu’ils poussaient à harceler les militants indépendantistes. Linjiang était donc plus propice aux activités révolutionnaires que Junggang.

    Une fois à Linjiang, mon père engagea sans tarder un précepteur chinois pour m’apprendre la langue chinoise, puis, après un peu plus d’un semestre de cette éducation, il me fit entrer à l’Ecole primaire de Linjiang, en première année. Je commençai alors à apprendre le chinois pour de bon. Puis je poursuivis cet effort à l’Ecole primaire de Badaogou et à l’Ecole primaire N°1 à Fusong.

    La facilité que j’eus dès l’enfance à parler le chinois était pour ainsi dire le mérite exclusif de mon père. Je ne comprenais pas alors pourquoi il avait eu si hâte de me faire apprendre le chinois et entrer dans une école chinoise. Mais à présent, je pense que sa clairvoyance m’a beaucoup profité. N’eût été cette langue qu’il avait voulu que j’apprenne dès l’enfance, quel handicap aurait été le mien pendant le quart du siècle que j’allais vivre sur le sol chinois?

    En effet, la Mandchourie étant mon principal théâtre d’activités, si j’avais ignoré le chinois, je n’aurais jamais pu me lier d’amitié avec les Chinois ni coopérer avec eux contre les Japonais. D’ailleurs, je n’aurais osé probablement pas mettre les pieds dans cette région où sévissait l’ennemi.

    Quand je me trouvais en ville en habit chinois, les espions japonais et les policiers mandchous, malgré leur flair comparable à celui d’un chien de chasse, ne parvenaient pas à savoir que j’étais Coréen. Tout compte fait, je peux considérer que ma connaissance du chinois a apporté une importante contribution à la révolution coréenne.

    Grâce aux démarches d’un dénommé Ro Kyong Du, mon père trouva une maison qu’il prit en location pour ouvrir une clinique. Une des pièces servait à la fois de pharmacie et de salle de soins. Il y avait une grande enseigne à l’extérieur: « Clinique Sunchon ». Le brevet de l’Ecole de médecine Severance de mon père était accroché au mur à l’intérieur. Mon père l’avait obtenu avant de quitter Pyongyang avec l’aide d’un ami.

    Quelques mois ne s’étaient pas écoulés que mon père s’était déjà fait un renom. Sa réputation était plutôt due à sa charité qu’à son art de la médecine, car il n’avait acquis sa pratique clinique qu’au travers de la lecture de quelques livres médicaux. Il faisait en fait grand cas de l’homme, où qu’il allât. Dans ses soins, il était particulièrement dévoué aux patients puisqu’il s’agissait de compatriotes qui, privés de tout, pays natal et patrie, se trouvaient condamnés à mener une vie triste et morne sur un sol étranger.

    Certains venaient le consulter les mains vides, d’autres lui donnaient un peu d’argent.

    S’ils en manifestaient de la gêne, mon père les consolait: « Vous payerez après l’indépendance, disait-il. Nous vivons en sol étranger, nous avons la vie dure, les uns comme les autres, mais le jour n’est pas loin où notre pays sera libéré. Nous refranchirons alors l’Amnok. »

    A Linjiang comme à Ponghwa, notre maison était toujours pleine de visiteurs; il y avait des malades, bien entendu, mais c’étaient des militants indépendantistes pour la plupart.

    C’est en ce temps-là que mon oncle maternel, Kang Jin Sok, qui nous avait rejoints à Linjiang, organisa le Corps Paeksan de guerriers, constitué pour l’essentiel d’indépendantistes originaires de la région du Phyong-an. Paeksan signifie mont Paektu.

    A l’époque, cette appellation faisait grande impression sur les Coréens progressistes en Mandchourie. Ils avaient même baptisé de ce nom l’école privée qu’ils avaient fondée pour leurs enfants à Fusong. Plus tard, je nommai Union Paeksan de la jeunesse l’organisation de jeunesse que je fondai en décembre 1927, toujours à Fusong.

    Le Corps Paeksan de guerriers était l’un des groupes les plus importants et, relativement, le mieux discipliné parmi ses nombreux homologues créés dans la région de Linjiang et de Changbai. Son quartier général siégeait au chef-lieu du district de Linjiang. Les hommes du corps opéraient sur le territoire de la Corée, à Junggang, Chosan, Huchang et dans d’autres contrées de la province du Phyong-an du Nord. Parfois, l’action s’étendait jusqu’à Pyongyang, Sunchon et Kangso.

    A Pyongyang, mon oncle maternel avait fait partie de la jeunesse clandestine. Arrivé en Mandchourie, à Linjiang, et embauché comme bûcheron, il demeura un certain temps chez nous, jusqu’à la fondation du Corps Paeksan de guerriers. Ensuite, chargé des affaires extérieures de cette organisation, il s’occupa de la propagande politique clandestine et de la collecte des fonds de guerre dans les provinces du Phyong-an du Nord et du Sud.

    Souvent, il venait chez nous, accompagné de commandants de son groupe, dont Pyon Tae U et Kim Si U, ce dernier trésorier du groupe. En ces occasions, ils passaient tous la nuit chez nous. Alors, ses compagnons occupaient la pièce voisine, mais lui, comme toujours, venait se coucher à côté de nous, cachant un revolver sous son oreiller avant de s’allonger.

    A l’époque, suivant la ligne de changement d’orientation adoptée à la Conférence de Kuandian, mon père était très occupé à préparer la lutte armée qu’il comptait mener d’après les idées avancées. S’il allait souvent à Hongtuya, c’était pour s’occuper du Corps Paeksan de guerriers.

    Une nuit, réveillé, je vis mon oncle maternel démonter un revolver avec mon père sous la lampe à huile. A la vue de cette arme, je revis soudain la scène qui s’était déroulée dans la rue, devant la Porte Pothong, lors du Soulèvement populaire du Premier Mars, sans savoir pourquoi. Dans les mains des marcheurs, ce n’étaient que râteaux ou bâtons que j’avais vus alors. Mais voilà, en moins d’une année, une arme à feu était apparue dans la main de mon oncle! Ceux dont la conscience avait été la première à s’éveiller avaient tiré profit de la leçon qu’ils avaient apprise au prix du sang versé et de la mort de milliers d’hommes.

    Quelques jours après, mon père me dit de passer à Junggang pour y prendre des munitions et de la poudre. Le contrôle douanier des adultes étant particulièrement rigoureux, il m’avait confié cette mission.

    J’y allai, le cœur bien résolu, et rentrai sain et sauf, ma serviette pleine de charges. Le contrôle douanier de tous ceux qui montaient en barque avait été sévère. Mais rien ne me fit peur ce jour-là, je ne sais pourquoi.

    Mon oncle maternel partit pour la Corée où il se proposait de lancer une opération militaire avec un petit groupe.

    Or, avant un mois, Kim Tok Su apparut à Linjiang et nous informa que mon oncle avait été arrêté. Il était caporal dans la gendarmerie de Junggang. Mais, honnête, il a rendu de nombreux services à mon père.

    Au retour de l’école, je vis ma mère pleurer à cette nouvelle. Toute la famille était bouleversée.

    Avec son groupe, mon oncle avait entrepris d’intenses opérations à Jasong, Kaechon et dans la banlieue de Pyongyang. C’est en avril 1921 qu’il a été pris par la police de Pyongyang, et condamné à 15 ans de prison. Remis en liberté provisoire 13 ans et huit mois plus tard, il mourut chez lui en 1942.

    Dans son village natal, il avait lutté contre les jeux d’argent, l’ivrognerie et la superstition, à la tête de l’Association Miphung (bonnes mœurs – NDLR) qu’il avait lui-même créée. S’il avait pu s’engager dans la voie du salut national, c’est qu’il avait bénéficié de l’influence positive de mon grand-père maternel, Kang Ton Uk, et celle de mon père.

    La révolution n’est pas l’œuvre de quelques personnes exceptionnelles. Conscientisé et influencé dans le bon sens, n’importe qui peut faire des choses étonnantes dans cette lutte destinée à la transformation du monde.

    Après l’arrestation de mon oncle, l’ennemi faufila nombre d’agents secrets et de policiers en civil à Linjiang, en vue de kidnapper mon père. La nuit, mon père devait dormir chez l’un de ses amis de banlieue et, le jour il rentrait travailler chez nous.

    Maintenant, Linjiang n’était plus assez sûr pour y demeurer. On refit les malles pour déménager une fois de plus en sol étranger. Toute la famille s’offre pour porter les bagages: l’un sur ses épaules, l’autre sur la tête. Les bras font défaut cependant pour tout emporter. Un dénommé Pang Sa Hyon, missionnaire, se porte alors volontaire pour nous accompagner avec son traîneau à cheval, de Linjiang à Badaogou, dans le district de Changbai. Le chemin de Linjiang à Badaogou faisait, à ce qu’on disait, 100 km.

    Tout comme Linjiang, Badaogou est un village frontalier situé au bord de l’Amnok, et comme Linjiang fait face à Junggang où se trouvaient une gendarmerie et un poste de police japonais, Badaogou fait face, au-delà du fleuve, à Phophyong où étaient installés une antenne de gendarmerie et un poste de police.

    Bourg situé à l’extrémité nord de la Corée, Phophyong était quadrillé par les Japonais d’un réseau bien serré de répression depuis que la Mandchourie était devenue le principal théâtre du mouvement pour l’indépendance. Les mouchards, les gendarmes et les policiers de ce bourg venaient sillonner Badaogou presque quotidiennement, à la recherche des patriotes coréens.

    Notre maison se trouvait non loin du confluent du Badaojiang et de l’Amnok. Une nouvelle enseigne fut affichée: « Clinique Kwangje ».

    Un certain Kim (membre de l’A.N.C.) vivait à notre droite, et un autre Kim, marchand de vermicelles, à notre gauche. Un troisième Kim encore, un autre marchand de vermicelles, habitait en face de chez nous, de l’autre côté de la route.

    Dans notre voisinage vivaient aussi deux autres commerçants, des frères, qui s’appelaient également « Kim » et qui, sous la direction de mon père, fournissaient régulièrement du matériel aux groupes d’hommes armés opérant dans cette région riveraine de l’Amnok. Les Kim de ces quatre maisons qui nous entouraient étaient, dans l’ensemble, des hommes de bonne foi.

    Mais la maison de derrière posait un problème. On apprendra plus tard que son propriétaire, un dénommé Son Se Sim, était un indic de la police de Phophyong. Auparavant, Son avait habité à Junggang. Mais sur ordre de la police, il nous avait suivis et s’était installé derrière chez nous pour surveiller mon père.

    A Badaogou comme ailleurs, mon père établissait des contacts avec des hommes de différentes couches sociales. Il y en avait un dénommé Hwang, un militant. Celui-ci avait été influencé par les idées progressistes alors qu’il travaillait comme employé au chantier forestier de Nanshe. Il remplissait les missions de liaison clandestines que mon père lui confiait. Il disparaissait dès qu’il en avait reçue une, s’absentait pendant de longues périodes, puis réapparaissait chez nous pour de nouvelles missions.

    Un jour, je le vis tenir un long conseil avec mon père, une bouteille d’alcool sur la table. Par moments, il commentait avec feu la situation en se référant à un article du journal Asahi Shimbun.

    Quand mon père allait à la pêche, il l’accompagnait jusqu’à la rivière avec un petit pot de pâte de soja pimentée, jetait le filet ou étripait les poissons. Comme il nous a fréquentés pendant trois ans, nous avons eu un automne l’occasion de célébrer le Chusok (fête de la moisson – NDLR) ensemble.

    Guidé par lui, mon père se rendait souvent au chantier forestier de Nanshe, à 80 km de chez nous, où il formait les bûcherons pour les regrouper dans une organisation antijaponaise. Les enseignants de l’Ecole primaire de Luozhu, eux aussi, étaient sous son influence. Une année, l’école vit se déclencher une grève de cours, qui eut un grand retentissement.

    L’église de Phophyong était l’endroit le plus fréquenté par mon père à cette époque. Ce n’était pas une bâtisse au toit pointu surmonté d’une croix, mais une maison ordinaire à tuiles en bois, dont les cloisons avaient été supprimées pour créer une salle spacieuse, ce qui en faisait une exception.

    Depuis l’arrivée de mon père à Badaogou, l’église de Phophyong servait de lieu d’éducation des masses, de lieu de rencontre des révolutionnaires militant en territoire coréen. Les jours de culte, mon père passait à Phophyong pour faire de la propagande antijaponaise dans l’assemblée des fidèles. Parfois, il leur apprenait des chansons en s’accompagnant à l’harmonium.

    Quand il était absent, c’était ma mère ou mon oncle Hyong Gwon qui le remplaçait. Je me rendais souvent à l’église avec Chol Ju pour apprendre à jouer de l’harmonium auprès de mon père.

    Mon père avait de nombreux postes de liaison clandestins dans la rue de Phophyong.

    Le balayeur du poste de police était un militant clandestin. Ses renseignements arrivaient à mon père par l’intermédiaire de l’employé du service d’enregistrement du courrier.

    Moi aussi, je fis plusieurs commissions pour mon père. Une fois, je transmis des vêtements et de la nourriture à des patriotes enfermés au poste de police de Phophyong. Je fréquentais surtout le service d’enregistrement du courrier. Mon père m’y envoyait prendre des journaux et des revues édités en Corée: Tong-a Ilbo, Joson Ilbo, etc. Se faisant passer pour mon oncle Hyong Gwon, mon père se fit employer comme responsable du bureau local du journal Tong-a Ilbo. Il n’y avait pas de rémunération, mais la lecture du journal était gratuite.

    En général, je passais deux fois par semaine au service du courrier. Avant le gel, il m’était difficile d’y aller par le fleuve.

    Mais une fois que le fleuve avait gelé, j’y allais tous les deux jours. Si j’étais trop pris par mes études, c’était mon oncle Hyong Gwon qui s’y rendait à ma place. Quand le courrier s’annonçait important, mon oncle s’offrait pour m’accompagner. Pour la plupart, il s’agissait de colis de revues et de livres de médecine édités au Japon.

    Hong Jong U, un aide-gendarme, nous aida beaucoup dans ce va-et-vient postal. Il était devenu sympathisant de la révolution sous l’influence de mon père. Nos relations avec lui n’avaient pas été aussi bonnes dès le début, cela s’entend.

    Badaogou, où nous habitions, était aussi sous le contrôle de l’antenne de la gendarmerie de Phophyong. Les policiers et les douaniers étaient sous ses ordres. L’autorité de la gendarmerie dans les zones frontières était redoutable à cette époque.

    Mon père, comme les autres militants clandestins, se tenait toujours vigilant par rapport à ce poste des gendarmes, et eux, de leur côté, ne quittaient pas notre maison des yeux.

    Quand ce Hong, en livrée d’aide-gendarme, apparut chez nous, tout mon être se raidit. Mon père et ma mère étaient sur leurs gardes.

    L’air gêné, il parcourut un bon moment la chambre d’un regard circulaire et dit:

    « Permettez-moi de vous présenter la raison de ma visite. C’est pour vous transmettre le bonjour d’un certain Jang Sun Bong qui habite à Anju. Ayant appris que j’étais muté dans un bourg situé à la frontière, il m’a dit qu’un de ses amis, du nom de Kim Hyong Jik, habitait à Huchang, et il m’a demandé de vous transmettre ses salutations. Moi aussi, je voulais vous voir et recevoir vos précieux conseils. »

    Ses paroles et son comportement semblaient modestes et nobles pour un homme en uniforme de gendarme.

    Mais mon père ne se laissa point toucher.

    « Qu’as-tu aujourd’hui, toi qui étais si franc avec le caporal Kim Tok Su, à Junggang? » s’étonna ma mère après le départ de Hong.

    « La vue de son uniforme me rappelle la prison de Pyongyang », dit-il.

    Il s’excusa d’avoir été froid avec son hôte venu lui présenter ses respects, et il promit d’être généreux et bienveillant la prochaine fois, si celui-ci revenait.

    Plus tard, Hong passa chez nous plusieurs fois.

    Un jour, s’entretenant sur ce sujet avec ma mère, mon père dit: « S’il nous fréquente pour nous espionner, j’espionnerai la gendarmerie grâce à lui. Si j’échoue, ma vie est en jeu. Mais par contre, si je réussis à le gagner, quel service il nous apportera! Kim Tok Su à Junggang et ce Hong Jong U à Phophyong… Où que j’aille, les gendarmes surgissent devant moi!»

    Depuis ce jour, il fit tout pour former Hong.

    Les convenances froides réservées à un aide-gendarme disparurent et il le traita en toute franchise en tant que compatriote, et parfois, on lui fit l’honneur de lui offrir un bon repas.

    L’autre commença à s’épancher, et l’on voyait qu’il était de bonne foi. Il était né à Sunchon, dans la province du Phyong-an du Sud. La vie était dure pour lui malgré le travail aux champs. Dans l’espoir d’échapper à son destin, il avait tenté sa chance au concours d’admission à la gendarmerie. Mais, lors du Soulèvement populaire du Premier Mars, il fut choqué par les horreurs commises par les gendarmes et la police et avait tremblé devant les atrocités infligées aux manifestants. Alors qu’il se repentait de sa décision et qu’il voulait abandonner son projet, il reçut un faire-part d’admission, suivi d’un appel à l’exercice: le voilà donc entré à la gendarmerie.

    Prônant le «gouvernement civil » plutôt que le « gouvernement militaire » en Corée, les impérialistes japonais procédèrent, nominalement en tout cas, à la « réforme du système administratif » sous le couvert de laquelle, réduisant l’appareil de gendarmerie, ils étendirent largement celui de la police et renforcèrent les postes de gendarmerie installés dans les zones frontalières. La plupart des Coréens de la gendarmerie furent promus policiers ou mutés aux zones frontalières. Hong Jong U était du nombre et fut muté à Huchang.

    Un jour, il exprima à mon père son intention de s’engager dans le mouvement pour l’indépendance et d’utiliser les armes de la gendarmerie.

    Celui-ci apprécia hautement cette idée:

    « Bonne idée! Excellente, dit-il. Vous ne vous laisserez pas salir jusqu’à l’âme, même si vous portez un uniforme japonais. Nous sommes fiers de notre pays vieux de 5 000 ans. Nous ne pouvons accepter, sans réagir, la servitude que nous imposent les Japonais. Mais mon conseil est que vous restiez à votre poste actuel pour nous aider dans nos affaires clandestines. Ce sera préférable. En livrée de gendarme, vous serez utile à maints égards. »

    Hong fit comme on lui avait dit et fit preuve de zèle dans l’assistance des indépendantistes.

    Il en vint jusqu’à annoncer à mon père quand il serait de service de contrôle à la traversée du fleuve, quel jour et à quelle heure, pour que les militants s’arrangent pour faire la traversée à ce moment-là, si nécessaire. De cette façon, il aida beaucoup de révolutionnaires à traverser le fleuve.

    Grâce à lui, mon père échappa, lui aussi, à bien des situations critiques. Dès qu’il avait vent d’un danger menaçant mon père, il accourait chez nous, à Badaogou, pour l’en informer: « Attention! Des policiers vont venir vous voir! » Ou il disait à ma mère: « A son retour, vous direz à votre mari de séjourner hors du bourg pendant quelques jours de plus. »

    Un jour, chargé par son chef d’épier les indépendantistes et d’autres Coréens au-delà du fleuve, il arriva à Badaogou. Or, il rencontra alors, sur le chemin qui menait au bac, mon père ligoté et escorté par un policier de Phophyong. Il barra d’un bond la route au policier et s’écria:

    « Mais ce monsieur est un des nôtres et vous osez le ligoter sans nous consulter? Libérez-le à l’instant. S’il y a un problème concernant ce monsieur, venez m’en parler à moi. Pas la peine d’intervenir! »

    Le policier s’excusa, hochant la tête, et déligota mon père qui fut ainsi sauvé de justesse.

    Une autre fois, Hong vit un gendarme rapporter à son chef d’antenne que le médecin Kim (mon père) de Badaogou était un militant clandestin et qu’il serait bon de l’interroger à la gendarmerie.

    Hong répliqua alors en ouvrant le « cahier de renseignements »: « Voilà ce que nous avons obtenu grâce à ce médecin-là. Si l’on veut sonder les éléments dangereux, il faut simuler d’en être un soi-même. Ce médecin Kim est un type qui nous rend de grands services. » En réalité, ce cahier était faux et avait été rédigé par Hong lui-même.

    En mai 1923, le système d’assistance à la gendarmerie fut supprimé, mais Hong tint à s’installer en Chine avec sa famille pour se donner au mouvement pour l’indépendance. « Je ne veux plus rester dans un organe de l’ennemi », dit-il.

    Mon père fit l’impossible pour l’en dissuader. Il l’implora: « Retournez dans votre pays natal et entrez dans la police pour nous aider comme jusqu’à maintenant. Cela nous fera plus de bien que si vous vous mêlez dans l’armée indépendantiste. Si vous rentrez, poussez jusqu’à Mangyongdae et transmettez mes salutations à mes parents. »

    Au retour dans son pays natal, Hong se rendit à Mangyongdae pour saluer mes grands-parents de la part de mon père. Suivant le conseil de celui-ci, il entra dans la police de son canton natal et supplia ensuite son supérieur de le muter au poste de police de Taephyong, où il servit à partir de 1927. Au lendemain de sa mutation, il passa de nouveau à Mangyongdae, avec un valet du poste qui portait de l’alcool, du porc et des oranges, pour souhaiter la bonne année à mes grands-parents. Mangyongdae était sous le contrôle du poste de Taephyong.

    Selon le conseil de mon père, Hong conserva toute sa vie le sens de la nation coréenne, et, invariablement, il s’efforça de protéger les miens. C’était pour cela qu’il s’était fait muter à Taephyong, non loin de Mangyongdae. Pendant qu’il était chargé de la surveillance de la commune de Nam, mon grand-père et mon oncle Hyong Rok furent moins harcelés par l’ennemi. Le chef du poste exigeait souvent de Hong qu’il se tînt sur ses gardes et procédât de temps à autre à une perquisition dans la maison de mes grands-parents, disant que notre famille était antijaponaise depuis des générations. Mais, à chaque fois, Hong sut s’en tirer à bon compte avec ces quelques mots: « Rien de suspect! »

    Après la Libération, les anciens projaponais furent battus partout dans le pays par les habitants, mais lui ne fut pas malmené. Il n’était pas pris en aversion parce qu’il n’avait pas fait mal aux villageois et avait fermé les yeux sur les infractions à la loi japonaise pendant son service. Certes, il était blâmé pour avoir servi dans les organes de l’ennemi, mais jamais il ne souffla mot du rôle qu’il avait joué en réalité. S’il avait été comme les autres, il m’aurait écrit un petit mot, rien que pour en finir avec les malentendus, mais il n’en fit rien.

    Plusieurs années après la guerre de Libération de la patrie, je fis en sorte qu’on le recherche. On le retrouva à Sunchon. Il avait dépassé la soixantaine. Mais je l’invitai quand même à étudier dans une école provinciale de formation des cadres.

    Après ces études, sa vie fut sobre et tranquille, comme son caractère. Ses derniers jours, il les consacra entièrement à raviver les traces laissées par mon père pendant ses activités révolutionnaires.

    Ni l’uniforme de policier ni le titre de policier ne signifiaient rien pour celui qui, comme Hong Jong U, était décidé à vivre dans l’intérêt de la nation, du pays. L’important chez l’homme, ce n’est pas le nom ou la tenue qu’il porte, mais c’est sa mentalité.

    L’éducation des enfants était une autre occupation que mon père ne négligea pas pendant son séjour à Badaogou. Quoiqu’il fût devenu médecin, il ne s’en intéressait pas moins à l’éducation des enfants. Instruire le peuple au moyen d’écoles ou de cours du soir et former ainsi des cadres compétents est la seule voie vers la libération et la souveraineté nationales et l’édification d’un pays indépendant, riche et puissant telle était la conviction de mon père. L’été 1924, à San- yuanpu on donna un cours spécial d’été pour les instituteurs des écoles coréennes. Mon père y précisa le contenu de l’éducation à donner et les chansons à enseigner.

    Une école coréenne fut créée grâce à lui à Badaogou. On y voyait même des enfants de Phophyong qui faisaient leur cuisine eux-mêmes.

    Mon père disait en tout temps et en tous lieux:

    « L’éducation de la génération montante est la base de l’indépendance nationale et de l’édification du pays.

    « Quand on manque d’instruction, on ne vaut pas plus qu’un animal. Instruit, on peut remplir son devoir et contribuer à la libération du pays. »

    Je gardai ces mots au fond de mon cœur et m’appliquai de plus belle à mes études. L’école primaire que je fréquentais à Badaogou était une école pour Chinois; la scolarité était de 4 ans. On enseignait, en chinois, des disciplines chinoises. Il n’y avait pas une seule école coréenne dans tout le bourg.

    Force me fut donc de recevoir des leçons particulières de mon père. Il m’apprit notre langue, la géographie et l’histoire de la Corée, me conta la vie et les hauts faits de grands hommes comme Lénine, Sun Yatsen, Washington. Il me donna quelques titres de romans et de livres progressistes à lire, puis, après leur lecture, me faisait faire un compte rendu de mes impressions. Ceci me permit de me familiariser avec beaucoup de journaux, revues et bons livres: les Grands Hommes de la Corée, Histoire des héros de la Corée, Histoire de la révolution russe et Lénine, etc.

    Il était très exigeant en ce qui concernait mon travail. S’il remarquait quelque négligence de notre part, il prenait parfois une branche pour nous taper sur les mollets, Chol Ju et moi-même ainsi que mon oncle Hyong Gwon.

    Ma mère m’aidait beaucoup dans mes études. Si un jour, après l’école, je me proposais d’aller ramasser du bois dans la montagne, elle me retenait. « Pas la peine, mets-toi à tes bouquins », disait-elle, voulant que je passe plus de temps à lire.

    Tout en peinant horriblement, elle n’avait jamais assez de vêtements à mettre, mais elle prenait énormément soin de moi. Je me demandais souvent comment la réjouir un tant soit peu. Un jour, elle me donna de l’argent pour des chaussures de sport, mais j’achetai à Phophyong une paire de souliers en caoutchouc pour elle. Elle me dit: « Tu es petit, mais tu as un grand cœur. Mais qu’est-ce que ça peut faire, ce que j’ai aux pieds? Que tu réussisses dans tes études et que tu sois robuste, ça me rend heureuse. »

    Ma mère fit de son mieux pour que je grandisse heureux, joyeux et gaillard.

    Voilà comment j’ai pu grandir, optimiste, sans aucune ombre dans le cœur. Je me souviens que j’ai été, dans mon enfance, le plus turbulent lorsque j’habitais à Badaogou. Mes diableries ahurissaient parfois les grands. Mais une enfance sans espièglerie, est-ce vraiment une enfance?

    Quand je me rappelle des fois où, en hiver, je m’amusais avec mes copains à sauter à tour de rôle par-dessus un grand trou d’environ un mètre de diamètre creusé dans la glace du fleuve Amnok, j’ai l’impression de retrouver mon cœur d’enfant d’il y a 70 ans. Nous sautions alors par-dessus le trou criant: « Celui qui ne le franchit pas ne sera pas dans l’armée coréenne! » Mes copains couraient vers le trou à poings fermés, de toutes leurs forces, pour ne pas avoir honte d’être disqualifiés.

    Certains, qui avaient de petites jambes ou les poltrons, tombaient parfois dans l’eau sans réussir à sauter. Ceux qui avaient été trempés, rangés autour du feu de brasero qu’on avait allumé pour faire sécher leurs vêtements, faisaient alors monter des plaintes: « A cause de ce Song Ju, ce garçon originaire de Pyongyang, les petits du village risquent tous de geler! » Comme elles avaient entendu dire que j’étais chef de la bande d’enfants de Badaogou, les grandes personnes citaient très souvent mon nom chaque fois qu’elles avaient à se plaindre contre leurs propres gamins.

    Un jour, nous avions joué à la guerre jusque tard dans la nuit, dans la montagne située derrière le village, causant une grande inquiétude aux grandes personnes. Tout le village s’était alors lancé à notre recherche; sans se coucher on nous avait cherchés toute la nuit. Comme de pareilles histoires se répétaient souvent, elles renforçaient le contrôle exercé contre les gamins. Cependant, on ne pouvait cadenasser l’âme polissonne des petits qui rêvaient de s’envoler haut, très haut dans le ciel, très très loin.

    Une fois, Kim Jong Hang, un de mes camarades de classe, me montra avec orgueil une capsule fulminante. Il l’avait prise dans une caisse de munitions cachée dans le dépôt, chez lui. On y stockait des armes et des munitions, des vêtements et des chaussures destinés aux troupes indépendantistes. Ses frères aînés s’occupaient à l’acquisition de ces choses, des bleus et des chaussures de travail, auprès des succursales des sociétés japonaises, pour les transmettre ensuite à l’armée. Ils les acquéraient en gros, dans deux barques et une charrette à cheval qu’ils avaient destinées aux besoins de ravitaillement des troupes.

    Ce jour-là, nous nous amusions autour d’un brasero, mâchant des graines de courge. Or, Kim Jong Hang s’amusa à siffler sur sa capsule comme sur une flûte. Une étincelle sauta sur la capsule qui prit feu et explosa. Le siffleur subit des blessures multiples.

    Son frère aîné l’enveloppa dans une couverture et le transporta chez mon père.

    Si la cause de la blessure avait été connue par la police, cela aurait pu entraîner un grand malheur. Mon père cacha le blessé chez nous pendant une vingtaine de jours et lui administra les soins nécessaires.

    C’est après cet incident que je compris que la famille de Kim Jong Hang était une famille de commerçants patriotes.

    A l’époque, je me livrais à des jeux tels qu’on aurait pu m’accuser de manquer de raison.

    Toutefois, une ombre se projetait sur cette enfance heureuse: les regrets de celui qui avait perdu son pays grandissaient en moi avec l’âge.

    

    

    

    5. Chanson de l’Amnok

    

    

    Début 1923. Mon père voulut connaître mes projets d’avenir parce que j’allais terminer l’école primaire.

    Je lui dis que je voulais continuer mes études. Cela avait d’ailleurs toujours été le rêve de mes parents. La question de mon père n’était donc pas sans me surprendre.

    Il réfléchit un moment, puis il me dit de rentrer en Corée pour aller à l’école.

    Cela m’étonnait d’autant plus que je n’avais jamais envisagé pouvoir être séparé de mes parents.

    Ma mère, occupée à sa couture, ne put cacher, elle non plus, son étonnement. Alléguant mon jeune âge, elle dit qu’il valait mieux m’envoyer dans une région moins lointaine.

    Mais mon père resta ferme. Il répéta que je devais absolument retourner en Corée malgré le chagrin que mon absence causerait à mes parents. Or, il n’était pas de nature à se dédire.

    « Etant petit, tu as eu beaucoup à souffrir, fit-il d’un ton grave, parce que tes parents se sont tant de fois déplacés. Et maintenant, en regagnant la Corée, tu risques d’avoir à endurer de plus grandes souffrances encore. Toutefois, je me suis décidé à te renvoyer en Corée. Un Coréen doit absolument connaître la Corée. Là, tu pourras découvrir les causes de la perte du pays, et ce ne sera pas le moindre des avantages que tu tireras de ce voyage. Une fois dans ton village natal, tâche de connaître la misère dans laquelle croupit notre peuple. Tu sauras alors ce que tu as à faire. »

    Je répondis que je lui obéirai. En ce temps-là, en Corée, les enfants de bonne famille choisissaient très souvent d’aller faire leurs études à l’étranger. La mode était d’aller aux Etats-Unis, au Japon ou ailleurs pour se former et acquérir du savoir. Je devais donc rentrer en Corée alors que tout le monde cherchait à aller à l’étranger.

    Mon père avait des idées originales. J’ai toujours pensé qu’il avait eu raison de me renvoyer en Corée. Un père ne peut pas, à moins d’être un père exceptionnel, laisser un enfant de moins de onze ans parcourir seul 400 km à travers des régions presque inhabitées. Or, c’est ce caractère déterminé de mon père qui m’a donné ma force, parce qu’il m’inspirait de la confiance.

    Il est vrai que les choses ne s’arrangèrent pas aussi facilement que l’on eût pu le croire. Je comprenais la nécessité pour moi de me former en Corée, mais il m’était pénible de quitter mes parents et mes frères. En revanche, je brûlais de rentrer dans mon village natal. Pendant plusieurs jours, mon âme fut donc le théâtre d’un combat incessant entre ma nostalgie du pays et mon refus d’abandonner le toit familial.

    Ma mère suggéra à mon père d’attendre un adoucissement du temps avant de me faire partir. Elle ne pouvait rester sans inquiétude à la perspective de ce long voyage qu’allait entreprendre son fils.

    Mais mon père refusa.

    Ma mère, inquiète en son for intérieur, passa plusieurs nuits blanches à me coudre un turumagi (pardessus coréen – NDLR) et des bosons (chaussettes ouatées coréennes – NDLR) pour que le délai fixé par mon père pour mon départ puisse être respecté. Elle ne redit rien à ce projet, car mon père l’avait bien arrêté. Telle était toujours son attitude à l’égard de mon père.

    Le jour de mon départ, mon père s’assura que j’avais la force de parcourir seul les 400 km séparant Badaogou et Mangyongdae. Ensuite, il traça dans mon carnet l’itinéraire que j’avais à suivre, une ligne entrecoupée de noms de lieu comme Huchang, Hwaphyong et bien d’autres, et dont il marqua les tronçons de kilométrages. Il me demanda de lui télégraphier deux fois: d’abord de Kanggye, puis de Pyongyang.

    Je quittai Badaogou le 16 mars. Un violent blizzard s’était levé ce matin-là. Des amis de notre localité m’accompagnèrent pendant environ 12 km, jusqu’au sud de Huchang, au-delà du fleuve Amnok. J’eus beaucoup de peine à les faire rebrousser chemin, tellement ils s’obstinaient à me suivre.

    Une fois en route, je fus tout de suite envahi par toutes sortes de pensées. Plus de la moitié de mon trajet devait se faire par des montagnes qu’il me serait difficile de franchir seul. Dans les bois bordant le chemin de Huchang à Kanggye, il n’était pas rare de rencontrer des bêtes sauvages, même en plein jour.

    Je souffris beaucoup pendant ce voyage de 400 km. Le plus terrible, c’est quand j’eus à traverser de longs cols comme Jik et Kae (appelé aussi Myongmun – NDLR). Il me fallut une journée entière pour traverser le col du mont Oga, en montagnes russes.

    J’avais la plante des pieds pleine d’ampoules à force de marcher. Heureusement, au pied du détroit, un vieil homme s’offrit à m’aider: il m’appliqua de la poudre d’allumette qu’il alluma; ce traitement permettait d’empêcher qu’une inflammation se développe.

    Je franchis ainsi ce mont après Wolthan, puis, via Hwaphyong, Huksu, Kanggye, Songgan, Jonchon, Koïn, Chong-un, Huichon, Hyangsan, Kujang, j’atteignis Kaechon où je pris le train pour Mangyongdae.

    Entre Kaechon et Sinanju, il existait une ligne de chemin de fer à voie étroite sur laquelle circulaient des trains tirés par une petite locomotive « Nikisher » de fabrication anglaise. Par contre, une ligne à voie normale reliait déjà Sinanju à Pyongyang, comme aujourd’hui. Le billet de Kaechon à Pyongyang coûtait à l’époque 1 won 90 jon.

    Pendant mon voyage, je rencontrai de nombreuses personnes qui m’aidèrent. Un jour, j’avais si mal aux pieds que je demandai à monter sur un traîneau à bœuf conduit par un paysan. En descendant, je lui tendis de l’argent pour payer le voyage, mais il pensa mieux faire en le dépensant pour m’acheter du sucre d’orge.

    Mes plus vifs souvenirs viennent de ma rencontre, à Kanggye, avec un aubergiste.

    Un soir, y arrivant, j’entrais dans une auberge, quand le gérant se précipita pour m’accueillir. De petite taille, il avait les cheveux coupés à l’occidentale et portait un costume traditionnel coréen. Il était très affable et accueillant. Il disait avoir reçu un télégramme de mon père et avoir attendu mon arrivée.

    Sa vieille mère aussi marquait depuis longtemps beaucoup de respect à mon père qu’elle appelait « Maître Kim ». Lorsqu’elle me vit, elle se réjouit de me revoir après quatre ans. Elle me connaissait depuis que, encore petit, j’avais accompagné mon père sur la route de Junggang. On eût dit qu’elle retrouvait son propre petit-fils. Elle me prépara du potage aux côtelettes de bœuf et du hareng grillé qu’elle ne servit exclusivement qu’à moi sans pouvoir y faire goûter ses propres petits-enfants. A l’heure du coucher, elle m’offrit une couverture neuve. Ainsi, les maîtres de céans montrèrent toute leur bonne volonté à m’accueillir.

    Le lendemain matin, je me rendis à la poste, d’où je télégraphiai à mes parents, comme mon père me l’avait demandé: les signes graphiques coûtant chacun trois jon à l’unité et, au-delà de six signes, un jon de plus, j’en inscrivis six sur la formule de télégramme pour annoncer mon arrivée sans accident à Kanggye.

    Le lendemain, pour me permettre de voyager en autocar, l’aubergiste se rendit à l’entreprise de transport routier. De retour, il m’informa que le véhicule était tombé en panne et qu’il faudrait attendre environ dix jours avant de pouvoir partir. Il m’avait procuré un billet et m’invita à me sentir chez lui comme chez un de mes parents et à y demeurer le temps nécessaire. Tout reconnaissant que je lui étais, je voulus néanmoins reprendre la route sans tarder. Sans insister davantage, il me tendit deux paires de sandales en paille. Ensuite, il trouva un conducteur de charrette à bœuf roulant vers le col Kae qui voulait bien me prendre.

    Je trouvai aussi beaucoup de générosité chez le propriétaire de l’Hôtel Soson, sis en face de la gare de Kaechon.

    Cet hôtel proposait des menus à des prix différents. Le moins cher coûtait 15 jon. C’est ce que je commandai. Or, à ma grande surprise, on me servit un menu à 50 jon. Je refusai disant que je n’avais pas assez d’argent. Mais le gérant insista quand même.

    A l’heure du coucher, on distribuait aux hôtes un matelas et deux couvertures par personne pour un prix de 50 jon. J’inventoriai mes ressources et m’aperçus que c’était au-dessus de mes moyens que de me permettre le luxe de deux couvertures. Aussi n’en demandai-je qu’une seule. Mais il me fut dit que je devais faire comme tout le monde et prendre deux couvertures pour lesquelles on ne me demanderait pas d’argent.

    Privés d’indépendance nationale, les Coréens vivaient dans le besoin, et pourtant ils perpétuaient la tradition d’amour et de générosité. Au début du XXe siècle encore, beaucoup de gens, chez nous, voyageaient sans argent. On les nourrissait et on les logeait gratuitement, coutume que les Occidentaux mêmes admiraient. Ce long voyage a laissé en moi les marques de la bonne volonté et des hautes qualités morales des Coréens.

    Comme l’aubergiste de Kanggye et celui de Junggang, le propriétaire de l’Hôtel Soson avait subi l’influence de mon père. On rencontrait partout des camarades et des amis de mon père, chose que j’avais déjà constatée lorsqu’à sept ans je me rendais avec lui à Junggang.

    En les rencontrant, je me demandais souvent comment mon père avait pu prendre le temps de faire leur connaissance, et je pensais au chemin qu’il avait dû parcourir pour prendre contact avec eux.

    Leur omniprésence avait aidé mon père d’une façon ou d’une autre, tout comme j’étais amené, moi-même, à en profiter.

    Un autre souvenir inoubliable que je garde de mon voyage est lié à l’installation de l’électricité dans les rues de Kanggye, où, quatre ans auparavant, l’éclairage était encore à l’huile. Les gens de Kanggye s’en félicitaient, mais c’était pour moi le triste signe de l’implantation toujours plus solide du colonialisme.

    L’idée, exprimée par mon père, que j’apprenne bien à connaître la Corée était ancrée dans mon esprit. Je la remâchai inlassablement en découvrant les réalités d’une patrie écrasée par la douleur. Mon voyage fut une véritable école pour moi: il me permit de connaître notre pays et notre peuple.

    Le 29 mars 1923 au soir, quatorze jours après avoir quitté Badaogou, je franchis enfin le seuil de l’enclos de ma maison natale.

    Ma grand-mère, en train de filer au rouet, se précipita alors dehors, nu-pieds. Elle se jeta sur moi pour m’étreindre.

    « Avec qui es-tu venu, mon cher petit?

    « Par quel moyen?

    « Comment vont ton père et ta mère? »

    Ses questions pleuvaient sur moi sans me donner le temps de répliquer.

    Mon grand-père arrêta de faire sa natte dans la chambre et sortit à la hâte à ma rencontre.

    Pour répondre à ma grand-mère, je dis que j’étais venu seul. Elle avait de la peine à en croire ses oreilles.

    « Comment? Tu es venu seul, dis-tu? Un tigre n’oserait pas se mesurer à ton père! » dit-elle, en faisant claquer sa langue.

    Ce jour-là, toute la maisonnée passa la nuit à écouter le récit de mon voyage.

    La nature était aussi belle et aussi attrayante que naguère, mais la misère était plus grande dans le village.

    Quelques jours après mon arrivée à Mangyongdae, je m’inscrivis en cinquième année à l’Ecole Changdok, où mon grand-père maternel était sous-directeur. Je reprenais ainsi mes études dans ma patrie. Pour pouvoir suivre mes cours, je dus loger à Chilgol chez mes grands-parents maternels.

    J’étais un fardau pour eux qui étaient mis à l’épreuve par l’affaire de mon oncle, Kang Jin Sok, arrêté et emprisonné. La police les avait à l’œil et sévissait contre eux, et le mauvais état de santé de mon oncle, languissant dans sa cellule, leur causait beaucoup d’angoisse. La famille, quant à elle, parvenait à grand-peine à joindre les deux bouts en se nourrissant de bouillie de sorgho écrasé ou d’un mélange de riz et de résidu de soja. Comme la culture de la terre ne rapportait pas assez, mon deuxième oncle maternel avait pris un emploi comme conducteur de charrette à bœuf.

    Pourtant, la famille ne se plaignait pas, surtout en ma présence; au contraire on faisait l’impossible pour que je puisse m’adonner entièrement à mes études. On mit à ma disposition, dans le bâtiment principal, une pièce dont on tapit le sol d’une natte et qu’on garnit d’une lampe à huile. Personne ne me reprochait jamais de ramener à l’improviste des camarades à la maison, par bandes de trois ou quatre.

    L’Ecole Changdok était un établissement d’enseignement privé à tendance progressiste, fondé par les progressistes de la région de Chilgol, dont mon grand-père maternel, dans le cadre d’un mouvement culturel et éducatif patriotique devant contribuer au rétablissement de la souveraineté nationale.

    Ce mouvement, né avant et après l’annexion de la Corée par le Japon, faisait partie de la lutte pour le salut national. Les progressistes et les patriotes avaient, avec amertume, découvert dans le sous-développement du pays une des causes principales de la perte honteuse de sa souveraineté, l’éducation devant être, à leurs yeux, la source de toute puissance, et l’indépendance nationale et la modernisation de la société étant impossibles à achever sans un enseignement progressiste. D’où le mouvement qu’ils lancèrent un peu partout en faveur de l’établissement d’écoles privées.

    A la tête de cette campagne se trouvaient An Chang Ho, Ri Tong Hwi, Ri Sung Hun, Ri Sang Jae, Yu Kil Jun, Nam Kung Ok – autant de militants du mouvement d’éducation. Les associations d’études en place dans différentes régions apportèrent aussi leur concours.

    En s’étendant à l’ensemble du pays, le mouvement avait permis la fondation de milliers d’écoles privées qui libéraient les intelligences des chaînes du féodalisme. Les écoles traditionnelles, dont la mission était d’enseigner les doctrines de Confucius et de Mencius, furent converties en institutions laïques modernes où l’on stimulait l’esprit patriotique de la jeunesse.

    Le développement de l’éducation était, aux yeux de tous les dirigeants du mouvement nationaliste, le premier pas vers l’indépendance: ils y consacraient tous leurs moyens financiers et toute leur force. Kim Ku14 par exemple, qui voyait pourtant dans le terrorisme le principal moyen d’action du mouvement pour l’indépendance et n’avait cessé de tirer les ficelles d’opérations retentissantes comme la révolte de Ri Pong Chang15 ou celle de Yun Pong Gil16, s’est occupé de l’éducation des gens de la région de la province du Hwanghae. An Jung Gun, de son côté, a établi une école à Nampho et y a éduqué la jeunesse.

    Dans la région ouest de la Corée, on parlait beaucoup de l’Ecole Taesong, à Pyongyang, dirigée par An Chang Ho et de l’Ecole Osan, à Jongju, dont la fondation était due au financement privé de Ri Sung Hun. Ces deux écoles ont formé de nombreuses figures connues, que ce soient des militants du mouvement indépendantiste ou des intellectuels.

    D’après mon grand-père, un seul élève de la classe d’An Jung Gun suffisait pour faire honneur à l’Ecole Changdok. Il m’exhortait donc à m’appliquer dans mes études pour devenir un bon patriote.

    Je lui répondais que je deviendrais, sinon une célébrité comme An Jung Gun, du moins un patriote dévoué à l’indépendance nationale.

    Par rapport aux autres écoles privées de la région ouest, l’Ecole Changdok avait une organisation importante et moderne, ses élèves se chiffrant à plus de 200, ce qui était assez important pour l’époque. Une école pouvait servir de point d’appui pour éduquer en peu de temps la population des alentours. C’était la raison pour laquelle la population de Pyongyang, notamment les hommes cultivés, attribuait une immense importance à l’Ecole Changdok et ne ménageait rien pour lui apporter son assistance.

    Paek Son Haeng, entre autres, fit une immense contribution financière à l’Ecole Changdok. Plus connue sous le nom de Veuve Paek, elle se fit une grande réputation avant la Libération par ses bonnes œuvres à Pyongyang. Devenue veuve avant l’âge de 20 ans, elle vécut seule jusqu’à l’âge de quatre-vingt ans, en faisant des économies de bouts de chandelle, et devint finalement très riche. Ses procédés de gain audacieux et originaux firent parler d’elle. L’emplacement de la mine de pierre à chaux qui fait partie actuellement de la Cimenterie de Sunghori a appartenu à cette femme. Cette dernière avait acheté, à vil prix, cette colline rocheuse abandonnée pour la vendre ensuite, beaucoup plus cher, à un capitaliste japonais.

    La nouvelle de ce profit fabuleux réalisé par une femme ordinaire aux dépens d’un capitaliste japonais, à une époque où les traîtres livraient volontiers le pays aux impérialistes japonais en échange d’un document, pour le malheur des Coréens, avait pour ces derniers l’effet d’une victoire militaire.

    Les gens respectaient Paek Son Haeng parce qu’elle avait fait beaucoup pour ses semblables. Riche, elle n’en vivait pas moins sobrement, loin de rechercher le luxe et le faste. Elle fit à la communauté don de ce qu’elle avait amassé toute sa vie. Ainsi, ont été construits, à Pyongyang, un pont ainsi qu’une salle de réunions publiques qui existe encore à l’état initial, en face du Pavillon Ryongwang.

    Quelques jours après mon admission à l’Ecole Changdok, mon grand-père m’apporta les manuels de cinquième année. Je défis le paquet, et, palpitant de joie, je me mis à feuilleter les livres. Je tombai sur un livre qui portait le titre de Lecture en langue maternelle, mais dont le contenu était en japonais. Contrarié, je le jetai.

    Les impérialistes japonais cherchaient à nous imposer l’emploi du japonais afin de nous « japoniser ». Dès le début de l’occupation, ils avaient proclamé le japonais langue officielle dans les bureaux administratifs, les tribunaux et les écoles, où ils interdisaient l’emploi de la langue coréenne.

    Je me risquai à demander à mon grand-père pourquoi on appelait livre de langue maternelle un manuel en japonais.

    Perdant la voix, il se contenta de pousser un soupir.

    Je pris un canif avec lequel je grattai complètement le signe signifiant « maternelle », et j’inscrivis, à la place, le terme « japonaise ». Le titre était devenu Lecture en langue japonaise. C’était mon désir de protester, à ma façon, contre la politique d’assimilation pratiquée par le Japon.

    Après quelques jours passés à l’Ecole Changdok, je remarquai parfois des enfants parler en japonais, en classe, dans la rue ou sur les terrains de jeu. Certains cherchaient même à apprendre le japonais aux autres. Peu d’enfants considéraient cela comme une honte ou blâmaient cette pratique. Sans doute, la plupart croyaient que le coréen devait périr puisque la Corée avait succombé.

    Quand je voyais des enfants se donner la peine d’apprendre le japonais, je leur disais que les Coréens avaient le droit et le devoir de parler leur propre langue.

    Le jour de mon arrivée à Chilgol, des voisins se réunirent chez mes grands-parents maternels pour écouter mon récit de ce qui se passait dans le monde. Certains me demandèrent de leur parler en chinois, parce que j’avais sans doute dû l’apprendre pour avoir vécu quelques années en Mandchourie. Je refusai. Pour leur part, les élèves de l’Ecole Changdok m’importunèrent en m’implorant de leur apprendre le chinois. Je refusai, invoquant la valeur de notre langue et déclarant que rien ne nous obligeait à parler une langue étrangère.

    Après mon retour au pays, j’eus une seule fois l’occasion de parler le chinois.

    Un jour, mon deuxième oncle maternel m’invita à faire un tour dans la ville. D’habitude, il était débordé de travail au point qu’il n’allait guère en ville, mais il prit alors le temps de me faire ce plaisir. Comme je venais de rentrer après une longue absence, il me convia à aller avec lui à la ville de Pyongyang.

    Après avoir fait le tour de la ville, nous nous arrêtâmes dans un des nombreux petits restaurants chinois que l’on trouvait alors à l’emplacement de l’actuel Hôtel Ponghwasan, dans Pyongyang-Ouest.

    Pour faire de bonnes affaires, les restaurateurs se tenaient sur le seuil de leur établissement et adressaient d’un ton chaleureux leur « Soyez le bienvenu! » à tout nouveau client qui se présentait. Ils rivalisaient de charme pour attirer les gens.

    Notre restaurateur s’enquit auprès de nous dans un mauvais coréen sur les plats que nous aimerions prendre.

    Je commandai alors, en chinois, deux portions de pain fourré.

    Les yeux grands ouverts, mon interlocuteur me fouilla du regard et demanda si j’étais Chinois.

    Je répondis négativement en ajoutant que je parlais un peu le chinois pour avoir séjourné plusieurs années en Mandchourie.

    Et ce fut l’occasion pour moi de converser quelques instants en chinois.

    Le restaurateur s’en réjouit fort, appréciant visiblement l’usage que je faisais du chinois malgré mon jeune âge. La nostalgie de son pays qui s’était avivée par cette rencontre le fit même pleurer.

    Il nous servit alors, en plus du pain fourré, des plats que nous n’avions pas commandés, puis il nous souhaita bon appétit. Ayant essayé de refuser mais sans succès, nous déjeunâmes de ce qui nous avait été servi. Quand vint le moment de payer l’addition, le restaurateur refusa même le prix du pain fourré.

    Sur le chemin du retour, mon oncle me dit, en riant aux éclats:

    « Je t’ai emmené en ville pour que tu puisses te régaler, mais j’ai mangé grâce à toi. »

    La nouvelle fit le tour du village.

    Conformément à mon désir, je fus admis dans la classe de Kang Ryang Uk.

    Celui-ci venait d’interrompre ses études à l’Ecole Sungsil et de s’engager à l’Ecole Changdok. Il regrettait d’avoir été contraint à prendre cette décision, mais il ne pouvait plus payer ses études.

    Sa famille vivait dans le besoin au point que sa femme, Song Sok Jong, l’avait quitté pour aller se réinstaller pendant un certain temps chez ses propres parents. Mais ceux-ci lui firent des remontrances:

    « Tu peux, disaient-ils d’un ton sévère, ne pas être d’un dévouement exceptionnel de par ta nature, mais est-il admissible que tu abandonnes ton mari pour fuir la misère? Combien de foyers dans notre pays peuvent se flatter de mieux vivre? Espérais-tu pouvoir vivre comme un coq en pâte chez ton mari? Ravise-toi et retourne sur-le-champ lui demander pardon! »

    Nous appelions cette femme la « tante de Sukchon », Sukchon de la province du Phyong-an du Sud étant sa région natale. Quand je rendais visite à Kang Ryang Uk, la « tante de Sukchon » me servait un mélange de riz et de résidu de soja, plat que je trouvais d’un goût excellent.

    Au lendemain de la Libération, lorsque j’irai présenter mes vœux d’anniversaire à Kang Ryang Uk, nous nous remémorerons, sa femme et moi, le fameux met de mes années d’études à l’Ecole Changdok.

    « Chère madame, lui dis-je, je pense encore parfois au mélange de riz et de résidu de soja que vous me serviez à Chilgol. Je le dévorais. J’ai vécu à l’étranger pendant une vingtaine d’années, et je n’ai pas eu l’occasion de vous remercier. C’est aujourd’hui que je suis venu le faire. »

    Et sa réponse fut:

    « Vous me faites des compliments alors que je n’ai pu vous servir, à cause de notre manque de moyens, que ce piètre mélange de riz et de résidu de soja au lieu d’un bon riz. J’en suis confuse. Vous appréciez ce mélange, mais il ne pouvait pas être d’un si bon goût. »

    Sur ce, elle se mit à pleurer. Elle s’excusa et me servit des mets qu’elle avait spécialement préparés pour moi.

    Un jour, elle me fit parvenir une liqueur de son cru, appelée Paekhwaju, faite, comme son nom l’indique, à partir de cent espèces différentes de fleurs.

    Quoique ce nom pittoresque éveillât ma curiosité, j’eus du mal à lever mon verre: je revoyais en esprit les souffrances d’autrefois de cette femme, toujours sous-alimentée, luttant contre la faim.

    Comme je m’étais imprégné entre-temps de l’atmosphère de désolation d’une nation privée de tout, chaque arbre, chaque herbe et chaque épi de grain de ma région natale me paraissaient beaucoup plus chers qu’autrefois. Venaient s’y ajouter les incessants efforts de Kang Ryang Uk pour réveiller la conscience nationale des élèves, à telle enseigne que j’étais quotidiennement sous l’influence de patriotes: en classe comme à la maison. Notre maître organisait fréquemment des excursions ou des voyages d’études, afin d’éveiller le patriotisme des élèves.

    De tous ces souvenirs liés à cette époque, celui de notre voyage d’études au mont Jongbang, dans la province du Hwanghae, m’émeut encore.

    Après la Libération, quand Kang Ryang Uk fut devenu le secrétaire général du Présidium de l’Assemblée populaire suprême, puis un des vice-présidents de la République, nous nous sommes revus souvent pour notre travail, autant d’occasions pour nous d’évoquer nos voyages d’études, le temple Songbul et le pavillon Nammun au mont Jongbang.

    Un autre souvenir ineffaçable de cette époque est celui de nos cours de musique avec Kang Ryang Uk que nous attendions toujours avec beaucoup d’impatience.

    Notre maître possédait une voix de ténor digne d’un chanteur professionnel. Aussi, quand il chantait Allons de l’avant ou le Chant patriotique des enfants, toute la classe l’écoutait, le souffle coupé.

    Avec le recul du temps, je trouve que les airs qu’il nous a appris nous ont insufflé beaucoup de sentiment patriotique. Par la suite, à l’époque de la Lutte armée antijaponaise, je rechanterai souvent ces chants dont les paroles et la musique sont encore présentes à ma mémoire.

    De retour au pays, je m’aperçus que les gens menaient une existence plus difficile que jamais.

    Chaque année, au printemps, une fois commencée la saison des semailles, les enfants de paysans s’absentaient de l’école. Les travaux des champs pressaient et, de plus, la pénurie de nourriture contraignait ces enfants à cueillir des herbes comestibles comme le mulguji, la capselle, les racines de liseron pour compléter leur alimentation. Les jours de foire, certains enfants allaient en ville vendre des légumes sauvages pour acheter du grain, tandis que d’autres restaient chez eux à garder leurs cadets en l’absence des parents partis au travail. Si les enfants de pauvres apportaient leur déjeuner à l’école, ce n’était que du millet, du sorgho ou du faux millet. C’était pourtant un luxe que d’autres, qui n’avaient rien à apporter, ne pouvaient pas s’offrir.

    A Chilgol et à Mangyongdae, les problèmes familiaux empêchaient beaucoup d’enfants d’aller à l’école. C’était pitié de voir ces enfants que les privations forçaient à rester cloîtrés chez eux.

    Pour les aider, je profitai de mes vacances pour ouvrir à Mangyongdae une école du soir. Je faisais venir tous les enfants d’âge scolaire pour leur donner des leçons. Je commençai par l’écriture coréenne à l’aide du manuel de Lecture en coréen, destiné aux élèves de première année. Par la suite, je m’attaquai aussi à l’histoire, à la géographie, à l’arithmétique et à la musique. Telles ont été, toutes modestes qu’elles fussent, les premières activités éducatives de ma vie.

    En allant souvent en ville, à Pyongyang, en compagnie de mes camarades, je me rendais compte que les citadins ne vivaient guère mieux que les habitants de Mangyongdae et de Chilgol.

    La population de Pyongyang était de 100 000 habitants, mais seule une poignée de gens, notamment les Japonais et les Américains, vivaient dans l’aisance. Les Américains occupaient la commune de Sinyang, le site le plus pittoresque de la ville, alors que les Japonais s’étaient installés dans les rues Ponjong et Hwanggumjong, quartiers animés. Les uns et les autres vivaient sur un grand pied.

    Dans les quartiers résidentiels américains et japonais, on voyait se multiplier les maisons en brique, les magasins et les églises, tandis que le nombre des taudis grandissait sur les rives de la rivière Pothong et dans le quartier Paengtae, habité par les pauvres.

    Actuellement, des avenues modernes, telles que l’avenue Chollima, l’avenue Kyonghung et l’avenue Ponghwa, partagent les rives de la rivière Pothong où se dressent de grands édifices, tels que le Palais de la culture du peuple, le Palais des sports de Pyongyang, la Patinoire couverte, le Centre de bains publics Changgwang et des immeubles. Impossible d’y retrouver les traces du passé, c’est-à-dire ce qu’on y trouvait à l’époque où je suivais les cours de l’Ecole Changdok: des groupes désordonnés de taudis à toit en planches improvisé et ayant, pour porte, un rideau fait d’un sac de paille.

    L’année où je rentrai au pays, une épidémie s’était déclarée à Pyongyang. Un autre malheur vint s’y ajouter: une inondation fit des ravages, plongeant toute la ville dans le drame. Le journal Tong-a Ilbo chiffrait à 10 000 le nombre des logements submergés, soit la moitié des habitations de la ville.

    Depuis peu, le plus haut hôtel du monde, l’Hôtel Ryugyong, est en chantier près de la place Pothonggang. La jeune génération ne saurait se faire une idée de la vie qu’ont menée leurs grands-pères et leurs grands-mères dans des huttes misérables, à l’emplacement actuel de l’hôtel.

    L’expérience que j’ai faite de ces réalités m’a poussé à aspirer à une société où le peuple pourrait bénéficier d’une vie heureuse et à abhorrer les impérialistes japonais agresseurs, les grands propriétaires fonciers et les capitalistes.

    Je fréquentais l’Ecole Changdok quand j’ai appris la nouvelle du grand tremblement de terre de Kanto, au Japon, ainsi que celle de la mort de milliers de Coréens massacrés par des soldats à l’instigation d’éléments extrémistes qui avaient faussement prétendu que les Coréens complotaient d’organiser une révolte. L’événement indigna les élèves de Chilgol, de même qu’il me bouleversa.

    Je compris que, si le Japon préconisait l’«égalité entre Coréens et Japonais », une « bonne entente entre le Japon et la Corée », il traitait en fait les Coréens comme des bêtes.

    Depuis lors, dans mon village, les agents de police japonais qui passaient à bicyclette ne purent le faire impunément si j’étais sur leur chemin: j’enterrais à chaque fois, sur leur passage, une planche hérissée de clous, moyen infaillible de crever leurs pneus.

    La haine des impérialistes japonais et l’amour de la patrie se traduisirent également par la danse chantée Treize maisons, que nous avons créée nous-mêmes. Treize élèves, chantant et dansant, montaient une carte de la Corée, en apportant chacun la carte d’une de nos treize provinces.

    Pendant la fête sportive de l’automne 1924, alors que nous montions ce numéro, un agent de police fit brusquement irruption sur les lieux pour vitupérer et condamner la représentation. Pour organiser une petite fête sportive, il fallait l’autorisation préalable de la police et la présence d’un agent de police.

    J’allai voir maître Kang Ryang Uk, auquel je fis part de notre intention de continuer notre numéro malgré les objections de la police, parce que ce ne pouvait pas être un crime que d’aimer son pays, de chanter et de danser à sa gloire.

    Kang Ryang Uk et d’autres enseignants se prononcèrent contre l’injustice de l’agent de police et approuvèrent notre projet.

    Que dire des grandes personnes quand nous, petits écoliers, étions animés à ce point de l’esprit de patriotisme et de l’esprit de résistance!

    L’été 1923, les ouvriers de la Fabrique de bas de Pyongyang proclamèrent une grève générale, dont les journaux parlèrent beaucoup.

    La nouvelle de cet événement laissait prévoir une plus grande action de résistance que le Soulèvement populaire du Premier Mars, devant avoir lieu tôt ou tard en dépit du « gouvernement civil » de nature trompeuse exercé par le Japon.

    J’avais passé ainsi deux ans à Chilgol, lorsque, quelques mois avant la fin de mes études, j’appris soudain, de mon grand-père maternel, que mon père avait de nouveau été arrêté par la police japonaise. Tout me parut sombrer dans le néant. J’étais empli d’indignation et d’aversion envers les Japonais. A Chilgol comme à Mangyongdae, les grandes personnes, consternées, ne faisaient que fouiller mon visage du regard.

    Je me décidai à lutter jusqu’à la mort pour venger mon père, ma famille et toute la nation coréenne. Je me mis à faire mes préparatifs de départ.

    Lorsque j’annonçai mon intention de partir pour Badaogou, mes grands-parents maternels me prièrent d’attendre que je finisse l’école. Mon grand-père de Mangyongdae essaya, lui aussi, de me dissuader de partir immédiatement. Je n’avais plus que quelques mois d’école, et d’ici là, le temps se ferait plus doux, plus favorable au voyage.

    Mais je ne fus pas d’accord. Comment rester à m’instruire tranquillement alors qu’un malheur était arrivé à mon père? Je devais me hâter d’aller m’occuper de mes frères et aider ma mère en difficulté. Après tout, je ferai bien autant que je vaudrai.

    Se rendant compte du mal qu’il aurait à me faire changer d’avis, mon grand-père approuva ma résolution, disant que c’était à mon tour d’entrer en scène après l’incarcération de mon père.

    Le lendemain, je me mis en route, reconduit par les grands. Toute la famille pleurait, y compris mes grands-parents et mon oncle. Mon dernier oncle maternel, Kang Chang Sok, venu m’accompagner à la gare de Pyongyang, ainsi que Kang Yun Bom, mon camarade de l’école de Chilgol, ne firent pas exception.

    Ce dernier avait été mon meilleur ami à l’Ecole Changdok. Comme il ne se trouvait pas d’affinité avec les autres, il me fréquentait et nous aimions aller ensemble en ville.

    Le train était sur le point de partir, lorsqu’il me tendit une enveloppe et un casse-croûte. « Désolé d’être incertain quant à nos retrouvailles, disait-il, j’ai noté quelques lignes que tu liras dans le wagon. » J’obéis. Dans le train, je défis l’enveloppe, dans laquelle je trouvai une courte lettre et trois won.

    Je fus ému à l’extrême. Un tel geste est impossible quand on ne voue pas un profond amour à son camarade. D’autant plus qu’il n’était pas aisé pour un enfant de se procurer trois won. Quant à moi, tout résolu à venger mon père que j’étais, je n’avais pas de quoi payer mon voyage.

    Kang Yun Bom était donc venu à mon secours. Il avait eu certainement beaucoup de mal à se procurer cette somme d’argent. Quand, après la Libération, il viendra me voir, je lui rappellerai par courtoisie la somme d’argent qu’il m’avait offerte vingt ans auparavant. Il me confiera alors qu’il s’était donné beaucoup de mal pour l’obtenir. Cette somme, bien que modique, avait donc une valeur qu’il était impossible de comparer à la fortune des riches. Rien ne pourrait donner la mesure de l’amitié pure et noble dont témoignait cette somme d’argent. L’argent ne peut engendrer l’amitié, laquelle peut, au contraire, aider à se procurer de l’argent et tout ce qu’on veut.

    Kang Yun Bom s’en voulait de n’avoir rien fait de valable pour la révolution, disant que j’avais combattu dans le maquis pour libérer le pays. Moi, je l’invitai à s’atteler avec moi à l’édification du pays. La plus grande difficulté dans notre édification nationale, lui disais-je, vient de la pénurie de cadres. Je lui proposai donc de s’occuper de la fondation d’écoles, ce qu’il accepta. Par la suite, il établit, à Jochon, une école secondaire qu’il me demanda de baptiser. Je lui donnai le nom de Samhung, ce qui veut dire trois sources de prospérité, à savoir la richesse intellectuelle, la noblesse morale et la perfection physique.

    Par la suite, Kang Yun Bom prendra en charge la construction de notre première université. De nos jours, ce genre de constructions ne pose pas de grands problèmes, mais à cette époque-là, les travaux impliquaient de nombreuses difficultés dues au manque de moyens financiers, de matériaux et de spécialistes du bâtiment. Lorsqu’il rencontrait des problèmes techniques ou organisationnels, il venait me voir chez moi, et nous en discutions tard dans la nuit avant de nous coucher.

    Kang Yun Bom est un camarade et un ami inoubliable, car il m’a reconduit lorsque je m’embarquais sur la voie de la libération du pays. Je le revois encore me disant adieu, les larmes aux yeux, à la gare de Pyongyang.

    On lisait dans sa lettre: « Cher Song Ju, les larmes me baignent à l’idée de me séparer de toi. A quand nos retrouvailles? Nous serons loin l’un de l’autre, mais ne nous oublions jamais, gardons le souvenir de nos années d’études à l’Ecole Changdok. Pensons à notre région natale, à notre pays. »

    Ce témoignage d’amitié et de confiance m’encouragea à refranchir les montagnes sur mon itinéraire. Le soir du treizième jour de mon voyage de Mangyongdae, j’atteignis Phophyong. Une fois au débarcadère, sur la rive de l’Amnok, je restai à faire les cent pas sur la digue. La nature de la patrie que je venais de traverser défilait devant mes yeux, et je me sentais attiré de ce côté par une force irrésistible.

    Je revoyais avec tant de clarté ma grand-mère et mon grand-père qui, me raccompagnant en larmes, jusqu’à l’orée du village, me caressant les mains, m’arrangeant la tenue, s’étaient inquiétés des tempêtes de neige que j’allais peut-être devoir affronter. J’étais incapable de me mettre en marche. L’affliction me terrasserait certainement dès que j’aurais franchi cette digue et ce fleuve.

    De ce côté de la frontière de notre pays, la vue du paysage coréen m’invitait irrésistiblement à retourner dans mon foyer.

    A l’époque, je n’ai passé que deux ans au pays, mais ce fut pour moi une période riche d’enseignements et d’expériences.

    Mon plus précieux acquis résidait dans la connaissance que j’avais faite de la valeur de notre peuple. Je trouvais ce peuple modeste, travailleur, courageux, ferme. S’il est poli et plein de chaleur humaine, il n’en est pas moins résolu et intransigeant à l’égard de l’injustice. Alors que les partisans de l’« amélioration de la nation » lançaient, sous couvert d’une association d’études politiques, leur mouvement réactionnaire en faveur de l’« autonomie », les larges masses populaires, notamment les ouvriers, les paysans et les jeunes étudiants, résistaient à l’impérialisme japonais en versant leur sang. Elles m’avaient insufflé le sentiment de la dignité inviolable de notre nation et m’avaient fait apprécier sa ferme volonté d’indépendance. Dès lors, notre peuple m’était apparu le meilleur qui soit, et j’avais acquis la certitude qu’il récupérerait son pays s’il était mobilisé efficacement.

    J’avais vu comment, derrière le paravent du « gouvernement civil », les effectifs de l’armée et de la police augmentaient, les prisons se multipliaient, comment nos richesses étaient pillées indéfiniment et drainées par trains et cargos, et je m’étais rendu compte de ce qu’était le Japon impérialiste: le pire étrangleur de la liberté et de la dignité de notre peuple, un exploiteur et un pilleur auquel celui-ci devait sa misère et ses privations.

    On étouffait dans ma patrie. Cela m’avait convaincu que seule la lutte nationale permettrait à la Corée de se débarrasser du joug de l’impérialisme japonais et d’accéder à une existence heureuse dans un pays indépendant.

    Libérer au plus tôt la Corée, la rétablir pour toujours, telle était la volonté qui enflammait mon cœur.

    Evitant le regard des policiers, je descendis en aval du bac pour poser les pieds sur la glace du fleuve. Sur l’autre rive, dont une centaine de pieds seulement me séparaient, se situe Badaogou, et la maison de notre famille se trouvait dans la zone riveraine. J’hésitai encore, accablé par le fait que j’allais quitter mon pays.

    Je regagnai la digue où je saisis un caillou qui traînait. Je l’empoignai. J’avais envie d’emporter un souvenir de la patrie.

    Ces moments douloureux vécus sur la rive de l’Amnok laisseront dans mon cœur une plaie inguérissable. Aussi, après la Libération, au banquet offert par les patriotes ayant milité dans le pays pour l’indépendance, à l’occasion de mon retour, commencerai-je par évoquer ce que j’avais éprouvé au passage du fleuve Amnok.

    En me mettant en route, je fredonnai alors Chanson de l’Amnok dont le compositeur est inconnu.

    

    Le premier mars mille neuf cent dix-neuf,

    J’ai traversé l’Amnok.

    Ce jour reviendra chaque année

    Mais je ne rentrerai qu’après avoir atteint mon objectif.

    

    Amnok aux eaux bleues, montagnes et rivières de ma patrie

    Dites-moi quand je retournerai dans mon village!

    Comme je l’ai juré solennellement sur ma vie,

    Je n’y retournerai qu’après avoir libéré mon pays.

    

    Avec regret et tristesse, je me retournai plusieurs fois pour regarder une dernière fois le paysage de la patrie. « Oh, chère Corée, je te quitte, me disais-je en mon for intérieur. Je ne pourrai vivre loin de toi, mais je dois te sauver d’abord. Je traverse l’Amnok, après quoi je foulerai une terre étrangère. Mais sache que jamais je ne t’oublierai. Chère Corée, attends-moi! » Puis je repris Chanson de l’Amnok.

    En la fredonnant, je me demandai quand je pourrais fouler à nouveau ce sol, quand viendrait le jour de mon retour dans ce pays où j’avais grandi et où se trouvent les tombeaux de mes ancêtres. A cette pensée, je ne pouvais réprimer le chagrin dans mon cœur d’enfant. En me représentant les réalités tragiques de la patrie, je jurai avec pathétisme de ne pas rentrer avant que la Corée ne redevienne indépendante.

    

    

    

    6. Ma mère

    

    

    La nuit était déjà tombée quand je m’engageai dans une rue de Badaogou. Lorsque je gagnai notre maison, l’inquiétude qui m’avait accompagné au long de 400 km se transforma en anxiété.

    Heureusement, je lus sur le visage de ma mère une expression assez calme et tranquille. Elle me serra dans ses bras. « Tu es allé et es revenu seul en parcourant 400 km, ce que je n’ai jamais fait, dit-elle avec joie. Tu es bien un grand garçon maintenant. »

    Je lui donnai de brèves nouvelles de notre région, puis l’interrogeai sur le sort de mon père. Elle se contenta de dire à voix basse qu’il allait bien.

    A son expression, je compris que mon père avait échappé au danger, qui pourtant le guettait toujours, et qu’elle était sur ses gardes à l’égard du voisinage.

    J’avais l’intention de donner à mes frères cadets les biscuits achetés en prenant sur la maigre somme d’argent que j’avais, puis de m’entretenir avec toute la famille pour échanger les pensées secrètes que nous avions tous accumulées entre-temps.

    Or, dès que je finis le dîner qu’elle m’avait servi, ma mère m’enjoignit de m’en aller sans tarder, la maison étant surveillée. Je devais rejoindre mon père qui était arrivé sain et sauf à destination, un endroit qu’elle ne nomma pas. Si douce et si affectueuse d’habitude, elle faisait fi maintenant des intentions et des sentiments d’un fils qui était revenu après deux ans d’absence en parcourant 400 km en plein hiver et lui ordonnait de s’en aller sans prendre le temps de se reposer même une nuit. Interdit, je restais muet lorsqu’elle revint à la charge en m’intimant d’emmener mes frères avec moi. J’eus à peine le temps de l’interroger sur ce qu’elle comptait faire de son côté.

    « J’attendrai ton oncle parti pour Sinpha. Dès qu’il sera de retour, nous mettrons de l’ordre dans nos ustensiles de ménage et réglerons nos dernières affaires. Vas-y, toi, pars avant moi. »

    Ma mère nous enjoignit d’aller chez Ro Kyong Du et, surtout, de partir en cachette. Puis elle demanda à Song le Contremaître un traîneau à cheval.

    Song accepta volontiers. Song Pyong Chol, de son vrai nom, reçut des gens de Badaogou le surnom de Song le Contremaître parce qu’il se donnait des airs importants.

    Avec son aide, nous quittâmes, en traîneau, Badaogou pour Linjiang.

    Ma vie de révolutionnaire est pleine d’adieux et de retrouvailles, mais ce cas était unique en son genre.

    De nouveau en route, le jour même de mon arrivée à Badaogou, après presque quinze jours de voyage depuis Mangyongdae, sans avoir même le temps de me changer, je réfléchissais en pensant à ma mère.

    Douceur et délicatesse étaient ses caractéristiques. Mon père, révolutionnaire, étant ferme et sévère, j’ai bénéficié d’une affection plus tendre de la part de ma mère.

    Deux ans auparavant, ma mère avait eu beaucoup de mal à me laisser partir pour aller m’instruire en Corée.

    Etant donné la présence de mon père, « plus redoutable qu’un tigre » comme disait ma grand-mère, ma mère ne put rien y faire, mais j’avais ressenti alors son affliction secrète.

    Même si un autre garçon de mon âge avait été surpris, de nuit, devant chez elle, après avoir voyagé sur une si longue distance, ma mère, à cause de sa nature, l’aurait fait entrer fût-ce par force, l’aurait nourri et l’aurait laissé se reposer.

    Un jour de printemps, un enfant arriva chez nous, porté sur le dos de son oncle depuis Huchang qui se trouve sur la rive coréenne de l’Amnok. Couvert de furoncles à la jambe gauche et au cou, il était dans un état grave. Ses parents ayant divorcé, le pauvre garçon était à la charge de son oncle.

    Mon père l’examina puis proposa de le garder chez lui pour le soigner parce que celui-ci ne pourrait pas marcher pendant un certain temps après son opération. « Pas question de le laisser partir », dit alors ma mère. Après l’opération, il fallut pétrir plusieurs fois de la farine de blé dans du miel et du bicarbonate de soude et appliquer cette mixture sur les lésions de l’enfant.

    Pour aider mon père, ma mère se chargeait elle-même d’appliquer ce traitement et de nettoyer les plaies, travail peu agréable à n’en pas douter. Et pourtant, son visage ne traduisait jamais de mauvaise humeur.

    Ces soins dévoués firent leur effet, et l’enfant se rétablit.

    L’oncle du garçon vint alors le reprendre. Il tendit à mon père un billet d’un won, murmurant: « Je ne trouverais pas trop cher de vous payer des centaines de won pour vos soins. Mais, étant donné notre situation, je m’excuse de me contenter d’y rêver. Monsieur, veuillez accepter en échange de vos soins cet argent pour boire un coup… »

    A ce spectacle, ma mère intervint: « Comment accepter de la part de gens à la vie si dure un salaire pour les soins prodigués? Ce n’est pas raisonnable. Je regrette, de mon côté, de n’avoir pas mieux nourri cet enfant. »

    Toutefois, l’homme insista. Cela aurait été différent s’il s’était agi de quelqu’un qui jouissait d’une bonne situation. Mais l’homme avait dû sans doute vendre du fagot amassé en montagne pour se procurer cet argent. Grand était l’embarras de mes parents.

    Se tournant vers ma mère, mon père la pria de trouver une solution, car s’obstiner davantage à refuser l’argent était mépriser la bonne volonté de l’homme. « Il faut l’accepter, s’il y tient sincèrement », remarqua ma mère. Et séance tenante, elle courut au magasin où elle acheta cinq pieds de percale. De retour, elle les donna au garçon auquel elle dit de se faire coudre un vêtement pour la fête de Tano (le 5 du cinquième mois lunaire – NDLR) qui approchait. Un pied de cette toile coûtait 35 jon. Par conséquent, elle avait dépensé 75 jon en plus du won que l’homme avait donné.

    En dépit des difficultés matérielles que vivait notre famille, l’argent intéressait peu ma mère.

    Pour exprimer sa philosophie, elle aimait dire:

    « Un être humain meurt non pas du manque d’argent, mais plutôt parce qu’il a une espérance de vie limitée. »

    « L’argent, ça arrive tôt ou tard, qu’on en ait ou qu’on n’en ait pas. »

    Elle était ainsi de nature clémente et douce.

    Quand, parfois, mon père lui faisait des reproches, elle ne répliquait jamais. Elle se bornait à reconnaître: « J’ai eu tort » ou « Je me corrigerai. » Turbulents, nous souillions nos vêtements, cassions des objets et remplissions la chambre de tintamarre. Ma grand-mère intervenait alors en reprochant à ma mère de ne pas nous gronder. Or, celle-ci se contentait de faire remarquer: « Ils font des fautes, mais il est inutile de les harceler de réprimandes. »

    Bien sûr, ma mère était la femme d’un révolutionnaire. Mais, en tant que femme, sa vie a été une suite de souffrances pénibles. Leur couple a rarement vécu des jours heureux. C’est normal, car mon père s’absentait souvent, occupé par des activités d’indépendantiste. Il y eut une période de bonheur familial exceptionnel qui dura environ une année, quand mon père était enseignant à Kangdong, puis une autre d’un ou deux ans quand ma famille vivait à Badaogou.

    L’emprisonnement de mon père, suivi de sa maladie après sa libération, les déplacements fréquents qu’il faisait pour fuir la surveillance ennemie, puis, après sa mort, mes absences à moi, lorsque je militais pour la révolution, autant de choses qui ont causé des souffrances morales à ma mère, l’empêchant de jouir du bonheur familial.

    A Mangyongdae, ma mère, femme du fils aîné d’une famille de douze, se voyait en permanence surchargée de travail. Elle devait aider son mari, servir ses beaux-parents, entretenir la maison et ses abords, faire la vaisselle et la lessive, faire du tissage. De plus, le jour, elle travaillait dans les champs sans avoir le temps de lever les yeux vers le soleil. Avec les préjugés féodaux de ses contemporains et les règles de politesse qui étaient rigoureuses, s’acquitter des devoirs de première belle-fille dans une famille nombreuse n’était pas de tout repos à l’époque. Quand la famille avait du riz cuit au repas, ce qui arrivait rarement, ma mère devait se contenter de la croûte. Quand c’était de la bouillie, elle n’en recevait qu’un reste très dilué.

    Quand le travail l’avait épuisée, ma mère allait, en compagnie de la femme du frère de son mari, à l’église presbytérienne située là où se trouve actuellement l’académie militaire de Songsan. La commune de Nam et ses environs comptaient de nombreux chrétiens, des gens qui souhaitaient suivre les préceptes de Jésus-Christ pour aller au « paradis » après la mort, faute de pouvoir jouir d’une vie digne d’un homme en ce bas monde.

    Les enfants suivaient les grandes personnes à l’église. Ayant tout intérêt à voir le nombre de croyants augmenter, les chefs de l’église distribuaient parfois des bonbons et des cahiers aux enfants. Le dimanche, attirés par ces cadeaux, les gosses y affluaient par bandes.

    Poussé par la curiosité, j’allais aussi parfois à Songsan avec mes camarades. Cependant, la gravité des cérémonies religieuses allant à l’encontre de la psychologie enfantine et les ennuyeuses prédications du pasteur me rebutèrent aussitôt, et je cessai presque de fréquenter l’église.

    Un dimanche, je mangeais le sucre d’orge garni de soja préparé par ma grand-mère, lorsque je me risquai à dire à mon père: « Papa, je n’irai pas aujourd’hui à l’église. Cela ne m’intéresse pas d’assister au culte. »

    Bien que je fusse encore petit, mon père opina:

    « A toi de décider si tu y iras ou non. Il est vrai que l’église ne présente rien de valable. Tu n’es donc pas tenu d’y aller. Tu dois croire à ton pays et à tes compatriotes plus qu’en Jésus-Christ et penser à rendre de grands services au pays. »

    Depuis, j’allai rarement à l’église. Lorsque j’allais à l’école à Chilgol, les écoliers qui n’allaient pas à l’église se faisaient gronder, mais je n’y allai jamais. Je trouvais l’Evangile bien étranger à la tragédie que vivait notre peuple. Je reconnaissais l’amour qui imprégnait la doctrine chrétienne, mais, angoissé par le destin de notre nation, je me sentais plus attiré par le cri de l’Histoire qui appelait au combat pour le salut national.

    Mon père était athée. Mais, ayant fait ses études au Lycée Sungsil où l’on enseignait la théologie, il comptait dans son entourage de nombreux croyants, et, par conséquent, je les rencontrais souvent moi-même. D’aucuns me demandaient si j’ai subi une importante influence chrétienne en grandissant. Non, la religion n’a pas eu d’impact sur moi, mais en revanche les chrétiens m’ont humainement aidé, et ce très souvent. De mon côté, je les ai formés sur le plan idéologique.

    Je pense que l’aspiration chrétienne à la paix et à la bonne entente entre les hommes et mes idées prônant l’indépendance de l’être humain ne sont pas incompatibles.

    Je n’allais à Songsan que pour accompagner ma mère à l’église. Or, elle y allait sans pourtant être chrétienne.

    Un jour, je lui décochai la question: « Maman, crois-tu vraiment en Dieu pour aller à l’église? »

    En riant, elle hocha la tête en signe de dénégation.

    « Si j’y vais, ce n’est pas que je crois. D’ailleurs, à quoi bon aller au “paradis” après la mort? En fait, j’y vais pour me remettre de ma fatigue. »

    Ces paroles m’inspirèrent de la pitié, et j’éprouvai plus d’affection pour elle. A l’église, elle s’assoupissait en plein milieu de la prière, terrassée par la fatigue. Puis, elle se réveillait au cri du « Amen » que poussait la foule à la fin de la prédication du pasteur. Lorsqu’elle ne se réveillait pas, je devais la secouer.

    Un soir, mes camarades et moi, nous dûmes passer, par le col de Mangyongdae, devant la hutte où était conservé le matériel funéraire du village. C’était la terreur des enfants.

    Arrivés en face de la hutte, l’un des enfants s’écria: « Voilà le diable qui sort de là! » Terrifiés à l’idée qu’un spectre allait nous surprendre, nous prîmes nos jambes à notre cou sans nous rendre compte que les chaussures avaient quitté nos pieds.

    La peur nous empêcha de rentrer chez nous et nous contraignit à rester coucher chez l’un d’entre nous. Ce n’est que le lendemain, au grand matin, que nous rentrâmes, après avoir récupéré nos souliers.

    De retour chez moi, je racontai l’histoire à ma mère.

    « En passant par de tels endroits, il faut chanter. Le chant fait peur au diable et l’empêche de faire son apparition. »

    Elle était sûre sans doute que le chant chasse la crainte. Depuis lors, je chantai toujours en passant devant cette hutte de matériel funéraire.

    Douce et généreuse d’ordinaire, ma mère était sévère et ferme à l’égard de ses ennemis.

    A Ponghwa, la police japonaise venait d’arrêter mon père. Quelques heures plus tard, des Japonais firent irruption chez nous pour faire une perquisition. Ils se mirent à fouiller partout dans l’espoir de mettre la main sur des documents clandestins, lorsque ma mère, furieuse, lança: « Allez-y, regardez! » Elle jeta elle-même des vêtements par terre, tenant tête aux intrus, l’air menaçant. Découragés, ceux-ci s’en retournèrent, sans avoir rien obtenu.

    Voilà comment était ma mère.

    Cette nuit-là, sur l’Amnok, une violente tempête de neige soufflait.

    Le sifflement du vent furieux, prêt à engloutir la forêt, et les mugissements des bêtes sauvages emplissaient l’obscurité sinistre, ce qui avivait la douleur de mon cœur meurtri par la perte de mon pays.

    Serrant dans mes bras mes frères cadets tremblant de peur dans le traîneau à cheval qui nous transportait dans le noir sur le fleuve-frontière gelé, je me dis que le chemin de la révolution n’était pas facile et qu’il fallait comprendre ma mère.

    Tous trois, nous claquions des dents de froid sous une seule couverture, mes frères se blottissant contre moi, effrayés par les ténèbres.

    Nous passâmes une nuit à Wuchoupai, sur la rive coréenne de l’Amnok, et atteignîmes Linjiang le lendemain.

    Je reconnus Ro Kyong Du, l’aubergiste qui nous avait trouvé notre maison à Linjiang et était venu plusieurs fois discuter avec mon père du destin du pays. Il nous accueillit avec une chaleur à laquelle seuls des hôtes de marque pourraient s’attendre.

    Sa maison se composait de sept pièces.

    La cuisine divisait la maison en deux parties: l’une, occupée par la famille de l’aubergiste, l’autre composée de trois pièces, destinée aux invités. Ces trois dernières pièces étaient bondées en permanence. Ceux qui passaient par Linjiang pour se rendre de Mandchourie en Corée et ceux qui faisaient le trajet inverse s’arrêtaient presque tous dans cette auberge, véritable centre d’hébergement pour les militants indépendantistes.

    Ro Kyong Du, nationaliste profondément antijaponais, était d’un caractère doux, obstiné et ferme. Il offrait une partie du revenu de son auberge pour aider les militants indépendantistes. Vendant du riz cuit pour joindre les deux bouts, il pouvait être considéré comme un ouvrier. Qu’est-ce qui l’avait conduit à s’implanter à Linjiang? Je ne sais pas exactement. J’ai appris par ouï-dire qu’il avait été mêlé à la contrebande de wolfram pour obtenir des fonds à allouer au mouvement pour l’indépendance. L’opération ayant percé, il s’était réfugié d’abord à Dandong, puis une fois l’affaire classée, il avait déménagé à Linjiang, lieu plus sûr.

    Il était originaire de la commune de Ha, dans le canton de Kophyong, arrondissement de Taedong. Cette commune fait face, au-delà de la rivière Sunhwa, à la commune de Nam, notre village.

    Ancien cultivateur, Ro Kyong Du avait fait la connaissance de mon père, et, depuis lors, il était absent de chez lui la plupart du temps, étant par monts et par vaux pour la cause de l’indépendance du pays. Il s’était donc attiré l’antipathie de sa famille qui lui reprochait d’avoir abandonné la culture de la terre et d’être devenu un marchand forain. A marée basse, il avait l’habitude de venir voir mon père à la commune de Nam. Ces relations passées expliquaient sans doute le grand soin que prenait Ro Kyong Du de nous nourrir et de nous protéger.

    Il fit beaucoup pour notre famille. Nous demeurâmes dans son auberge pendant près d’un mois, durant lequel il n’épargna rien pour s’occuper de nous, sans pourtant en éprouver du regret, gardant toujours sa jovialité naturelle à notre égard. Il nous permit même, à ses frais, de téléphoner à notre père, à Fusong. Ce que je fis, moi aussi, usant du téléphone pour la première fois de ma vie. Sur la demande de notre père, nous autres enfants ainsi que notre mère conversâmes avec lui au téléphone.

    Ma mère amena à la date fixée mon oncle Hyong Gwon à Linjiang. Elle nous emmena aussitôt faire un tour en ville et nous invita dans un restaurant chinois. Elle nous offrit à chacun une assiette de ravioli, puis nous posa différentes questions.

    J’eus d’abord, en la suivant au restaurant, l’impression qu’elle voulait nous régaler après ce mois de vie aux dépens d’un ami, mais c’était faux, car je ne tardai pas à m’apercevoir qu’elle voulait savoir ce qui s’était passé avec nous entre-temps.

    « Des personnes suspectes ne sont-elles pas venues vous chercher à l’auberge? »

    « N’êtes-vous pas allés par hasard en visite chez quelqu’un? »

    « Combien de personnes sont au courant de votre séjour chez Ro Kyong Du? »

    Après cette enquête, elle insista pour que nous prenions soin de taire notre filiation avec Kim Hyong Jik et de peser tous nos actes avant de quitter la région.

    A Linjiang, ma mère n’eut pas non plus le temps de dormir à poings fermés. Elle s’inquiétait pour nous. En pleine nuit, au moindre bruit du dehors, elle se réveillait en sursaut et prêtait l’oreille.

    Et dire qu’elle avait eu le courage de nous envoyer, que dis-je, de nous chasser presque, à Linjiang!

    Je cherche le mot exact pour le sentiment qui l’animait. Il a nom: l’amour maternel authentique, révolutionnaire.

    Aucun amour n’est plus chaleureux, plus sincère et plus constant que celui d’une mère.

    Un enfant, réprimandé et frappé par sa mère, ne l’en aime pas moins, car il sait qu’elle l’aime. Une mère fait l’impossible pour ses enfants. L’amour d’une mère rachète tout.

    Aujourd’hui encore, je rêve, de temps en temps, de ma mère telle qu’elle était à cette époque-là.

    

    

    

    7. L’héritage

    

    

    A l’époque où nous vivions à Badaogou, en Mandchourie, un certain monsieur Hwang venait souvent nous voir. Il occupe une place importante dans la vie de mon père. C’est lui qui l’a aidé à se dérober à la police japonaise à Huchang.

    Mon père, qui était passé à Phophyong pour établir des liens avec les organisations politiques en Corée, fut arrêté par des agents de police qui faisaient le guet près d’un restaurant de nouilles où il avait trouvé asile. Notre voisin, un aubergiste du nom de Son Se Sim, avait dénoncé mon père à la police. Il venait souvent chez nous pour flatter mon père en l’appelant « Maître ». Mon père ne savait pas que c’était un mouchard qui travaillait pour l’ennemi.

    La direction de la police du gouvernement général de Corée veilla à garder le secret sur l’arrestation de mon père afin de découvrir le réseau des organisations clandestines et ne tarda pas à envoyer des officiels de haut rang à la préfecture de police de la province du Phyong-an du Nord pour enquêter sur le cas de mon père. Le chef du poste de police de Phophyong, un Japonais nommé Akishima, et un de ses subalternes coréens reçurent l’ordre d’emmener sans tarder mon père au commissariat de police de Huchang, et ensuite à la préfecture provinciale de police à Sinuiju. En effet, les autorités craignaient que les troupes indépendantistes qui opéraient dans la région riveraine de l’Amnok ne tentent d’enlever leur prisonnier.

    Tout le temps que mon père était détenu dans le dépôt du poste de police de Phophyong, il nous était interdit de le visiter, et nous ne pouvions donc pas savoir qu’il allait être transféré à Sinuiju.

    C’est Hwang qui nous apprit la nouvelle.

    « Mère de Song Ju, dit-il, ne vous en faites pas. Je soutiendrai son procès en faisant défendre sa cause, quitte à bazarder tout mon saint-frusquin pour obtenir l’argent nécessaire. Voulez-vous me donner quelques bouteilles d’alcool si vous en avez? »

    En portant sur le dos un sac avec quelques bouteilles d’alcool fort et des myongthaes (sorte de merlan – NDLR) séchés, il se mit secrètement à la poursuite des agents de police qui escortaient mon père.

    Ils étaient partis de bon matin et arrivèrent sur le coup de midi à une auberge de la commune de Yonpho. Comme ils avaient faim, ils entrèrent. Hwang les suivit, tira de son sac une bouteille d’alcool et les invita à boire.

    Tout d’abord, ils refusèrent, car ils étaient, disaient-ils, chargés d’escorter un prisonnier, mais ils finirent par accepter l’invitation en remerciant infiniment le nouveau venu. Celui-ci persuada les policiers de débarrasser le prisonnier de ses menottes pour lui permettre de manger. Hwang, lui aussi, but beaucoup, sans pourtant s’enivrer, car c’était un grand buveur.

    Akishima et son subalterne coréen, tous deux très gris, finirent par s’endormir et se mirent à ronfler.

    Mon père, soutenu par Hwang, réussit à se sauver et monta avec lui sur une colline des environs. Ils en atteignaient le sommet, lorsqu’il se mit à neiger.

    Les agents de police, dégrisés, se jetèrent à la poursuite du fugitif en tirant avec leurs fusils à l’aveuglette. En entendant les coups de feu, mon père et Hwang se séparèrent, ce pour toujours.

    Après la Libération, j’ai fait tout mon possible pour retrouver Hwang, mais en vain. Celui qui, dans les moments les plus difficiles, n’avait pas hésité, au péril de sa vie, à aider mon père n’a donné je ne sais pourquoi aucun signe de vie, alors que tout le monde vivait heureux dans un pays libéré.

    Hwang avait été un ami et un camarade si dévoué à mon père qu’il aurait été prêt à monter même sur l’échafaud à sa place.

    Sans lui, mon père n’aurait pas pu échapper au danger. C’était donc naturel que les amis de mon père l’enviaient d’avoir des camarades aussi fidèles. Comme mon père donnait le meilleur de lui-même pour la nation et qu’il partageait, pour le meilleur et le pire, le sort de nombreuses personnes luttant pour l’indépendance du pays, beaucoup l’aimaient et il s’était fait un grand nombre d’amis et de camarades révolutionnaires.

    Lors du Repli stratégique temporaire de la guerre de Libération de la patrie (guerre de Corée de 1950 à 1953 – NDLR), Ri Kuk Ro m’a raconté en détail le récit de l’évasion de mon père de l’auberge de Yonpho.

    Cela se passait au début d’automne, l’année où la guerre avait éclaté. Le gouvernement de notre République avait envoyé plusieurs plénipotentiaires dans les provinces pour s’occuper de la perception de l’impôt agricole en nature. Ri Kuk Ro, alors ministre sans portefeuille, était du nombre; il fut envoyé dans la province du Phyong-an du Nord d’alors.

    Il s’était acquitté de sa mission, lorsque nous fûmes contraints de nous replier dans la région de Kanggye. Un jour qu’il venait me rendre compte de ses activités, il me raconta, d’une manière tout à fait imprévue, l’histoire de l’affaire de l’auberge de Yonpho. Après avoir terminé son travail dans l’arrondissement de Huchang, accompagné du chef du service de l’intérieur de cet arrondissement, il était parti pour Kanggye en passant par Yonpho où il s’était arrêté à cette auberge qui était restée telle quelle. A cette époque-là, Kanggye et Huchang appartenaient à la province du Phyong-an du Nord.

    C’était vraiment une chose étonnante d’entendre de Ri Kuk Ro, qui avait passé toute sa vie en Corée du Sud et à l’étranger avant de rejoindre la Corée du Nord après la Libération à la veille de la fondation de l’Etat nouveau, le récit de l’évasion de l’auberge de Yonpho. Son récit n’étonnera plus personne de nos jours, car les exploits de mon père sont connus de tout le monde, mais en ce temps-là, l’histoire de cette aventure ne s’étant pas encore répandue, ce récit suscita un grand étonnement de ma part.

    Curieux, je lui demandai:

    « Comment avez-vous pu apprendre l’histoire de mon père?

    –Je connais de nom Kim Hyong Jik depuis vingt ans déjà. A Jilin, un homme a eu la bonté de me raconter en détail ce qu’il savait de votre famille. Comme je lui en étais reconnaissant! Une fois la guerre finie, je compte écrire la biographie de votre père. Mais hélas! le manque de talent me fait hésiter. »

    Ce jour-là, contrairement à son habitude, il parla beaucoup, tant il était ému.

    Après avoir quitté la maison bruyante occupée par le Conseil des ministres, nous nous promenâmes pendant plus d’une heure, le long du bord silencieux du fleuve Jangja (Tokro), tout en conversant.

    C’était Hwang Paek Ha, le père de Hwang Kwi Hon, qui avait raconté à Ri Kuk Ro l’histoire de mon père. En ce temps-là, Ri Kuk Ro opérait dans la région mandchoue en sa qualité de membre d’une délégation de l’Association Singan. Cette délégation avait pour mission de prêter secours aux Coréens qui avaient subi des dommages lors des révoltes du 30 Mai et du Premier Août. Comme le nombre des victimes des révoltes ne cessait d’augmenter, la direction de cette association avait décidé d’envoyer une délégation en Mandchourie afin de leur porter secours.

    Ri Kuk Ro avait alors rencontré Choe Il Chon à Shenyang. Celui-ci lui avait recommandé d’aller voir Hwang Paek Ha s’il se rendait à Jilin.

    Ainsi donc, dès son arrivée à Jilin, Ri Kuk Ro était allé voir Hwang Paek Ha, qui l’aida dans sa mission et lui parla de mon père. C’est alors qu’il put apprendre que la commune de Yonpho faisait partie de l’arrondissement de Huchang et que celui-ci avait été le théâtre des activités de mon père.

    Si l’Association Singan avait envoyé Ri Kuk Ro comme délégué en Mandchourie, c’était parce qu’il avait travaillé durant de nombreuses années dans cette région comme enseignant. Pendant un certain temps il avait exercé les fonctions d’instructeur pour les troupes indépendantistes opérant sur le mont Naedo, et, par la suite, il avait enseigné à l’Ecole Paeksan dans le district de Fusong, puis à l’Ecole Tongchang, dans le district de Huanren. Il est donc fort probable que Ri Kuk Ro avait entendu parler de mon père en Mandchourie.

    « Le chef du service de l’intérieur de l’arrondissement était peu au courant de l’affaire de l’auberge, me dit-il alors en conversant avec moi. Aussi lui ai-je reproché son impéritie, disant qu’il faisait la honte de l’arrondissement. Et je l’ai chargé de faire conserver l’auberge en bon état. »

    Faisant remarquer que les jeunes risqueraient de trahir le pays s’ils ignoraient les hauts faits de leurs ancêtres qui avaient donné leur vie pour la patrie, Ri Kuk Ro s’inquiétait de voir les cadres ainsi délaisser l’éducation des jeunes dans l’esprit des traditions révolutionnaires. En l’entendant insister sur la nécessité de perpétuer les traditions révolutionnaires de cette époque pleine d’épreuves où il y allait du sort de notre République qui n’existait que depuis deux ans, je lui étais profondément reconnaissant. J’avais l’impression de voir l’âme de ceux qui avaient donné leur vie pour recouvrer l’indépendance du pays nous encourager à combattre jusqu’au bout pour défendre la patrie, et, à cette idée, je me sentis envahi par une émotion indescriptible.

    A cette époque critique où l’on disait que la Corée allait perdre la guerre, les paroles de Ri Kuk Ro me donnèrent un regain de forces.

    Après s’être séparé d’avec Hwang, mon père avait erré toute la journée dans les montagnes, et, au col Kaduk, non loin de l’auberge de Yonpho, il avait trouvé une petite chaumière à moitié souterraine et demandé refuge au maître de maison. Ce dernier se nommait Kim et il était originaire de Jonju.

    Le maître de céans, se réjouissant fort d’avoir rencontré, dans ce hameau perdu dans les montagnes, un révolutionnaire qui avait le même nom de famille et la même origine géographique que lui, reçut son hôte de très bonne grâce.

    Le vieux Kim cachait mon père dans une meule de millet en plein champ, non loin de la chaumière. C’est alors que mon père eut les pieds et les genoux, et toute la partie inférieure de son corps, engourdis et gelés par le froid. Immobile et recroquevillé, il passa plusieurs jours dans cette meule glacée, où il attrapa une maladie dont il ne se remit jamais.

    Le vieil homme lui apportait des grumeaux de riz bien chauds et des pommes de terre cuites à manger.

    Akishima, qui avait laissé s’enfuir mon père, fut sévèrement réprimandé par son supérieur. La préfecture de police de la province du Phyong-an du Nord, après avoir tendu des filets, fouilla plusieurs jours la région riveraine de l’Amnok, de Huchang à Jukjon. Mais, heureusement, la meule de millet avait pu se soustraire au contrôle de l’ennemi. Je pense que mon père avait bien fait de s’y réfugier.

    Pendant ce temps-là, le vieil homme alla s’informer si le fleuve Amnok avait gelé et, en plus, se donna la peine d’apprendre à mon père à traverser le fleuve en s’aidant d’une barre. Le fleuve n’avait pas encore suffisamment gelé, aussi fallait-il prendre ses précautions pour le traverser.

    Mon père réussit enfin à le traverser en se traînant sur le ventre, comme le vieil homme le lui avait enseigné, grâce à une barre qu’il poussait des deux mains sur la glace. La barre permettait de se sauver de la noyade. Cette méthode de traversée s’avéra efficace, mais, par malheur, elle lui causa de nouvelles engelures qui devaient être une des causes de sa mort, un an plus tard, à Fusong.

    Après avoir traversé à grand-peine le fleuve Amnok, mon père se fit soigner pendant quelques jours dans le village de Taolaizhao, puis partit pour Fusong, avec l’aide de Kong Yong et de Pak Jin Yong, qui faisaient partie des troupes indépendantistes de Fusong, commandées par Jang Chol Ho, et qui relevaient de la faction Jong-ui-bu.

    J’ai déjà relaté plus haut comment mon père avait fait la connaissance de Kong Yong qui lui avait été présenté par O Tong Jin. Originaire de l’arrondissement de Pyoktong, Kong Yong était un honnête jeune homme qui bénéficia de la direction de mon père dès l’époque de la Ligue de la jeunesse pour l’indépendance de Pyoktong, puis au temps où il participait à la lutte armée en demeurant dans le camp séparé de Pyokpha. C’était un des grands amis de mon père. Lorsqu’il venait chez nous, il me choyait et m’appelait « Song Ju chéri ». Je l’appelais toujours « mon oncle » avant même qu’il devînt un de nos camarades et de nos compagnons d’armes communistes. Après la mort de mon père, il habitait Wanlihe et venait nous voir une fois par semaine, apportant des provisions de grain et de bois pour soulager la misère de ma mère. Sa femme l’accompagnait, portant sur la tête un gros paquet de légumes sauvages. Kong Yong regretta si vivement la mort de mon père qu’il resta longtemps en costume de deuil.

    Accompagné des deux hommes, mon père se mit en route pour Fusong et fut arrêté par une bande de malfaiteurs à l’orée de Manjiang. Des brigands infestaient alors cette région. La confusion provoquée par la rivalité entre les castes militaires avait favorisé l’apparition de gangs. De nombreux indigents étaient ainsi devenus malfaiteurs. Comme si cela ne suffisait pas, les impérialistes japonais avaient infiltré leurs hommes dans ces bandes afin d’en corrompre les chefs, et ils avaient même formé des gangs, l’objectif visé étant d’affaiblir les forces antijaponaises. Les gangsters qui se déplaçaient en groupes dévalisaient des maisons d’habitation ou dérobaient à des passants leur argent et leurs objets précieux. Si ceux-ci tentaient une résistance, ils n’hésitaient pas à leur couper les oreilles ou le cou. C’est pourquoi les deux hommes qui escortaient mon père étaient toujours sur le qui-vive.

    Lors de cette attaque, ils eurent beau expliquer que mon père était médecin, les cruels pillards ne voulurent pas le relâcher, disant qu’un médecin devait être riche. Nos amis tâchèrent alors de persuader les bandits en leur disant: « Un médecin n’est pas riche. Il gagne à peine de quoi vivre en soignant les malades. S’il y a des malades parmi vous, nous pouvons les guérir. Relâchez-nous! En retour, nous vous promettons de ne pas vous dénoncer aux autorités. » Mais les voleurs firent la sourde oreille.

    Après le dîner, ils fumèrent de l’opium et s’assoupirent. Kong Yong profita de l’occasion pour éteindre la lampe et aider mon père et Pak Jin Yong à s’enfuir. Puis, après avoir abattu à coups de poing les dix brigands, il se sauva lui-même. Ce fut vraiment une scène dramatique.

    Mon père se souvenait souvent avec émotion de cet acte d’abnégation de Kong Yong. C’était un homme prêt à se sacrifier pour sauver ses camarades.

    Quelques jours plus tard, mon père rencontra Jang Chol Ho à Fusong. Arpenteur qu’il avait été de métier quelques années auparavant, il était maintenant à la tête d’une compagnie de l’armée indépendantiste. Il s’affligea de voir mon père qui avait l’air malade et lui demanda de se reposer dans une maison choisie par lui. Tous ceux qui étaient présents là partagèrent son avis.

    En effet, mon père avait alors impérieusement besoin de repos, sa santé ayant été fort détériorée. Lui-même devait en avoir eu conscience. On était au plus fort de l’hiver, mais mon père, sans même prendre le temps de se faire soigner, se remit aussitôt en route pour le Nord.

    Jang Chol Ho se chargea lui-même de l’accompagner jusqu’à destination: Huadian, puis Jilin.

    Si mon père avait tellement hâte d’aller visiter ces régions, en dépit des engelures dont il souffrait, c’est parce qu’il entendait fusionner le plus tôt possible les organisations indépendantistes en un front uni et réaliser l’unité des forces patriotiques antijaponaises. A cette époque-là, les partisans de l’indépendance se proposaient de fonder un parti.

    A mesure que l’idéologie progressait et que la doctrine révolutionnaire prenait de l’essor, la politique de parti se répandait rapidement dans le monde; c’était la tendance de l’époque: les hommes politiques représentant la bourgeoisie comme les communistes menaient une politique de parti.

    Après la Révolution d’Octobre, un parti communiste fut fondé successivement dans plusieurs pays d’Asie. La diffusion de nouveaux courants d’idées accélérait la tendance vers la politique de parti en Orient. En 1921, la Chine, pays voisin du nôtre, créa son Parti communiste.

    C’est dans ce contexte que les progressistes coréens firent tout pour mettre sur pied une organisation susceptible d’assurer la direction politique de la lutte pour la libération nationale.

    Une politique de parti présuppose le développement d’une idéologie de base, sans laquelle, peut-on affirmer, elle est inconcevable.

    Le nationalisme bourgeois avait fait son apparition comme un courant d’idées de l’histoire contemporaine de notre pays pour orienter le mouvement de libération nationale, mais il était en train de disparaître, n’étant pas dirigé par un parti. La lutte pour la libération nationale vit apparaître un courant d’idées nouveau, le communisme, qui prenait la place du nationalisme bourgeois. Le nombre des communistes augmentait rapidement parmi les jeunes progressistes qui sentaient vivement que le nationalisme bourgeois ne pouvait plus orienter la lutte pour la libération nationale. Un grand nombre d’éléments avancés du camp nationaliste avaient changé de conviction et s’engagèrent dans le mouvement communiste.

    Les orientations définies à la Conférence de Kuandian, loin de n’être qu’une simple proclamation, remportèrent l’adhésion des progressistes du mouvement nationaliste qui se mettaient en devoir de les mettre à exécution. O Tong Jin fut le premier à les appliquer. Beaucoup d’hommes dans les troupes indépendantistes sous son commandement adhérèrent, après cette conférence, aux idées du marxisme-léninisme. Les impérialistes japonais appelèrent ces nouvelles forces la « troisième force ».

    Le milieu des années 1920, lorsque mon père, ayant échappé à la police japonaise, alla s’installer à Fusong, puis à Jilin, fut caractérisé par l’accélération de la division du mouvement nationaliste en deux groupes: le groupe progressiste favorable au changement d’orientation et le groupe conservateur hostile à l’innovation.

    Ayant analysé l’évolution des événements, mon père jugea nécessaire de mettre sur pied une organisation politique capable de réaliser les orientations qu’il avait définies.

    Le mouvement nationaliste coréen dans la région mandchoue avait jusqu’alors pour idéal de reconquérir l’indépendance du pays et consistait principalement dans des actions militaires et dans des activités visant à acquérir l’autonomie nationale en matière d’éducation et de propriété de biens. Mais il n’y avait pas une seule organisation susceptible d’assurer la direction politique de ce mouvement. Mon père commença donc par jeter les bases pour la création d’une organisation capable d’assurer la direction politique des nationalistes progressistes opérant dans la région de Jilin, ainsi que celle de toutes les organisations militaires et civiles existantes, éparses en Mandchourie.

    La première démarche qu’il fit dans cette perspective fut de convoquer une réunion à Niumaxiang, à Jilin. La réunion fut ouverte, au début de 1925, dans la maison de Pak Ki Baek, père de Pak Il Pha, au pied de la colline Beishan, à Jilin. Y participèrent des vétérans et des personnages importants du mouvement pour l’indépendance nationale, y compris Ryang Ki Thak, Hyon Ha Juk, O Tong Jin, Jang Chol Ho, Kim Sa Hon, Ko Won Am et Kwak Jong Dae.

    Tous furent unanimes à reconnaître la nécessité de former une organisation politique apte à diriger, à elle seule, le mouvement indépendantiste et adoptèrent, d’un commun accord, la décision de fonder, dans un avenir proche, un parti unique. Ils tombèrent également d’accord sur de nombreux problèmes importants posés par la création d’un tel parti.

    D’après les relations de Ri Kwan Rin, au cours de cette réunion, on consacra le plus de temps à discuter du nom à donner au futur parti. Il fallait choisir entre les deux propositions suivantes: le Parti révolutionnaire de Corée ou le Parti révolutionnaire du Koryo. Il importait, certes, de définir l’appellation du parti, mais l’essentiel était de définir correctement son programme et ses devoirs conformément à l’objectif de son activité. Ainsi donc, on convint d’adopter la deuxième proposition, et l’on passa à la discussion du projet de programme.

    Un an plus tard, les participants de cette réunion ainsi que le délégué du groupe progressiste de la religion Chondo, le délégué de l’Association Hyongphyong et les délégués des Coréens habitant dans la région maritime extrême-orientale de l’Union soviétique se réunirent en conférence conjointe où ils fondèrent le Parti révolutionnaire du Koryo dont l’objectif consistait à « abolir le système actuel de propriété privée, à supprimer tous les appareils étatiques ayant existé jusque-là et à créer un Etat mondial unique fondé sur le communisme ». Mon père, malade, n’avait pas pu prendre part à cette réunion.

    Après avoir visité les parcs de Beishan et de Jiangnan et rencontré les cadres des organisations de la jeunesse de Xinantun, il rentra à Fusong, d’où il nous téléphona pour nous dire de quitter Linjiang, ce que nous fîmes sans tarder.

    Après avoir fait un petit bout de chemin, nous rencontrâmes deux soldats portant un chapeau de deuil traditionnel, envoyés par Jang Chol Ho, chef de compagnie de l’armée indépendantiste. S’ils portaient des chapeaux de deuil, c’était pour tromper la surveillance des espions ennemis. Montés sur un traîneau à chevaux qu’ils avaient emmené, nous nous dirigeâmes vers Fusong.

    Nous rencontrâmes mon père qui venait à notre rencontre à Daying, à 16 km environ de Fusong. Il avait l’air malade, mais le sourire qui illuminait son visage me fit oublier toutes mes inquiétudes. Sans attendre, je pris mes frères par la main et courus à sa rencontre.

    Avant même que j’aie le temps de le saluer, mes frères se cramponnèrent à ses bras et se mirent à lui raconter tout ce qu’ils avaient sur le cœur depuis deux mois.

    Tout en les cajolant, mon père ne me quittait pas des yeux.

    « Comme c’est bon la patrie! Après t’avoir envoyé au pays, je n’ai pu dormir de la nuit, tellement je pensais à toi et te voilà déjà si grand », dit-il, contenant à peine sa joie.

    Ce soir-là, toute la maisonnée fut réunie. Nous échangeâmes nos souvenirs. C’est cette nuit-là que j’ai entendu les récits de Hwang et du vieux Kim, originaire de Jonju, qui avaient aidé mon père à s’enfuir, et l’exploit de Kong Yong qui avait terrassé la bande de brigands de Manjiang.

    Je racontai à mon père ce que j’avais vu et entendu au pays et lui parlai de ma détermination de ne pas retraverser le fleuve Amnok avant que la Corée ne retrouve son indépendance. Il me regarda avec tendresse et approuva ma détermination, disant que c’était le devoir de tous les fils de la Corée. Il ajouta que je ne devais pas penser que mon étude de la Corée s’était achevée en même temps que mes études à l’Ecole Changdok et me conseilla avec insistance d’étudier avec plus de ferveur encore, là où je me trouvais, pour mieux apprendre à connaître ma patrie et ma nation.

    Quelques jours plus tard, je fus inscrit à l’Ecole primaire N° 1 de Fusong. A cette école, une grande amitié m’unissait inséparablement à un garçon chinois nommé Zhang Weihua. C’était le fils d’une des deux ou trois familles les plus riches de Fusong. Sa famille avait des dizaines d’huissiers, pour ne compter qu’eux seuls. Presque tous les champs d’insam (plante fortifiante originaire de la Corée) de Donggang, dans le district de Fusong, lui appartenaient. Chaque automne, les Zhang allaient vendre leur récolte d’insam dans d’autres régions où ils la transportaient à dos de cheval ou de mulet. Le convoi était surveillé par les huissiers postés sur quatre kilomètres. Le père de Zhang Weihua était un homme honnête qui haïssait l’impérialisme et aimait sa patrie. Son fils lui ressemblait en cela.

    Plus d’une fois, au cours de mes activités révolutionnaires, ils m’ont aidé à me tirer d’affaire.

    J’entretenais alors des relations intimes avec des élèves coréens, dont je me rappelle encore les noms: Ko Jae Bong, Ko Jae Ryong, Ko Jae Rim et Ko Jae Su.

    Du temps que Fusong était le principal théâtre des activités révolutionnaires de mon père, la situation lui était d’autant moins favorable que la caste militaire réactionnaire chinoise prenait graduellement le parti des Japonais contre les patriotes coréens, dont elle gênait l’activité par tous les moyens possibles. Mon père se portait d’ailleurs mal à cause des atroces tortures qu’il avait subies à deux reprises à Pyongyang et à Phophyong, et à la suite de ses graves engelures. Mais pourtant, il ne cessa pas un seul instant sa lutte révolutionnaire.

    Sur l’avant-toit de notre maison de la rue Xiaonanmen était clouée une nouvelle enseigne où l’on lisait: « Clinique Murim ». En effet, mon père n’était pas alors en état de traiter les malades. Au contraire, lui-même aurait dû se faire soigner. Mais il ne tarda pas à quitter Fusong.

    Tout le monde lui avait déconseillé de partir. Jang Chol Ho, Kong Yong, Pak Jin Yong ainsi que tous les autres partisans de l’indépendance de Fusong essayèrent de le dissuader. Mon oncle Hyong Gwon et moi-même lui avions demandé de renoncer à son projet. Même ma mère, qui le soutenait dans tout ce qu’il voulait faire et qui l’aidait sans mot dire dans son travail, le supplia cette fois-ci de ne pas partir.

    Mon père ne revint pas sur sa décision et quitta Fusong.

    Il s’inquiétait de ce que les cadres supérieurs des troupes indépendantistes qui opéraient au mont Naedo n’arrivaient pas à l’unité d’action et rivalisaient d’influence, divisés en quelques groupuscules, et que, par conséquent, les troupes couraient le risque d’être disloquées.

    Jang Chol Ho avait chargé un de ses hommes de l’accompagner jusqu’à Antu. Celui-ci portait sur son dos un sac contenant cinq ou six doe (1 doe équivaut à 1,8 litre – NDLR) de millet et un pot de pâte de soja comme provisions pour deux personnes. Il portait aussi sur lui une hache et un pistolet. Il fallait parcourir des centaines de kilomètres à travers une région inhabitée. Ils eurent beaucoup de difficultés à traverser cette région désolée. A la tombée de la nuit, ils allumèrent un feu de camp et firent un petit somme, sans couverture, appuyés contre un tas de troncs d’arbres. Mon père toussait tant que l’homme ne put être tranquille un seul instant.

    A son retour d’Antu, il souffrait toujours d’un terrible accès de toux. Après quelques jours de repos, malgré sa santé délabrée, il s’affaira à obtenir l’autorisation de rouvrir l’Ecole Paeksan.

    Cette école avait été fondée depuis longtemps par les progressistes et les paysans coréens en exil dans la région de Fusong, à l’époque où des écoles privées s’établissaient partout en Corée.

    Cette école n’était pas plus grande que l’Ecole traditionnelle Sunhwa de Mangyongdae qu’avait fréquentée mon père, c’est-à-dire qu’elle était comparable à une maison rurale de deux pièces.

    Mais, par manque d’argent, elle avait dû fermer ses portes.

    Lorsque nous sommes venus nous installer à Fusong, une sérieuse campagne avait été lancée en faveur de la réouverture de cette école. Mais les autorités militaires autochtones appuyées par les impérialistes japonais refusaient d’autoriser son rétablissement, ce qui inquiétait beaucoup mon père.

    Où qu’il aille s’installer, mon père accordait la première importance à l’enseignement et fondait partout des écoles.

    A la veille de la réouverture de l’Ecole Paeksan, accompagné de Jang Chol Ho, il se rendit à l’école en conduisant des voitures à cheval chargées de pupitres et de chaises. Ces pupitres et chaises avaient été fabriqués par un atelier de menuiserie. Bien qu’il n’eût pas abandonné sa carrière de médecin, mon père s’intéressait toujours au fonctionnement de l’école.

    Directeur honoraire de l’école, il ne donnait pas personnellement de cours, mais il se chargeait d’examiner le contenu de l’enseignement dispensé et d’organiser l’aide à l’école. Il prononçait de temps en temps des discours devant les élèves et dirigeait souvent leurs activités extrascolaires.

    Le manuel Lecture en langue maternelle utilisé par l’Ecole Paeksan à cette époque avait été rédigé par mon père. Après avoir rétabli cette école, il avait été à Sanyuanpu dans le district de Liuhe et avait rédigé ce livre en collaboration avec Pak Ki Baek (allias Pak Pom Jo). Ses manuscrits avaient été envoyés par des hommes aux idées avancées à une imprimerie de Sanyuanpu. Les livres étaient ensuite diffusés dans toute la Mandchourie. Cette imprimerie appartenait à la faction Jong-ui-bu. Elle avait recours à la lithographie. Ses livres étaient d’excellente qualité. Les écoles coréennes en Mandchourie utilisaient des manuels didactiques imprimés par elle.

    A Fusong, mon père tint plusieurs réunions afin de discuter des moyens de développer l’enseignement et envoya des personnes compétentes à Antu, Huadian, Dunhua, Changbai et ailleurs pour fonder des écoles ou instituer des cours du soir dans toutes les régions habitées par des Coréens. L’Ecole Yugyong, dans le village de Deyingcun, à Shibadaogou, district de Changbai, fut du nombre. Ri Je U, futur combattant de l’Armée révolutionnaire coréenne et membre de l’U.A.I., et Kang Ton, futur partisan antijaponais, sont tous deux sortis de cette école.

    Comme les affaires allaient comme sur des roulettes à l’Ecole Paeksan, mon père se mit de nouveau à visiter différentes régions de la Mandchourie pour prendre contact avec les partisans de l’indépendance. Il se consacra surtout à réaliser l’unité et la cohésion du mouvement indépendantiste. Comme il était question de fonder un parti unique capable de mettre à exécution les orientations mentionnées plus haut, rien n’était alors plus urgent que de réaliser l’unité du mouvement. C’est à cette cause que mon père consacra, de manière désintéressée, les dernières années de sa vie.

    A cette époque, les nombreuses petites organisations indépen-dantistes qui opéraient dans les trois provinces de la Chine du Nord-Est avaient fusionné pour former, en Mandchourie, le Jong-ui-bu, le Sinmin-bu et le Chamui-bu, trois groupes qui se livraient à une activité fractionnelle en s’attirant ainsi la réprobation des gens.

    Prenant conscience de l’urgence que représentait l’établissement de l’unité et de la cohésion du mouvement, mon père convoqua, en août 1925, à Fusong, une réunion des délégués de l’Association nationale coréenne militant en Corée et à l’étranger et de ceux des organisations militaires, afin de discuter des moyens de réaliser l’unité et la cohésion du mouvement indépendantiste. A l’issue de la réunion fut fondée l’Association pour la promotion de l’union des organisations nationalistes. Il me semble que mon père entendait alors hâter la fondation d’un parti unique en se servant de cette association comme levier. Il se dépêcha plus que jamais d’arriver à son but et travailla jour et nuit en utilisant pleinement chaque minute et chaque seconde. Il semble qu’il ait pressenti ce qui devait lui arriver.

    Peu de temps après, au printemps 1926, la maladie le terrassa enfin. Il ne pouvait plus quitter le lit.

    A cette nouvelle, un grand nombre d’amis de différentes régions vinrent le voir. En rentrant de l’école, j’apercevais toujours sur la terrasse de l’auvent cinq ou six paires de chaussures qui m’étaient étrangères. Chacun apportait des médicaments et encourageait le malade. Même ceux qui étaient nécessiteux apportaient au moins une racine d’insam. Mais les médicaments n’avaient plus d’effet: la maladie avait trop progressé. Le printemps redonna vie et vigueur à toutes les choses du monde mais, hélas! ne parvint pas à rendre sa santé à mon père ainsi que tous le souhaitaient.

    J’étais si préoccupé par la maladie de mon père que je n’avais plus envie d’aller à l’école. Un matin, je quittai la maison pour aller à l’école, mais, à mi-chemin, je rentrai pour m’occuper de mon père.

    Ce dernier me demanda d’un ton sévère: « Pourquoi ne vas-tu pas à l’école? »

    Sans répondre, je ne fis que soupirer.

    Mon père poursuivit: « Pars vite! Si un homme se préoccupe trop de sa famille, il ne peut pas faire de grandes choses… » Je repartis pour aller à l’école.

    Un jour, O Tong Jin et Jang Chol Ho vinrent de Jilin voir mon père. O Tong Jin avait mis tout en œuvre pour unir les forces patriotiques antijaponaises selon les orientations définies à la Conférence de Fusong, mais les choses n’allaient pas comme il le désirait, et cela le tracassait. Finalement, il s’était décidé à venir consulter mon père. Il voulait d’ailleurs aussi s’informer de sa santé. Après avoir expliqué le motif de sa visite, il condamna avec colère les actes des scissionnistes.

    Jang Chol Ho, qui s’emportait facilement, déclara qu’il valait mieux rompre une fois pour toutes avec de pareils entêtés.

    Mon père qui écoutait avec attention les deux hommes leur saisit la main et leur donna ce conseil: « Non, ce n’est pas ce qu’il faut faire. Le fusionnement s’impose absolument bien qu’il soit difficile à réaliser. Fusionner les forces antijaponaises et s’engager dans la lutte armée contre l’occupant est le seul moyen de reconquérir l’indépendance nationale. »

    Après leur départ, mon père me parla de la lutte entre factions qui remontait à l’époque de la dynastie des Ri. Il poursuivit: « Les querelles partisanes ont conduit à la perte de l’indépendance. Mais des gens qui prétendent lutter pour l’indépendance nationale ne veulent pas en tirer la leçon et se livrent à des activités fractionnelles, divisés en plusieurs groupuscules, ce qui m’inquiète. Aussi longtemps que continuera la lutte entre factions, le pays ne pourra pas regagner son indépendance ni progresser sur une voie civilisée. Cette querelle affaiblit la puissance du pays et introduit des forces étrangères. Laisser entrer des forces étrangères mène à la ruine du pays. Il est du devoir de ta génération de mettre un terme à la lutte entre factions, de réaliser l’unité et de mobiliser les masses populaires. »

    Lorsque,après les cours, j’entrais dans sa chambre pour le soigner, il me faisait asseoir auprès de lui et me racontait diverses choses utiles, notamment les expériences de sa vie.

    Son récit des trois dangers qui guettent un révolutionnaire me revient aujourd’hui encore à la mémoire.

    « Un révolutionnaire doit, disait-il, être prêt, en tout temps et en tous lieux, à affronter trois dangers, c’est-à-dire la faim, la mort violente et le froid. Il ne faut pas qu’il renonce au grand objectif qu’il s’est fixé. »

    Je gardai précieusement chacune de ses paroles.

    Ses remarques sur l’amitié et la camaraderie étaient significatives aussi.

    « Il ne faut pas oublier les amis que l’on se fait dans les moments les plus difficiles, disait-il. On dit que, chez soi, il faut s’appuyer sur ses parents, mais à l’extérieur, sur ses amis. Comme cette maxime est vraie! En effet, un vrai ami avec lequel on peut partager bonheur et misère vaut mieux qu’un frère. »

    Il parlait beaucoup de l’amitié et de la camaraderie. Il poursuivit:

    « J’ai d’abord recherché des camarades pour commencer la lutte. Certains commencent par amasser de l’argent et des armes avant de lancer une action pour l’indépendance. Mais partout où j’étais, j’ai toujours commencé par rechercher des camarades dignes de confiance. Un bon camarade ne tombe pas du ciel ni ne surgit de la terre. Il faut le trouver et le former soi-même avec le même soin qu’on mettrait à rechercher de l’or ou des diamants. C’est pourquoi j’ai marché à en avoir les pieds couverts d’ampoules à travers la Corée et la Mandchourie pour trouver des camarades. Et c’est aussi pour ça que ta mère a dû, sa vie durant, servir des invités tout en souffrant elle-même de faim.

    « Si l’on est vraiment attaché au pays et au peuple, on peut trouver autant de camarades que l’on veut. C’est la pensée et la volonté qui comptent. Même les pauvres peuvent devenir des camarades les uns des autres s’ils ont la même pensée. Pour certains, le prix d’un camarade s’élève à des millions de won, tandis que d’autres arrivent à s’en faire avec un bol d’eau de riz ou une pomme de terre.

    « Je ne suis ni un homme riche ni un personnage important, mais j’ai beaucoup de camarades dignes de foi. Si on les comparait à de l’argent, je serais l’homme le plus riche du monde.

    « Je n’ai rien épargné pour mes camarades. C’est pour cette raison-là qu’ils m’ont défendu même au péril de leur vie. Si, jusqu’ici, j’ai pu me consacrer au mouvement pour la restauration de l’indépendance de la patrie, c’est parce que mes camarades m’ont accordé leur aide désintéressée… »

    Il ajoutait que ses camarades lui manquaient le plus maintenant qu’il n’était plus qu’un grabataire et me conseillait de tout faire pour avoir le plus grand nombre possible de camarades de valeur.

    Je garde aujourd’hui encore le mot que mon père avait alors prononcé:

    « Celui qui est capable de donner sa vie pour un camarade trouvera en celui-ci un bon camarade. »

    Pendant plusieurs mois, ma mère fit tout ce qu’elle pouvait pour soigner mon père. Mais cet effort surhumain, désespéré, ne put le sauver.

    Le 5 juin 1926, mon père rendit son dernier souffle dans une petite maison, en sol étranger, à des centaines de kilomètres de son village natal, sans avoir vu sa patrie recouvrer l’indépendance. Voici, en partie, les dernières paroles qu’il adressa à ma mère:

    « Lorsque nous avons quitté notre région, je t’ai promis qu’après la libération nous y reviendrions tous ensemble, mais il semble que cela soit impossible. Quand le pays accédera à l’indépendance, je te prie de rentrer dans notre village natal avec notre Song Ju. Je ne suis pas bien aise de penser que je vais mourir sans avoir réalisé mes desseins. Je te confie Song Ju. J’avais voulu lui assurer une instruction supérieure, mais cela paraît impossible. J’espère que tu arriveras, quel qu’en soit le prix, même si tu devais te nourrir d’une maigre bouillie, à trouver le moyen de lui faire faire au moins des études secondaires. Quant à ses frères, ce sera Song Ju qui se chargera de les instruire. »

    En remettant à ma mère les deux pistolets qu’il portait toujours sur lui, il continua:

    « Si ces pistolets sont découverts après ma mort, les choses se compliqueront. Je te prie donc de les enterrer, puis de les donner à Song Ju lorsqu’il deviendra grand et qu’il s’engagera dans la lutte. »

    Puis, s’adressant à ses trois fils, il leur donna ses dernières instructions:

    « Je vais mourir sans avoir atteint mon objectif. Mais je compte sur vous. N’oubliez jamais que votre sort dépend de celui de la nation. Dussiez-vous voir vos os broyés et votre corps déchiqueté, vous ne manquerez pas de libérer le pays. »

    J’éclatai en sanglots. La mort de mon père avait augmenté en moi la tristesse d’avoir perdu le pays.

    Durant toute sa vie, mon père avait souffert le martyre. En dépit de ses douleurs dues aux cruelles tortures et aux engelures qu’il avait subies coup sur coup, il n’avait pas cessé de se mêler aux masses et de visiter ses camarades. Il allait toujours de l’avant, sans hésiter et sans regretter sa vie passée, en se servant d’une canne s’il avait du mal à marcher et en mangeant de la neige s’il avait faim.

    Il n’avait jamais pris le parti d’aucune des factions, il ne recherchait pas le pouvoir. Il s’était entièrement consacré à la libération du pays et au bien-être des masses laborieuses. Il ne désirait pas la richesse; l’égoïsme lui était étranger. S’il lui était donné de disposer d’une somme d’argent, il la mettait à la caisse d’épargne, résistant à l’envie d’acheter des bonbons à ses enfants, et il achetait des instruments de musique pour les écoles. Il plaçait les intérêts de la nation au-dessus de ses intérêts personnels, le bonheur de la nation au-dessus de celui de sa famille. L’austérité était son lot. C’était un homme incorruptible, un révolutionnaire inaltérable.

    Je n’ai jamais entendu mon père parler des problèmes matériels de la famille. Je n’ai hérité de mon père aucune fortune, sinon des richesses spirituelles. Quant aux outils aratoires et aux ustensiles de ménage et de cuisine qui sont conservés dans ma maison natale, c’est mon grand-père qui me les a laissés en héritage.

    Le concept du Jiwon, l’idée d’être prêt à faire face aux trois calamités mentionnées plus haut, les instructions sur les camarades à se faire, les deux pistolets, voilà tout ce que j’ai reçu en héritage de mon père. Avec cela, je devrais ensuite faire face à tant de souffrances et de sacrifices. Néanmoins, je n’aurais pas pu recevoir de meilleures choses en héritage.

    Les obsèques furent payées par la communauté. Le jour de l’enterrement, les gens affluèrent dans la rue Xiaonanmen. De différentes régions de la Mandchourie du Nord et du Sud, de Jiandao et de Corée, de nombreux camarades, amis, anciens élèves et malades qui respectaient mon père vinrent présenter leurs condoléances. Le chef du district de Fusong vint avec un bouquet d’encens plaqué d’or, le brûla et s’inclina en versant des larmes devant le cercueil du défunt.

    Il fut décidé d’enterrer mon père à Yangdicun, au bord de la rivière Toudaosonghua, à quatre kilomètres environ de la rue Xiaonanmen. Mon père avait souvent été dans ce village. Il s’était entretenu avec les villageois et y avait soigné des malades. Il avait donc eu des relations intimes avec eux. Il aurait souhaité y être enterré.

    Ce jour-là, la tristesse régnait sur les quatre kilomètres menant de la rue Xiaonanmen à Yangdicun. Même ceux qui portaient le cercueil – des partisans de l’indépendance – pleuraient à chaudes larmes.

    Pour exprimer leur regret, les femmes coréennes de la région de Fusong portèrent un ruban blanc dans les cheveux pendant une quinzaine de jours.

    Voilà comment j’ai perdu mon père. Je perdais d’un coup un père, un maître et un guide, car il m’avait toujours guidé sur la voie de la révolution. La mort de mon père fut une perte irréparable pour moi. Tout l’univers me sembla sombrer dans le néant.

    Pour me soulager, je me rendais parfois au bord de la rivière, où, assis seul, je pleurais longuement, le regard tourné vers le ciel de la patrie.

    Mon père m’avait entouré d’une affection particulière. A mesure que je grandissais, il me parlait plus ouvertement du sort de la nation coréenne. Il avait un esprit profond. Il aimait plus que personne ses enfants, mais il n’en était pas moins sévère avec eux. Je ne pouvais plus espérer jouir d’un tel amour ni des conseils d’un tel guide.

    Cependant, le simple héritage de mon père me permit de l’emporter sur mon chagrin.

    Je ne savais que faire, mais, tirant force et courage de ce patrimoine précieux, je commençai à rechercher la voie à suivre.

    

    

    

    

    

    CHAPITRE II. L’INOUBLIABLE HUADIAN

    (Juillet – décembre 1926)

    

    

    1. L’Ecole Hwasong

    

    

    Après les funérailles, les amis de mon père demeurèrent plusieurs jours à Fusong et discutèrent de ce que j’allais faire à l’avenir.

    A la mi-juin 1926, pourvu d’une lettre de recommandation et d’un bon de caution de leur part, je partis pour l’Ecole Hwasong.

    Le 10 juin, en Corée, une manifestation pour l’indépendance nationale avait éclaté.

    Cette manifestation était une lutte antijaponaise de masse organisée par les communistes qui étaient apparus sur la scène de la lutte pour la libération nationale après le Soulèvement populaire du Premier Mars.

    Chacun sait que, après ce soulèvement, le communisme avait commencé à remplacer le nationalisme dans la lutte de libération nationale en Corée. Le nouveau courant d’idées s’empara rapidement de nombreuses personnes qui avaient compris, au cours du Soulèvement populaire du Premier Mars, que le nationalisme bourgeois ne pouvait plus porter le drapeau de la lutte de libération nationale. C’est grâce à leur effort que le marxisme-léninisme s’est répandu, en Corée, comme une traînée de poudre.

    L’année qui suivit ce soulèvement, on vit se former, à Séoul, une société de secours mutuel des ouvriers et, par la suite, se fonder, successivement, différentes organisations de masse telles que des organisations pour les paysans, la jeunesse ou pour les femmes.

    Sous la direction de ces organisations, dès le début des années 1920,

    la Corée vit se déchaîner la lutte des prolétaires pour leurs droits et leurs intérêts, contre la politique de colonisation des Japonais. En 1921, les dockers de Pusan firent une grève générale. La grève des ouvriers affecta ensuite successivement Séoul, Pyongyang, Inchon et d’autres centres industriels. Le mouvement des ouvriers influa sur les autres couches de la société: les conflits entre les fermiers coréens, d’une part, et les gros propriétaires fonciers japonais et les propriétaires fonciers coréens malhonnêtes, d’autre part, affectèrent les régions de la plaine de Namuri, à Jaeryong et l’île d’Amthae; les élèves et les étudiants faisaient des grèves un peu partout pour manifester contre l’enseignement que les colonisateurs leur imposaient pour se les assujettir. Ils réclamaient également la liberté des écoles.

    Les impérialistes japonais firent semblant de substituer une « administration civile » à leur administration militaire et de favoriser la participation des Coréens à la vie politique en faisant entrer un nombre infime de Coréens projaponais au « conseil central ». Laissant prétendument s’exprimer la « volonté du peuple », ils autorisèrent la publication de quelques journaux et revues en coréen et firent beaucoup de tapage au sujet d’une pseudo-amélioration des conditions de vie. Mais ces simulacres n’arrivèrent pas à tromper les Coréens qui continuèrent à lutter contre l’agresseur.

    La poussée des mouvements de masse, notamment de ceux des ouvriers, exigeait que soit formée une force politique assez puissante pour les diriger. C’est dans ce contexte historique qu’en avril 1925, à Séoul, fut formé le Parti communiste coréen. A cette époque-là, de nombreux pays d’Europe voyaient se créer leur parti de la classe ouvrière.

    Le Parti communiste coréen n’a pas pu jouer pleinement son rôle d’avant-garde de la classe ouvrière, car il était intrinsèquement vulnérable: il n’était pas contrôlé par une idéologie adaptée à la réalité coréenne; il manquait d’unité et n’arrivait pas à s’enraciner profondément dans les masses. Toujours est-il que sa fondation fut un événement qui fit époque, car elle symbolisait la victoire du nouveau courant sur les anciennes idées et reflétait le changement fondamental intervenu au sein du mouvement de libération nationale. Elle favorisa ainsi le développement des mouvements de masse, notamment d’ouvriers, de paysans et de jeunesse, autant que l’avancement du mouvement de libération nationale lui-même. Les communistes coréens commencèrent à préparer une nouvelle manifestation antijaponaise qui devait se dérouler à l’échelle nationale.

    C’est alors que Sunjong, le dernier roi de la dynastie des Ri, décéda. Sa mort exacerba encore le sentiment antijaponais des Coréens. A la nouvelle de sa mort, tous les Coréens, hommes et femmes, jeunes et vieux, arborèrent le deuil et se lamentèrent en pleurant. Après l’occupation de la Corée par le Japon, Sunjong était devenu le dernier symbole de l’ancienne dynastie des Ri, et sa disparition raviva la douleur de la nation due à la perte de son indépendance. Le chant des élèves accompagné d’une fanfare rendait à peine supportable la désolation des masses en larmes.

    

    Adieu! palais Changdok,

    Que tu sois éternel!

    Je te quitte pour aller

    Dans l’autre monde,

    Terre lugubre

    Qui sait si je reviendrai et quand?

    Mes vingt millions de compatriotes,

    Qu’ils vivent éternellement!

    

    Les cris des Coréens qui pleuraient la mort de leur dernier roi inspirèrent aux occupants japonais une aussi grande terreur que si une bombe était tombée sur eux.

    Dès que des Coréens se réunissaient pour pleurer, la police montée japonaise faisait son entrée pour les disperser de force en brandissant des baïonnettes ou des bâtons. Ils ne faisaient pas d’exception, même pour les écoliers. Les Coréens devaient, selon les Japonais, rester silencieux, devant la ruine de leur pays et la mort de leur roi: telle était la vraie nature de la politique du gouvernement général qui prétendait pratiquer une « administration civile ».

    Cependant, la cruelle répression de l’occupant ne faisait qu’aviver le sentiment antijaponais de notre peuple.

    Les communistes, jugeant le moment propice à la révolte, décidèrent de déclencher, le jour de l’enterrement de Sunjong, une manifestation antijaponaise qu’ils préparèrent secrètement et qui devrait prendre des proportions nationales.

    Par malheur, les fractionnistes qui s’étaient faufilés dans le comité de préparation de la manifestation livrèrent ce secret aux impérialistes japonais. Ceux-ci réprimèrent cruellement les patriotes qui se préparaient à la lutte, en vue d’étouffer la révolte dans l’œuf.

    Ceux-ci n’en continuèrent pas moins à préparer la manifestation.

    Le 10 juin, au moment où le cortège funèbre de Sunjong passait par l’avenue Jongro, des dizaines de milliers d’habitants de Séoul manifestèrent en criant: « Vive l’indépendance de la Corée! – Troupes japonaises, dehors! – Partisans de l’indépendance de la Corée, unissez-vous! » C’était l’explosion d’un ressentiment et d’une colère mal contenus, après sept années de « gouvernement civil ».

    Même les écoliers de douze à treize ans descendirent dans la rue pour défiler. Les manifestants luttèrent courageusement contre les troupes et la police armée japonaises.

    Les complots des fractionnistes et la répression cruelle de l’occupant furent la cause de l’échec de cette manifestation. Si la servilité des nationalistes bourgeois avait été une des principales causes de l’échec du Soulèvement populaire du Premier Mars, les activités fractionnistes des premiers communistes furent la raison majeure de l’échec de la Manifestation des vivats du 10 Juin. Le groupe Hwayo avait organisé cette manifestation pour atteindre son objectif fractionniste, tandis que le groupe de Séoul opposé au Hwayo se livrait à des activités obstructionnistes.

    Après cette manifestation, la plupart des personnalités en première ligne à la direction du Parti communiste coréen furent arrêtées.

    Cette manifestation mit à nu la fausseté de l’« administration civile ». Elle révéla également la farouche détermination de notre peuple à marcher contre vents et marées vers l’indépendance du pays et à défendre la dignité de la nation.

    Si les communistes avaient abandonné leurs activités fractionnelles, s’ils avaient agi de concert pour organiser et diriger la manifestation, celle-ci aurait débouché sur une révolte nationale et aurait donné un coup plus terrible à la domination coloniale japonaise.

    L’échec de cette manifestation nous donna une leçon amère: il fallait mettre fin à l’activité fractionniste au sein du mouvement communiste pour mener la lutte antijaponaise pour la libération nationale à la victoire.

    En ce temps-là, j’essayai d’analyser le fâcheux résultat de la Manifestation du 10 Juin. Je n’arrivai pourtant pas à comprendre pourquoi ses dirigeants avaient utilisé la même méthode de lutte pacifique qu’au Premier Mars.

    Comme on dit, il faut mille jours pour préparer un soldat à combattre un seul jour. Ainsi, il fallait d’abord former et organiser les masses avant de les lancer à l’assaut de l’ennemi.

    Mais les dirigeants de la Manifestation du 10 Juin avaient osé envoyer des dizaines de milliers de gens sans armes et mal formés se battre contre des soldats et des policiers japonais armés jusqu’aux dents. On imagine donc bien les conséquences tragiques que cette entreprise hasardeuse a eues en réalité.

    Les échecs réitérés du mouvement antijaponais et les douloureuses pertes qui en résultaient avaient tellement excité ma colère que j’en eus des nuits d’insomnie. Mais ensuite, je me raffermis dans ma détermination d’abattre l’impérialisme japonais et de recouvrer l’indépendance du pays.

    Ainsi réconforté, je me résolus à réussir mes études à l’Ecole Hwasong afin de ne pas désobéir à mon père et de ne décevoir ni l’espoir d’une mère ni l’attente d’un peuple.

    L’Ecole Hwasong était un établissement qui donnait un enseignement politique et militaire de deux ans. Les dirigeants du Jong-ui-bu l’avaient fondée au début de l’année 1925 pour former des cadres pour les troupes indépendantistes.

    Les partisans de l’indépendance, ainsi que les patriotes engagés dans le mouvement pour éclairer le peuple, qui avaient décidé de recouvrer l’indépendance nationale en accroissant la puissance de la nation, mettaient tout en œuvre pour fonder le plus grand nombre d’écoles militaires possible autant que d’écoles civiles. Leur effort eut pour résultat la création de nombreuses écoles militaires dans différentes régions de la Mandchourie, dont le Centre de formation de Xinxing dans le district de Liuche, l’Ecole d’officiers de Shiliping dans le district de Wangqing, le Centre de formation de Xiaoshahe dans le district d’Antu et l’Ecole Hwasong dans le district de Huadian.

    Les chefs du mouvement pour l’indépendance, notamment Ryang Ki Thak, Ri Si Yong, O Tong Jin, Ri Pom Sok, Kim Kyu Sik et Kim Jwa Jin, avaient joué un rôle déterminant dans la mise en place de ce réseau d’établissements d’éducation militaire.

    L’Ecole Hwasong recrutait ses élèves parmi les militaires en service dans les compagnies relevant du Jong-ui-bu. L’échelon supérieur déterminait un nombre donné de candidats par compagnie, et chaque compagnie choisissait parmi ses meilleurs élèves ceux qu’elle envoyait à l’école, et, à la fin du programme de deux ans, ceux-ci recevaient un nouveau grade, après examen, avant de réintégrer leurs compagnies respectives. L’école admettait, bien que rarement, des jeunes gens venus sur recommandation spéciale, et les jeunes qui étaient ambitieux avaient tous envie d’aller à cette école.

    Parmi mes condisciples à l’Ecole Hwasong, il ne reste aujourd’hui pratiquement plus personne qui puisse se remémorer cette époque-là.

    Du vivant de mon père, je ne m’occupais guère de mon avenir ni de la maison, mais, après sa mort, force me fut de m’intéresser aux problèmes complexes qui se posaient concernant mon avenir et l’entretien de la famille.

    Malgré le chagrin qui m’étreignait à la mort de mon père, je me mis à réfléchir à mon avenir: je ne songeais qu’à me consacrer au mouvement pour l’indépendance et à accomplir la dernière volonté de mon père et, si les circonstances le permettaient, à poursuivre mes études, quitte à alourdir encore la charge de ma mère.

    Avant de mourir, mon père avait prié ma mère de m’envoyer au moins à l’école secondaire, mais la situation de ma famille ne me permettait pas de lui imposer cette charge. Si j’allais à l’école secondaire, ma mère aurait du mal, à elle seule, à couvrir mes frais d’études. L’argent qu’elle gagnait par la couture ou en faisant des lessives ne suffisait même pas pour subvenir aux besoins de la famille.

    Avec la mort de mon père, mon oncle Hyong Gwon qui avait été en quelque sorte son assistant perdait son emploi. La pharmacie de mon père ne contenait qu’une petite quantité de médicaments.

    C’est à ce moment-là que les amis de mon père me recommandèrent d’aller à l’Ecole Hwasong. Avant sa mort, mon père avait suggéré à ma mère d’écrire à ses amis pour solliciter leur aide quand il serait temps de m’envoyer au lycée.

    Ma mère avait ainsi écrit à plusieurs personnes, car elle n’avait pas d’autre solution. Dans la société d’alors, on ne pouvait pas survivre un seul jour sans avoir recours à l’aide de bienfaiteurs. Ainsi mon problème fit-il, après les obsèques de mon père, les frais des discussions des indépendantistes, à Fusong.

    O Tong Jin m’avait alors dit qu’il avait envoyé une lettre de recommandation à monsieur Choe Tong O, et de poursuivre: « Va à l’Ecole Hwasong où tu étudieras la science militaire; cela te plaira. La phraséologie n’apporte rien d’utile pour l’indépendance nationale, c’est d’ailleurs ce que pensait aussi ton père. Après ta sortie de l’école, nous nous occuperons toujours de ton avenir. En attendant, étudie tant que tu peux! »

    Il me semblait que les amis de mon père projetaient alors de faire de moi le continuateur de leur cause. Les dirigeants des troupes indépendantistes faisaient bien d’accorder de l’importance à la formation de futurs cadres.

    J’acceptai volontiers la proposition d’O Tong Jin. J’étais vraiment reconnaissant aux dirigeants du mouvement indépendantiste de s’occuper à ce point de mon avenir. Leur intention de faire de moi un cadre du mouvement en m’envoyant dans une école militaire répondait à ma détermination de vouer toute ma vie à la cause de la libération de la patrie. Il me semblait alors que le recours à la force des armes était le seul moyen de vaincre les impérialistes japonais et que l’assimilation de connaissances militaires m’était indispensable pour diriger le mouvement pour l’indépendance. Je croyais pouvoir maintenant atteindre mon objectif.

    Je pensais que l’Ecole Hwasong allait me servir de tremplin pour rejoindre les rangs des combattants indépendantistes antijaponais. Soulagé, je me hâtai de faire mes valises.

    Plus tard, un homme politique étranger me demandera un jour pourquoi moi, un communiste, j’ai fréquenté une école militaire gérée par des nationalistes. J’ai trouvé la question plausible.

    Je n’étais pas communiste, quand j’entrai à l’Ecole Hwasong. Le marxisme-léninisme n’était pas encore mon credo. Les brochures Essence du socialisme et Vie de Lénine que j’avais eu l’occasion de lire à Fusong étaient tout ce que j’avais pu assimiler du communisme. J’avais seulement entendu parler des progrès faits par la jeune Union soviétique, où les idées socialistes s’étaient matérialisées, et je ne faisais que rêver d’une société socialiste, d’une société communiste.

    Je trouvais autour de moi plus de nationalistes que de communistes. Les maîtres des écoles que j’avais fréquentées dans les diverses régions où j’avais vécu avec mes parents m’avaient inculqué des idées plutôt nationalistes que communistes. Nous étions environnés de nationalistes aux idées datant de plus d’un demi-siècle, dont l’impact était encore assez important mais qui étaient pourtant prédestinées à céder la place à des idées nouvelles.

    J’avais appris que de nombreux jeunes gens, vigoureux, faisaient leurs études dans cette école et que celle-ci dispensait, gratuitement, un enseignement politique et militaire, et cela m’avait en définitive déterminé à partir pour Huadian. En effet, rien n’était plus opportun pour moi qui, désireux d’aller au lycée, étais trop pauvre pour payer les droits de scolarité et qui nourrissais en même temps l’espoir de rejoindre la lutte pour la libération de la patrie et de réaliser, par là, la volonté de mon père.

    A vrai dire, je fondais de grands espoirs sur cette école, car, en deux ans, j’allais terminer mes études secondaires et m’initier aux affaires militaires.

    Enfin, je me mis en route. Je me retournai souvent pour regarder ma maison. Après avoir fait un tour à Yangdicun où se trouvait la tombe de mon père, j’aperçus au loin ma mère et mes frères qui me faisaient des signes d’adieu. A leur vue, je sentis mon cœur se serrer affreusement, et j’en avais du mal à marcher.

    Le mal qu’aurait ma mère à se débrouiller seule avec mes deux frères m’inquiétait. Il n’était pas alors facile pour une femme de faire vivre une famille dans une région comme Fusong, où elle n’avait ni parents ni amis proches.

    Je me souvins alors des paroles de ma mère qui disait qu’un voyageur ne devait jamais se retourner en arrière, et je me remis en route.

    Huadian est à 120 km environ de Fusong. Il était facile pour un riche de parcourir cette distance en voiture couverte, mais ce n’était pas le cas pour un pauvre comme moi.

    Huadian est situé à une distance de 20 ou 24 km du confluent du Songhuajiang et de la rivière Huifahe. Cette petite ville, entourée de montagnes, était un des principaux centres du mouvement indépendantiste coréen en Mandchourie du Sud.

    Lorsque je partais pour Huadian, un des militants du mouvement pour l’indépendance habitant à Fusong m’avait averti que la vie y serait très difficile. Je pouvais m’y résigner, car j’étais informé que la situation financière était difficile pour l’ensemble des troupes indépendantistes. Puisque, dès mon enfance, j’avais grandi en portant un vêtement de coton grossier et en me contentant d’un brouet noir, je pensais qu’à l’Ecole Hwasong la vie ne serait pas pire qu’à la maison, à Mangyongdae. Ce qui m’inquiétait quelque peu, c’était de savoir la manière dont cette école m’accueillerait, moi qui étais très jeune et qui n’avais jamais servi dans l’armée. Cependant, je comptais sur l’aide des amis de mon père – Kim Si U qui habitait Huadian et Kang Je Ha qui travaillait à l’Ecole Hwasong.

    Comme ma mère me l’avait demandé, aussitôt arrivé à Huadian, je rendis visite à Kim Si U, qui était le chef du bureau général de Huadian relevant du Jong-ui-bu. Un bureau général était, à l’époque, un organisme d’administration autonome qui s’occupait de la vie des Coréens de la région de son ressort. De tels organismes existaient à Fusong, Panshi, Kuandian, Wangqingmen, Sanyuanpu.

    Kim Si U, partisan de l’indépendance, avait eu des relations avec mon père depuis le temps où il avait habité dans l’arrondissement de Jasong. Après le Soulèvement populaire du Premier Mars, il était passé en Chine. Il avait milité à Linjiang, puis à Dandong avant de venir s’installer à Huadian en 1924. Il avait installé une rizerie à Huadian pour lever les fonds nécessaires au mouvement pour l’indépendance. Il menait également des activités éducatives auprès des masses.

    La rizerie de Yangfeng qu’il avait mise sur pied dans la rue Nanda lui fournissait les fonds nécessaires à l’achat des vivres pour les troupes indépendantistes et au financement de l’Ecole Hwasong et de l’école primaire coréenne modèle installées côte à côte.

    Depuis les jours de Linjiang, je respectais Kim Si U, originaire de la région nord, donc d’un naturel généreux et ferme. De son côté, il m’aimait comme son propre fils.

    Quand j’entrai dans la cour, Kim et sa femme étaient en train de réparer leur cage à poules. A ma vue, ils vinrent à ma rencontre en poussant des cris de joie. Il y avait dans la cour tant de poules que je faillis en écraser une au passage.

    Derrière Kim Si U, dont le vêtement répandait une odeur de son de riz, je me rendis à l’Ecole Hwasong, située au bord de la rivière Huifahe. J’aperçus, à travers un bosquet de hemipfelea davidii, une maison en briques bleues, au toit de chaume en pente raide et aux murs noirâtres, comme l’on en trouvait partout en Mandchourie. Derrière la maison, il y avait un terrain de sport et, plus loin, le pensionnat des élèves.

    L’école et le pensionnat étaient beaucoup moins beaux que je ne me l’étais imaginé. Mais, peu importe l’aspect du bâtiment, me disais-je. Ce qui importe, c’est l’enseignement lui-même.

    Le terrain de sport était assez vaste et bien entretenu.

    Rempli de curiosité et d’espoir, j’observai attentivement, tout en marchant, les quatre coins de l’école.

    Il me revint à la mémoire que, lorsque nous vivions à Badaogou, par un jour d’hiver, O Tong Jin, sans porter de toque fourrée malgré le froid glacial, était venu chez nous discuter avec mon père du problème de la fondation de l’Ecole Hwasong.

    A cette pensée, je sentis une onde de chaleur me parcourir: je me trouvais maintenant dans cette école pour poursuivre mes études!

    Le directeur de l’école, un homme de petite taille entre deux âges, le front fuyant, l’air bonhomme, me reçut dans son bureau. Il était Choe Tong O. Il était un des disciples de Son Pyong Hui, troisième chef suprême de la religion Chondo et l’un des 33 dirigeants du Soulèvement populaire du Premier Mars. Après avoir terminé ses études au centre de formation fondé par Son Pyong Hui, il avait rejoint son pays natal, Uiju, où il avait ouvert une école traditionnelle pour les enfants des adeptes de la religion Chondo. Ainsi avait commencé sa lutte pour l’indépendance. Il avait participé au Soulèvement populaire du Premier Mars et, plus tard, s’était réfugié en Chine, où il avait établi le conseil chondoïste et s’était consacré à la propagande religieuse et patriotique parmi les Coréens réfugiés.

    Le directeur me dit qu’il regrettait vivement de n’avoir pas pu assister aux obsèques de mon père. Pendant un certain temps, Kim Si U et Choe Tong O parlèrent de mon père.

    Je garde encore présents à l’esprit les préceptes que Choe Tong O m’a donnés ce jour-là.

    « Song Ju, vous êtes venu à point nommé à notre école. Le mouvement pour l’indépendance entre dans une nouvelle phase; il demande un génie. Le temps de Hong Pom Do et de Ryu Rin Sok est déjà révolu où le génie était méconnu. Pour l’emporter sur la tactique et l’armement modernes des Japonais, il faut que nous soyons munis d’une tactique et d’un armement modernes de notre propre invention. Qui le fera? Ce sont justement les jeunes de la génération montante comme vous, Song Ju, qui doivent s’en charger… »

    Il me donna d’autres bons conseils. Faisant remarquer de nouveau le manque de confort que je devrais endurer à l’école, il m’encouragea à supporter toutes les difficultés en envisageant l’avenir d’une Corée indépendante. Il me faisait l’impression d’un homme doux et incroyablement éloquent.

    Ce soir-là, Kim Si U m’accompagna au dîner. Le repas qui était frugal dénotait pourtant la bonté des maîtres de maison. Me mettant à table avec des gens de la même génération que mon père, je ressentis une indicible émotion à l’évocation des jours passés. Je trouvai, sur la table, une bouteille d’alcool de riz. Je pensais que Kim Si U allait en prendre, comme à son habitude, pendant le repas. Il me dit:

    « A la nouvelle de votre arrivée, je me suis laissé emporter par le souvenir de votre père. J’ai donc fait apporter une bouteille d’alcool. Lorsque votre père venait à Huadian, je l’invitais toujours à boire un verre ici. Aujourd’hui, il faut que vous receviez ce verre à sa place. N’est-il pas vrai que vous êtes maintenant le chef de famille? »

    Sur ce, il remplit un verre et, à mon grand étonnement, me le tendit.

    J’étais si confus que je remuai vivement la tête en signe de refus. C’était la première fois de ma vie que l’on me traitait de la sorte. Lors des funérailles de mon père, pour consoler la désolation dans laquelle j’étais plongé, Jang Chol Ho m’avait invité à boire. Mais ce n’était alors qu’une marque de compassion réservée au fils d’un défunt.

    Mais ce jour-là, Kim Si U me traitait en adulte. Il ne me tutoyait plus. Il me parlait comme on parle à un homme.

    J’eus du mal à prendre ce petit verre qui me semblait peser si lourd.

    La déférence avec laquelle Kim Si U me traitait me décida à me comporter en adulte; je me sentais appelé à lutter pour la nation et le peuple.

    Il m’avait réservé la pièce qui était à la fois sa chambre à coucher et sa bibliothèque. Il me dit qu’il avait été décidé, après discussion avec le directeur de l’école, que je serais logé chez lui au lieu d’être mis en pensionnat.

    Il m’expliqua que, avant sa mort, mon père lui avait envoyé une lettre dans laquelle il l’avait prié de bien s’occuper de moi et qu’il avait donc le devoir de le faire.

    A Fusong comme à Huadian, les amis de mon père ne lésinèrent pas sur mon éducation. Ils pensaient ainsi remplir leurs obligations envers mon père. Leur conduite me faisait penser à beaucoup de choses. Ils espéraient, sans aucun doute, que j’apporterais mon contingent à la cause de l’indépendance nationale. Je sentais donc les lourdes responsabilités qui m’incombaient, à moi, un si jeune homme, un fils de la Corée. Je pris la ferme résolution de me consacrer entièrement à ma formation politique et militaire pour rester fidèle à la dernière volonté de mon père et pour ne pas décevoir l’attente du peuple.

    Dès le lendemain, ma vie à l’école commença. Choe Tong O me conduisit à ma classe. Les élèves me regardèrent d’un œil curieux en se disant probablement qu’un petit soldat de l’armée indépendantiste était venu. Ils voyaient en moi un ancien coursier de compagnie.

    Parmi les quarante et quelques élèves réunis là, pas un seul n’était aussi jeune que moi. La plupart d’entre eux avaient environ 20 ans. Certains étaient des pères de famille et avaient le menton couvert de barbe. Tous auraient pu être soit mon frère aîné, si j’en avais eu un, soit mon oncle.

    Lorsque le directeur m’eut présenté à la classe, tous applaudirent.

    Il m’indiqua une place au premier rang, du côté de la fenêtre. J’y allai et m’assis derrière le pupitre indiqué. Mon voisin s’appelait Pak Cha Sok. Il venait de la première compagnie. Chaque fois qu’une nouvelle leçon commençait, il me disait vite à l’oreille ce qu’il savait des antécédents du professeur en question et ce qu’il considérait comme particulier à propos de son caractère.

    L’instructeur militaire Ri Ung était celui qu’il respectait le plus. Ainsi, mon voisin m’apprit que ce dernier était sorti de l’Ecole militaire de Huangpu et exerçait aussi les fonctions de commissaire militaire au Jong-ui-bu. En ce temps-là, les diplômés de cette école étaient tous hautement appréciés. Son père, propriétaire d’une grande pharmacie à Séoul, lui envoyait de l’insam qu’il consommait en grande quantité. D’un tempérament un peu bilieux – c’était son défaut –, il jouissait cependant du respect des élèves avec son érudition et son intelligence.

    Pak Cha Sok m’expliqua qu’à Hwasong on enseignait l’histoire et la géographie de la Corée, la biologie, les mathématiques, la culture physique, la science militaire, l’histoire des révolutions du monde et d’autres matières encore, et il prit même la peine de me copier l’emploi du temps sur un bout de papier.

    Je me liai ainsi d’amitié avec Pak Cha Sok qui, plus tard, lors de la lutte armée, me causera une douleur poignante. En effet, il tombera dans l’erreur plus tard, mais à l’Ecole Hwasong l’amitié nous unissait étroitement.

    Le même jour, dans l’après-midi, Choe Chang Gol, de la 6e compagnie, vint me voir chez Kim Si U, accompagné d’une dizaine de camarades. Peut-être que je leur avais fait bonne impression, et comme ils m’avaient trouvé très jeune, ils avaient probablement eu envie de me parler.

    Choe Chang Gol avait une grande cicatrice à la tête. Avec son front large et ses sourcils touffus et noirs, il avait l’air très viril. De haute taille, robuste, il aurait pu passer pour un homme bien fait si ce n’était cette cicatrice. Par sa manière de s’exprimer et son allure, il attirait les gens. Dès notre première rencontre, il m’avait laissé une inoubliable impression dans le cœur.

    « Song Ju, vous dites n’avoir que 14 ans, mais vous avez l’air beaucoup plus mûr. Comment, à votre âge, avez-vous pu servir dans l’armée indépendantiste et entrer à notre école? »

    Telle fut sa première question. On aurait dit qu’il retrouvait une vieille connaissance; il souriait sans cesse et ne me quittait pas des yeux.

    Je lui répondis brièvement.

    Ils s’étonnèrent d’apprendre que j’étais le fils aîné de Kim Hyong Jik, et ils jetèrent sur moi des regards envieux. Ils se montrèrent dès lors plus gentils avec moi et me questionnèrent pour savoir ce que j’avais vu en Corée.

    Après, je posai à Choe Chang Gol une question sur la vie dans les troupes indépendantistes.

    Il commença par m’expliquer comment il avait reçu sa blessure à la tête. Il parlait avec beaucoup d’humour, en plaisantant. Ce qui caractérisait sa façon de s’exprimer, c’était qu’il ne disait jamais « je », mais toujours « Choe Chang Gol ». Il disait par exemple: « Choe Chang Gol l’a fait », « Choe Chang Gol a été trompé », au lieu de dire: « je l’ai fait » et « je me suis laissé prendre », ce qui provoquait l’hilarité générale.

    Voici ce qu’il me raconta:

    « Cela arriva lorsque Choe Chang Gol servait dans l’armée comme soldat de Ryang Se Bong. Un jour, ayant capturé un mouchard à Kaiyuan, il devait faire halte dans un hôtel. Or, cet homme négligent s’est mis à somnoler, devant le prisonnier, tant il était épuisé par la fatigue après n’avoir fait que quelques dizaines de kilomètres. Le prisonnier s’est débarrassé de la corde qui le ligotait et frappa d’un coup de hache la tête de Choe Chang Gol, puis s’enfuit. Par bonheur, la lame a glissé sur l’os. Ainsi, la tête de Choe Chang Gol a reçu cette “décoration”. Quelle triste histoire! Quiconque sera négligent sera cité au même ordre que Choe Chang Gol. »

    Après environ deux heures d’entretien, au cours desquelles nous parlâmes à cœur ouvert, je trouvai l’homme très intéressant. J’avais des centaines de camarades avec lesquels j’avais fait connaissance dans ma jeunesse, mais pas un seul d’entre eux ne m’avait jamais parlé avec autant d’humour que lui.

    Plus tard, je connus très bien sa famille et ses antécédents. Son père tenait une hôtellerie à Fushun. Il lui avait demandé de rester à la maison pour l’aider dans son entreprise, mais Choe Chang Gol avait refusé carrément et quitté la maison pour s’enrôler dans l’armée avec la détermination de se joindre à la lutte pour l’indépendance nationale. Lorsqu’il servait dans l’armée indépendantiste, sa grand-mère était allée le voir plusieurs fois à Sanyuanpu, dans l’espoir de le dissuader de continuer, mais en vain. Il n’avait pas renoncé à sa conviction, disant qu’il lui était impossible de s’occuper de l’hôtellerie pour sa famille parce que le pays était perdu.

    Je fis connaissance avec de nombreux autres jeunes gens venus à l’Ecole Hwasong de différentes régions de la Mandchourie du Sud et de Corée avec la détermination de lutter contre l’occupant japonais. Parmi eux figuraient Kim Ri Gap, Kye Yong Chun, Ri Je U, Pak Kun Won, Kang Pyong Son et Kim Won U.

    Tous les après-midi, ils venaient s’entretenir avec moi. Je m’en félicitais, mais cela m’étonnait aussi. Ainsi, dès les premiers temps, je fis la connaissance de jeunes gens qui étaient mes aînés de cinq à dix ans. C’est pour cette raison-là qu’il y a de nombreuses personnes plus âgées que moi parmi mes compagnons d’armes de l’époque où je militais pour le mouvement de la jeunesse étudiante ou de celle où j’opérais dans la clandestinité pour la révolution.

    Au bout de quelques jours à l’Ecole Hwasong, je me rendis compte que la vie y était encore pire que le militant de Fusong ne me l’avait décrite avant mon départ. Des pupitres et des chaises usés, un peu de matériel de sport, voilà tout ce qui composait son équipement.

    Mais pourtant, je nourrissais un grand espoir. Bien que le bâtiment fût minable et petit, les jeunes gens qui y vivaient étaient combien dignes de confiance. Bien que pauvre matériellement, je trouvais cette école spirituellement riche, car il y avait un grand nombre d’élèves pleins de ferveur, ce qui me satisfaisait plus que toute autre chose.

    

    

    

    2. Désenchantement

    

    

    Bientôt, je m’habituai à la vie de l’Ecole Hwasong. Au bout d’une quinzaine de jours, je ne trouvai plus les cours si difficiles.

    La matière la plus ennuyeuse pour les élèves était les mathématiques. Un jour, pendant une leçon, je résolus sans peine un problème compliqué comprenant quatre opérations, sur lequel plusieurs camarades, qui avaient été désignés, avaient échoué; ceux-ci s’en émerveillèrent: ayant quitté tôt l’enseignement classique, ils avaient servi pendant plusieurs années dans les troupes indépendantistes.

    Après cela, certains jeunes à la barbe naissante qui étaient paresseux me causèrent beaucoup d’ennui, car ils venaient me déranger chaque fois qu’ils avaient à faire un devoir de mathématiques.

    En revanche, ils me contèrent leurs nombreuses expériences vécues dont beaucoup méritaient d’être partagées, et lors des exercices militaires qui demandaient une grande endurance physique, ils tâchaient de m’aider de leur mieux.

    Ainsi, nous devînmes amis intimes, au point d’ouvrir notre cœur les uns aux autres. Au début, mes camarades pensaient qu’une jeune recrue comme moi ne serait qu’un fardeau pour eux, qui étaient plus âgés. Mais, comme je ne me laissai pas dépasser par les autres, ni dans les études ni aux exercices militaires, et que je m’assimilai bien à eux, ils me traitèrent d’égal à égal, sans faire cas de notre différence d’âge.

    Je peux dire que j’étais alors dans une situation assez favorable.

    Mais, un peu plus tard, l’enseignement qu’on donnait à Hwasong commença à me paraître répugnant. Bien que cette école ait été fondée et qu’elle fût gérée par des collègues de mon père, j’y découvrais des séquelles d’idées et de méthodes de la vieille génération.

    Bien que le mouvement nationaliste bourgeois existât depuis plusieurs dizaines d’années, l’enseignement de cette école manquait de théorie qui en synthétise et analyse les expériences de manière critique. Les nationalistes bourgeois, tout en dirigeant ce mouvement pendant plusieurs décennies, n’avaient fourni aucune thèse ni écrit aucun manuel de base.

    Quant aux chefs des troupes indépendantistes ou aux patriotes qui venaient visiter l’école, ils ne faisaient que clamer l’indépendance, en tapant sur la tribune. Ils ne connaissaient pas les méthodes à employer pour former les forces révolutionnaires, mobiliser les masses, réaliser l’unité des rangs du mouvement pour l’indépendance, pas plus qu’il n’existait de règlement ou de tactique adéquats pour la lutte armée. L’histoire de la Corée que l’on y enseignait n’était que celle des dynasties royales, et l’histoire de la révolution mondiale, celle de la révolution bourgeoise.

    Des idées nationalistes et une instruction militaire périmée, datant du temps d’avant l’annexion de la Corée par le Japon, voilà tout ce qu’on enseignait dans cette école.

    Les professeurs, imprégnés de ces idées, encore qu’ils parlassent à profusion de la résistance antijaponaise et de l’indépendance nationale, ne préconisaient que des procédés de lutte archaïques. La direction de l’école invitait souvent des vétérans des troupes indépendantistes à venir nous raconter leurs faits d’armes sur l’exemple desquels ils prônaient la tactique des attentats isolés, méthode employée par An Jung Gun, Jang In Hwan, Kang U Gyu, Ri Jae Myong, Ra Sok Ju et d’autres martyrs.

    Les élèves se plaignaient souvent en disant: « Est-ce cela, une école militaire destinée à la formation des cadres de l’armée indépendantiste? Seulement de nom. Comment pourrions-nous chasser les Japonais, nous qui nous exerçons avec un fusil en bois, sans cartouches à balle? »

    Une fois, lorsqu’un élève demanda à son instructeur quand on pourrait manier des armes modernes, celui-ci, d’un air perplexe, lui répondit évasivement que ce serait bientôt puisque les cadres de l’armée indépendantiste faisaient l’impossible pour en acheter aux Etats-Unis ou en France avec les fonds qu’ils avaient recueillis. Voilà que l’on devait se tourner vers les pays occidentaux pour se procurer des fusils!

    Chaque fois que, pendant l’exercice militaire, je devais courir avec un sac de sable attaché au jarret, je me demandais si nous pourrions de cette façon vaincre les Japonais.

    Autrefois, l’armée Tonghak de Jon Pong Jun, forte de milliers ou de dizaines de milliers d’hommes, fut détruite dans le col Ugumchi, ne pouvant tenir tête à une troupe japonaise de mille hommes équipée de fusils modernes. Ils étaient presque à cent contre un et auraient bel et bien pu prendre Kongju, puis Séoul. Pourtant, l’armée dut essuyer une défaite cuisante parce qu’elle était faible en armement et en moral.

    Quant aux troupes de francs-tireurs, elles n’étaient pas de beaucoup supérieures en armement à l’armée Tonghak. Il est vrai qu’elles possédaient des armes modernes, mais en nombre trop limité; la plupart de leurs hommes se servaient d’armes blanches ou de fusils à mèche. Je pense que c’est pour cette raison que les historiens qualifient leur lutte de guerre entre le fusil à mèche et le modèle 38. Il n’est pas difficile d’imaginer quelle patience douloureuse et quel combat acharné il fallait soutenir quand, armé d’un fusil à mèche – on devait allumer la mèche pour chaque coup de feu –, on essayait de l’emporter sur un ennemi qui se servait d’un fusil modèle 38, capable de tirer plus de dix coups par minute.

    Tant que la capacité réelle du fusil à mèche ne fut connue que des francs-tireurs, les Japonais prenaient la fuite, pris de panique, rien qu’au bruit du coup de feu causé par cet engin; mais après qu’ils se fussent renseignés, loin de la craindre, ils dédaignaient notre arme. Imaginez donc le résultat de leur bataille: les francs-tireurs, anciens étudiants confucianistes, fidèles à l’éthique et aux conventions de l’ancienne noblesse, ne quittaient pas, même pendant le combat, leur chapeau et leur manteau traditionnels si gênants.

    L’armée japonaise les écrasa avec ses canons et ses mitrailleuses.

    La force militaire du Japon était devenue beaucoup plus puissante. Comment pourrait-on défaire, par des exercices militaires consistant à courir avec un sac de sable, cette puissante armée impérialiste, approvisionnée en tanks, canons, navires, avions et autres armements et matériel de guerre du dernier modèle fabriqués en série?

    Ce qui me désappointait le plus, c’était le retard idéologique de l’Ecole Hwasong. Comme les autorités de l’école étaient exclusivement attachées au nationalisme et se défiaient des autres idéologies, les élèves suivaient naturellement cette tendance.

    Il y avait aussi des jeunes qui regrettaient la royauté féodale ou nourrissaient des illusions sur la démocratie à l’américaine.

    Cette tendance se révélait surtout pendant les séances de travaux dirigés sur l’histoire de la révolution mondiale. Des élèves, désignés par le professeur, ne faisaient que répéter ce qui avait été traité à la leçon, parlant d’une manière diffuse du développement du capitalisme.

    Ce style d’étude dogmatique m’agaçait on ne pouvait plus. Les cours de science politique excluaient strictement la considération des réalités vivantes, telles que l’indépendance de la Corée, les masses populaires coréennes, etc. On enseignait, puis on requérait des élèves une répétition mécanique de ce qui était dit dans le manuel ou dans le plan de cours.

    Trouvant qu’il était juste d’engager des discussions autour des questions pratiques portant, entre autres, sur l’avenir de la Corée, je demandai à un élève, qui venait de terminer son exposé, quel régime devrait être instauré dans notre pays après l’indépendance.

    Il répondit sans hésitation que la Corée devrait opter pour le capitalisme. Si notre nation, disait-il, a été privée de son pays par les Japonais, c’est parce que les gouvernants féodaux, alors que les autres pays s’acheminaient vers le capitalisme, avaient passé leur temps à déclamer des poèmes au clair de lune. Il faut, ajoutait-il, instaurer une société capitaliste pour ne pas répéter le passé.

    Certains autres préconisaient même de restaurer la dynastie féodale.

    Pas un élève ne préconisait l’instauration d’une société authentiquement démocratique ou d’une société dont les masses laborieuses seraient les maîtres. Il me semblait qu’ils ne tenaient aucunement compte du courant d’idées de l’époque, caractérisé par la transformation du mouvement nationaliste pour la libération nationale en mouvement communiste.

    D’autres encore restaient les bras croisés, prétendant que la question du régime à instaurer était à voir après l’indépendance et qu’il était inutile de prendre d’ores et déjà parti pour le capitalisme ou pour la restauration de la dynastie.

    En écoutant ces discussions, je ressentis encore plus le retard de l’éducation nationaliste dispensée par l’Ecole Hwasong. Quelle pensée anachronique que de vouloir restaurer la dynastie féodale ou d’opter pour le capitalisme! J’en étais navré.

    A bout de patience, je me levai et dis que la révolution bourgeoise n’était pas admissible dans notre pays comme dans les pays européens et qu’il ne fallait pas non plus restaurer la domination féodale. Puis je continuai en ces termes:

    « La société capitaliste ou la société féodale permettent aux riches de vivre dans l’opulence en exploitant les masses laborieuses. Il n’est pas question d’instaurer ce genre de société inéquitable en Corée après l’indépendance. Si l’on ne considère que la civilisation du capitalisme axée sur le machinisme, en se refusant à voir ses défauts, on commet une grave erreur. Restaurer la dynastie féodale serait encore plus absurde. Qui peut regretter le régime de royauté qui a bradé notre pays aux forces extérieures? Qu’est-ce que les rois ont fait de mieux que de dépouiller le peuple, de décapiter ou d’exiler leurs fidèles ministres à cause d’une parole de sagesse?

    « Après l’indépendance de la Corée, nous devrons édifier, sur le sol de la patrie, une société sans exploitation ni oppression, une société où les masses laborieuses, ouvriers et paysans en premier lieu, vivraient heureux… »

    De nombreux élèves se rallièrent à mon opinion. Qui, d’ailleurs, ne voudrait pas bâtir une société riche et puissante, sans exploitation ni oppression, et fondée sur l’égalité?

    La classe terminée, Choe Chang Gol vint me serrer la main, en me disant que j’avais présenté un bon exposé. Il se montra très satisfait, faisant remarquer que j’avais brillé dans ma manière de répandre les idées communistes sans même prononcer une seule fois le mot de communisme.

    Les imperfections de l’Ecole Hwasong traduisaient celles du mouvement nationaliste lui-même. A travers cette école, je pouvais me faire une idée de l’aspect général de ce dernier.

    A cette époque, les troupes indépendantistes dépérissaient et ne faisaient que rivaliser d’influence. Ayant presque cessé de déployer des actions militaires telles qu’elles en avaient menées de temps à autre durant la première moitié des années 1920, à l’intérieur du pays comme dans les régions du bord de l’Amnok, elles s’isolèrent chacune dans son secteur ne s’occupant que de la collecte des fonds de guerre.

    Les huiles du gouvernement provisoire de Shanghai, ou soi-disant « grand gouvernement représentant la nation coréenne », s’étaient divisées entre factions dites d’« autonomie » ou d’« indépendance » et se disputaient âprement les portefeuilles. Cela explique d’ailleurs le remplacement fréquent du chef du gouvernement provisoire. A noter qu’il y eut même deux remaniements ministériels en une seule année.

    Loin de tirer la leçon du fait que la « pétition pour l’indépendance de la Corée » n’avait même pas pu être mise à l’ordre du jour lors de la Conférence de la paix de Paris à cause des machinations de sabotage ourdies par les représentants des pays membres de l’Entente, dont les Etats-Unis, les gros bonnets du gouvernement provisoire ne cessaient de recourir à ce genre de « pétition » obséquieuse, portant ainsi atteinte à la dignité nationale.

    Qui plus est, lorsque la mission parlementaire américaine pour l’inspection en Orient arriva à Séoul, via Shanghai, ils poussèrent les éléments serviles proaméricains du pays à faire don aux parlementaires américains d’insam, de pièces d’argenterie et d’autres objets d’art de valeur.

    Mais, vers le milieu des années 1920, les difficultés financières obligèrent ce gouvernement à baisser son enseigne et, finalement, à vivre de la charité que lui faisait le gouvernement de Chongqing, dirigé par Jiang Jieshi.

    Bon nombre de dirigeants du mouvement nationaliste issus de la classe riche, enclins à l’oscillation politique, se rendirent à l’ennemi, ayant pris peur de la poussée révolutionnaire des masses populaires. De « patriotes » qu’ils s’étaient déclarés être, ils dégénérèrent en laquais de l’impérialisme japonais, en partisans de l’« amélioration de la nation », entravant ainsi le mouvement de libération nationale.

    En affichant l’« administration civile », les impérialistes japonais proclamaient: s’ils veulent l’indépendance nationale, les Coréens doivent, au lieu de s’opposer à la domination japonaise, y collaborer, tâcher d’obtenir l’autonomie sous la domination coloniale, développer leur culture et leur économie et améliorer leur caractère national.

    Ce sont précisément les dirigeants du mouvement nationaliste issus de la classe possédante qui ont adhéré à cette propagande. Sous le masque d’« amélioration de la nation » et de « préparation des forces », ils préconisaient le « développement » de l’éducation et de l’industrie et l’« épanouissement de l’individualité », ainsi que la « collaboration entre les classes », l’« unité sur un pied d’égalité », l’« autonomie nationale », etc.

    Ce vent réformiste se déchaînait aussi à l’Ecole Hwasong.

    Le salon de Kim Si U était toujours rempli de jeunes qui venaient dans le désir de parler politique avec moi. Comme je lisais alors beaucoup de livres marxistes-léninistes provenant de la bibliothèque de Kim Si U, nos conversations portaient naturellement sur des sujets politiques.

    A Fusong, j’avais lu Vie de Lénine, Essence du socialisme, mais c’est à Huadian que je me mis vraiment à lire ce genre de livres. Si, auparavant, je me contentais de comprendre leur contenu, depuis mon entrée à Hwasong je réfléchissais, tâchant toujours de relier les principes révolutionnaires classiques aux réalités coréennes. Je désirais en savoir beaucoup sur les moyens pratiques de faire la révolution en Corée.

    Quelle méthode faut-il adopter pour abattre l’impérialisme et recouvrer le pays? Quelle est la cible de la lutte pour la libération de la patrie et à quelles couches sociales faut-il s’allier? Quel chemin emprunter, après l’indépendance nationale, pour édifier le socialisme, puis le communisme? … Tout cela m’était inconnu.

    Pour trouver une solution à ces questions, quand je prenais un livre, je le lisais et le relisais jusqu’à ce que je trouve le passage voulu. S’il parlait du problème des colonies surtout, je le relisais à maintes reprises. Ainsi, j’étais inépuisable en sujets lors des discussions avec les camarades qui venaient me voir.

    Nous parlions surtout du nouveau courant d’idées et de l’Union soviétique. Quand il s’agissait de tels sujets, les élèves restaient pensifs, immobiles, en se figurant un nouveau monde, libre de l’exploitation et de l’oppression. Ils trouvaient ces conversations beaucoup plus intéressantes que les théories préconisant la restauration de la dynastie, le capitalisme et l’« amélioration de la nation ». Même dans les esprits les plus traditionalistes commençait à poindre un intérêt pour la nouveauté.

    Mais une fois à l’école, on ne pouvait plus parler librement ni de Lénine ni de la Révolution d’Octobre, car la direction l’interdisait.

    Je me sentais de plus en plus désabusé à l’égard de l’Ecole Hwasong.

    

    

    

    3. L’Union pour abattre l’impérialisme

    

    

    L’enseignement périmé que dispensait l’Ecole Hwasong me persuada de la nécessité d’abandonner les méthodes caduques. Ma conviction s’affermissait: il ne serait jamais possible d’obtenir l’indé-pendance nationale avec un petit détachement armé de quelques fusils qui ne fait qu’abattre des policiers japonais isolés sur son chemin et collecter des fonds en passant d’une rive à l’autre de l’Amnok.

    Je pris la ferme résolution de frayer la voie à la libération de la patrie par une autre méthode. Mon avis était partagé par mes camarades.

    Mais ils étaient peu nombreux. La plupart des élèves n’acceptèrent pas tout de suite le nouveau courant d’idées que je professais; ils s’en méfiaient ou le rejetaient tout net.

    L’Ecole Hwasong interdisait même de lire les livres communistes.

    Quand j’apportai à l’école le Manifeste du parti communiste, des élèves vinrent me conseiller à voix basse de le lire chez moi seulement. Les autorités de l’école se méfiaient le plus des publications communistes; elles avaient, disait-on, menacé les élèves de punition sévère en cas d’infraction.

    Je répliquai alors: « Comment pourrons-nous accomplir notre œuvre si nous négligeons les livres que nous avons besoin de lire? Il faut lire, au risque d’être renvoyé, les livres qui nous semblent parler raison. »

    Ce Manifeste du parti communiste venait de la bibliothèque de Kim Si U, laquelle contenait beaucoup de livres communistes. Cette bibliothèque témoignait de l’attitude de Kim Si U qui voulait s’associer au courant de l’époque caractérisé par la transformation du mouvement de libération nationale, mouvement nationaliste, en mouvement communiste.

    Pour ce qui est de moi, je ne pouvais pas ne pas éprouver du mécontentement à l’égard de la direction de l’école qui défendait la lecture de ces livres. Or, ni les règlements de l’école, ni rien ne pouvait refroidir notre ardeur pour les nouvelles idées qui nous pénétraient. Au mépris de l’exigence de l’école, je m’appliquai à la lecture des livres communistes. Entre-temps, les élèves qui voulaient les lire se firent si nombreux qu’il nous fallait définir l’ordre de priorité et le délai de lecture et les obliger à rendre les livres en temps voulu. Mes camarades de classe, adeptes du nouveau courant d’idées, observaient assez bien ces règles établies en secret entre nous.

    Néanmoins, il y en avait un qui les enfreignait souvent: c’était l’insouciant Kye Yong Chun. Il n’observait pas le délai de lecture accordé, pas plus qu’il ne prenait de précaution en choisissant l’endroit pour lire. Il garda sur lui le Manifeste du parti communiste pendant plus de dix jours. Quand je lui enjoignis de le passer à d’autres, il me pria d’attendre encore deux jours, disant qu’il y avait quelques passages dont il voulait encore prendre note.

    Le lendemain, il ne vint pas à l’école; il s’éclipsa du pensionnat. A l’heure du déjeuner, après les cours du matin, il resta introuvable. Nous le découvrîmes enfin au bord de la rivière Huifahe, à plat ventre dans l’herbe, absorbé dans sa lecture.

    Je lui fis observer que c’était très bien de s’absorber dans la lecture, mais qu’il fallait lire en regardant aux circonstances et aux endroits et sans jamais manquer la classe.

    Il me répondit qu’il tiendrait compte de mes avertissements. Mais le lendemain, au cours d’histoire, le professeur saisit le livre qu’il lisait en cachette. Celui-ci arriva jusque dans les mains du directeur et provoqua un scandale.

    La direction de l’école, ayant appris que c’était moi qui avais apporté ce livre de la bibliothèque de Kim Si U, dépêcha chez ce dernier ainsi qu’à moi le professeur d’histoire qui nous réprimanda vertement. Il déclara à Kim Si U qu’il ne seyait pas au chef du bureau général, appelé à porter une aide efficace aux affaires de l’école, de laisser les élèves lire des livres politiques de gauche; puis il lui demanda de leur défendre désormais de lire des livres de ce genre. Quant à moi, il me somma de faire attention à ma conduite.

    Je ne pouvais m’empêcher de m’insurger contre cette attitude de l’école:

    « Pour avoir une saine personnalité, dis-je, il faut assimiler des connaissances étendues, n’est-ce pas? Pourquoi la direction de l’école prive-t-elle les jeunes, qui doivent assimiler tout leur soûl de nouveautés, du droit d’étudier des idées progressistes mondialement reconnues? Quiconque sait lire lit les ouvrages de Marx et de Lénine, qui sont en vente jusque dans les librairies ordinaires. Mais pourquoi l’Ecole Hwasong, elle seule, interdit-elle de lire ces auteurs? »

    Je manifestai ainsi à Kim Si U mon mécontentement vis-à-vis de l’école.

    Après un profond soupir, il avoua que, puisqu’il s’agissait de la politique du Jong-ui-bu et de l’orientation de l’école, il n’était pas en mesure de s’y opposer.

    La valeur d’un être humain se définit par sa mentalité. C’est notre critère de jugement. Il en est de même de l’éducation que donne une école. Cependant, la direction de l’Ecole Hwasong s’efforçait vainement d’endiguer les vagues du nouveau courant d’idées par des idées rétrogrades.

    Cet événement révéla aux élèves l’existence, dans l’école, d’un groupe d’étude du marxisme-léninisme. La direction fit un grand tapage, nous menaçant de renvoi et de punition sévère. Mais cela eut pour effet d’exciter encore plus la sympathie et la curiosité des jeunes âmes pour les idées communistes.

    Par la suite, des élèves plus nombreux venaient m’emprunter des livres politiques de gauche.

    Je commençai à rencontrer, l’un après l’autre, ceux qui étaient à mes yeux susceptibles de partager ma pensée et mon sort.

    De son vivant, mon père m’avait souvent dit d’être habile dans le choix de mes camarades et d’en avoir beaucoup. Quelque juste et quelque noble que soit son objectif, un homme ne pourra jamais l’atteindre sans amis. Cet enseignement de mon père était gravé dans mon esprit.

    Parmi les nombreux élèves que j’avais rencontrés, il y avait un qui se nommait Ri, ancien combattant de la première compagnie de l’armée indépendantiste. Intelligent, compétent et de bonne disposition, il était aimé des autres. Mais chose bizarre, il avait un esprit conservateur. C’était précisément lui qui avait été le premier à prendre parti pour la restauration de la dynastie au cours d’histoire de la révolution mondiale.

    Jusque-là, lui et moi n’avions fait qu’échanger quelques mots, quand nous nous croisions. Mais nous sommes devenus si intimes que nous pouvions maintenant épancher notre cœur l’un devant l’autre. Cette amitié datait du match de football que nous avions disputé avec la classe supérieure de l’Ecole primaire pour Coréens. Jouant alors en avant, il s’était blessé à la jambe en entrant en collision avec un joueur de l’équipe adverse.

    Je le soignai pendant plus de dix jours, restant auprès de lui au pensionnat, ce qui nous permit de nous rapprocher à tel point que nous pouvions nous parler à cœur ouvert.

    « J’ai été bête, me disait-il, de réclamer la restauration de la dynastie au cours d’histoire de la révolution mondiale. Comme tu l’as dit, il me semble juste que, après l’indépendance, notre pays opte pour une société où les travailleurs mènent une vie aisée. J’aimerais bien que nous vivions heureux après avoir chassé au plus tôt ces canailles de Japonais.

    – Crois-tu, lui demandai-je, que nous puissions vaincre les Japonais après avoir reçu la formation militaire que dispense actuellement l’Ecole Hwasong? Alors qu’on affirme que le Japon est une des cinq grandes puissances mondiales, pourrons-nous tenir tête à cet ennemi redoutable avec les seules forces de l’armée indépendantiste et avec un armement aussi minable?

    – Pour se battre, répliqua-t-il, il n’y a pas d’autre moyen que de fortifier le corps et de s’exercer au tir. C’est ce qu’ont fait les vétérans du mouvement indépendantiste.

    – Mais non, disais-je, de cette façon, il est impossible d’obtenir l’indépendance. Pour trouver une méthode valable, je lis maintenant des ouvrages de Marx et de Lénine riches en enseignements. Du moment que les impérialistes japonais calomnient haineusement les idées communistes et que les nationalistes invétérés repoussent le socialisme, il ne faut pas qu’en entendant les riches médire du socialisme, nous autres, fils d’ouvriers et de paysans, nous critiquions sans raison le communisme, sans même savoir ce qu’il a à offrir. Pour se faire un véritable partisan du mouvement pour l’indépendance, un authentique patriote, il faut étudier assidûment le marxisme-léninisme. »

    Mon interlocuteur sombra dans une profonde réflexion comme s’il approuvait mes paroles, puis il me demanda si je pouvais lui prêter ces livres.

    Je lui répondis que je les lui prêterais volontiers après la guérison de sa blessure et l’encourageai à bien se soigner.

    La vague de sympathie avec le nouveau courant d’idées déferlait irrésistiblement sur l’Ecole Hwasong. La plupart des élèves, sauf quelques esprits entêtés, favorables au nationalisme, adhéraient ainsi aux idées progressistes.

    J’organisais souvent, avec des élèves progressistes, des discussions sur les livres lus, soit chez Kim Si U, soit chez Kang Je Ha, directeur adjoint, soit au bord de la rivière Huifahe.

    Quand la discussion avait lieu dans le cabinet de travail de Kim Si U, celui-ci, d’un air sérieux, défendait sévèrement aux membres de sa famille d’entrer, sans parler des visiteurs. Parfois, assis sur la terrasse, sous l’auvent, il faisait le guet, ayant l’air de bricoler tranquillement chez lui. J’éprouvais alors de l’amour et de la sympathie pour lui, avec sa tranquillité particulière. Si nous avions choisi la maison de Kang Je Ha pour notre discussion, ce n’était pas seulement que je fûs intime avec son fils, Kang Pyong Son, mais encore parce que Kang Je Ha lui-même avait été l’ami de mon père et qu’il avait une bonne formation idéologique.

    Bien que nationaliste, il ne refusait pas le communisme, loin de là! Quand j’allais le voir, il me faisait asseoir et me faisait de la propagande communiste. « Nous autres, disait-il, nous sommes trop âgés pour faire quelque chose. Mais vous, vous devez triompher et employer même des méthodes communistes s’il faut. » Ces paroles me réconfortaient beaucoup. Chez lui, il y avait aussi plusieurs livres communistes.

    A ce que je me rappelle, à l’époque, nos discussions étaient d’un niveau très élevé et tournaient autour des aspects pratiques de la révolution coréenne, ce qui permettait aux jeunes de se faire une opinion identique en la matière.

    Un jour que nous tenions ces rencontres, mon camarade Ri, auquel j’avais prodigué des soins, vint, sur ses béquilles, me demander les livres que je lui avais promis. A force de garder le lit, quand les autres progressaient sur la nouvelle voie, il se serait senti à la traîne. Ainsi, il nous rejoignit.

    Les capitalistes prennent grand plaisir à amasser de l’argent, dit-on. Mais, pour moi, c’est un bonheur indicible, un plaisir extrême que de gagner des camarades. Comment pourrait-on comparer la joie de se faire un ami à celle de ramasser un lingot d’or?

    Ainsi, c’est pendant mes jours à l’Ecole Hwasong que ma lutte a démarré pour me faire des camarades. Et depuis, j’y consacre toute ma vie.

    En voyant un grand nombre de camarades réunis autour de moi, je me creusais la tête pour savoir comment les rallier organisation-nellement et entreprendre la grande besogne. Je me confiai à mes amis. Si ma mémoire est bonne, c’était au cours d’une réunion convoquée vers la fin du mois de septembre.

    J’ai alors beaucoup parlé, me semble-t-il, de la nécessité d’avoir une organisation. Pour obtenir l’indépendance nationale et bâtir un monde où les travailleurs vivraient heureux, nous aurions un long chemin ardu à nous frayer. Nous triompherions sûrement si nous grossissions nos rangs et nous livrions avec persévérance à un combat sanglant. Après avoir mis sur pied une organisation, nous regrouperions les masses autour d’elle et éveillerions leur conscience, puis le pays serait libéré grâce à leurs forces. A ces paroles, tout le monde poussa des cris de joie et demanda à avoir l’organisation au plus vite.

    Je leur dis alors que, pour créer l’organisation, il fallait faire des préparatifs et gagner davantage de camarades susceptibles de partager nos vues et d’entrer dans la lutte avec nous.

    A la réunion, nous élûmes des personnes dignes de devenir membres de la future organisation, puis nous assignâmes à chacun la tâche d’éduquer l’une d’elles.

    Quelques jeunes exprimèrent leur inquiétude: en créant une nouvelle organisation, nous risquions de donner naissance à une faction de plus.

    Je leur dis alors: « L’organisation que nous allons fonder sera une organisation révolutionnaire de type nouveau, foncièrement différente des factions des nationalistes ou des communistes. Ce n’est pas une organisation de nature à livrer des querelles sectaires, mais destinée à faire la révolution. Nous nous contenterons de lutter et de lutter encore, en nous consacrant entièrement à la révolution. »

    Le délai des préparatifs expiré, nous tînmes, le jour de la fête nationale chinoise (le 10 octobre), une réunion préliminaire pour fonder l’organisation, à laquelle nous discutâmes de l’appellation, du caractère, du programme militant et des règles d’activité de la future organisation. Ce fut, une semaine plus tard, c’est-à-dire le 17 octobre 1926, chez Kim Si U, qu’elle fut constituée formellement.

    La réunion se déroula dans une chambre modeste, sans tribune, et chauffée par le sol. Mais aujourd’hui encore, après plus de 60 ans, ses participants enthousiastes me reviennent à la mémoire.

    Ce jour-là, mes camarades et moi-même étions en proie à une vive émotion. Une fois présent sur le lieu où l’on allait fonder l’organisation, je ne sais pourquoi je pensai à mon père, ainsi qu’à l’Association nationale coréenne. Dans son dessein de fonder l’A.N.C., mon père avait regroupé des camarades dispersés un peu partout, en parcourant des milliers et des milliers de kilomètres, durant plusieurs années. Après la constitution de cette organisation, il s’était consacré corps et âme à la réalisation de son idéal avant de mourir. Il avait légué ses aspirations inassouvies à ses enfants.

    A la pensée que j’avais fait le premier pas sur la voie pour réaliser l’objectif de mon père, qui m’avait dit de reprendre coûte que coûte le pays, « dussé-je voir mes os broyés et mon corps réduit en lambeaux », le cœur me battit d’émotion et les larmes me montèrent aux yeux.

    Le programme de notre organisation incluait naturellement cet idéal de mon père.

    Je revois encore nettement les jeunes qui parlaient avec véhémence à la réunion de ce jour-là. Choe Chang Gol, Kim Ri Gap, Ri Je U, Kang Pyong Son, Kim Won U, Pak Kun Won, ainsi que Ri Jong Rak et Pak Cha Sok, lesquels nous trahiront plus tard, firent serment de sacrifier leurs corps et leur sang pour la cause de la révolution.

    Les uns étaient éloquents, les autres, moins. Mais tous firent des interventions excellentes. Quant à moi, je tins un discours un peu long pour l’époque.

    Je proposai d’appeler l’organisation l’Union pour abattre l’impérialisme, avec comme sigle l’U.A.I.

    L’U.A.I. était une organisation politique de type nouveau, saine et originale, née dans les tourments de l’histoire, enfantée par les jeunes de la nouvelle génération aspirant au socialisme et au communisme, dans le but d’obtenir la libération nationale et sociale sous des enseignes d’anti-impérialisme, d’indépendance et d’émancipation des masses.

    Si, en fondant cette organisation dans le but d’édifier le socialisme, puis le communisme, nous avions décidé de l’appeler l’Union pour abattre l’impérialisme, c’était pour éviter que les nationalistes ne la soupçonnent d’être une organisation de gauche, car nous attachions beaucoup d’importance à nos relations avec eux.

    Ma proposition fut approuvée à l’unanimité.

    Son programme militant que j’avais proposé fut aussi adopté.

    Puisque l’U.A.I. était une organisation ayant pour mission de détruire l’impérialisme en général, elle avait des mots d’ordre grandioses.

    L’U.A.I. s’était fixé pour tâches immédiates le renversement de l’impérialisme japonais et la libération et l’indépendance de la Corée, et comme objectif final l’édification du socialisme, puis du communisme en Corée, voire le renversement de tout impérialisme dans le monde et l’édification du communisme sur la terre entière.

    Nous adoptâmes aussi l’orientation des activités à suivre pour réaliser ce programme.

    Ses statuts, imprimés à la ronéo (등사기), furent distribués aux jeunes présents à la réunion. A cette réunion, Choe Chang Gol proposa de m’élire président de l’U.A.I.

    Nous courûmes, la main dans la main, au bord de la rivière Huifahe, où nous chantâmes et prêtâmes le serment solennel de partager le lot de vivre ou de mourir sur le chemin de la révolution, au nom de la patrie et de la nation.

    Ce soir-là, le sommeil me fuyait, je passai la nuit sans dormir, tant mon émotion et ma joie étaient grandes. A franchement parler, nous étions si émus et si heureux que nous avions l’impression d’avoir fait la conquête du monde entier.

    La joie même d’un milliardaire sur son tas d’argent ne pourrait être comparée à celle que nous éprouvions alors.

    A l’époque, au sein du mouvement communiste, il y avait beaucoup d’organisations avec des noms et des programmes pompeux.

    Notre organisation ne faisait que de naître. Par son envergure, elle n’était pas à même d’être comparée à ces autres organisations. Le monde ne connaissait même pas encore l’existence de l’U.A.I.

    Si nous étions toutefois envahis d’une joie aussi délirante après la fondation de l’U.A.I., c’est que nous étions noblement conscients que c’était une organisation révolutionnaire communiste de type nouveau, foncièrement différente des précédentes.

    L’U.A.I. n’était pas dérivée d’une faction. De plus, ses membres n’étaient pas issus de divers groupes ou organisations en exil. Ils étaient aussi purs et sains qu’une feuille de papier vierge. Bref, l’U.A.I. était de sang pur.

    Ses membres étaient tous des hommes remarquables. Ils pouvaient faire un discours, écrire une thèse, composer un air de musique, soutenir une lutte à main nue. En termes actuels, ils étaient capables de se battre à « un contre cent » ou à « un contre mille ». Dans la mesure où ils s’étaient engagés, de concert, à ouvrir au monde une nouvelle voie, leur enthousiasme semblait monter à l’assaut du ciel.

    Plus tard, chaque fois que l’œuvre révolutionnaire que nous avions entreprise rencontrait une conjoncture difficile, les membres de l’U.A.I. lui ouvraient le chemin par des combats corps à corps. En tant qu’avant-garde de la révolution coréenne, ils ne manquèrent jamais de jouer leur rôle de pionniers. Beaucoup d’entre eux, dont Kim Hyok, Cha Kwang Su, Choe Chang Gol, Kim Ri Gap, Kang Pyong Son, Ri Je U, trouvèrent une mort héroïque à la tête des combattants. Mais ce n’était pas le cas de tous.

    Quand je pense aux individus qui, malgré leur bon départ, trahirent les idéaux de l’U.A.I. au cours de la lutte révolutionnaire, je ne peux m’empêcher d’en être encore affligé.

    Il ne reste plus un seul survivant parmi ceux qui ont collaboré avec moi au temps de l’U.A.I. Les nombreux fils et filles de l’U.A.I. qui se sont battus contre vents et marées pour l’indépendance de la nation et pour l’instauration d’une société prolétarienne nous ont tous quittés de bonne heure, à la fleur de l’âge, trop tôt pour vivre dans ce beau monde. Ils ont sacrifié leur jeunesse pour poser les fondements de notre Parti et de notre révolution.

    L’U.A.I. est considérée comme la racine de notre Parti, et sa constitution comme le coup d’envoi du nouveau départ du mouvement communiste et de la révolution coréenne. C’est de cette racine que sont nés le programme de notre Parti, les principes de son édification et de ses activités, ainsi que les éléments d’élite autour desquels le Parti s’est créé. C’est à partir de la fondation de l’U.A.I. que notre révolution a pris un nouveau chemin à la lumière du principe d’indépendance.

    Pour ce qui est des idéaux de l’U.A.I. que nous avions avancés à l’époque, ainsi que de son élan d’enthousiasme, ils ont été relatés en partie, au lendemain de la Libération, par Choe Il Chon (Choe Hyong U ) au chapitre intitulé l’U.A.I. et Kim Il Sung de la Courte histoire du mouvement révolutionnaire coréen à l’étranger.

    De nombreuses années plus tard, je m’en souvenais encore avec émotion: lors de la fondation de l’armée révolutionnaire, lors de la naissance de l’Association pour la restauration de la patrie, qui proclama la mobilisation générale des vingt millions de Coréens, et enfin, lors de l’avènement de l’âge d’or de la révolution coréenne, avec ses millions de partisans et de sympathisants.

    

    

    

    4. Vers un nouveau théâtre d’activité

    

    

    L’Ecole Hwasong, à court d’argent, était en butte à de nombreuses difficultés.

    Les élèves se chiffraient à moins de cent, nombre peu important qu’il n’était pourtant pas aisé pour l’armée indépendantiste de nourrir.

    Le Jong-ui-bu en était chargé, mais il n’arrivait pas à subvenir aux besoins de l’école de façon satisfaisante. Et pour cause. Le fonds perçu sou par sou sur les compatriotes lui permettait à peine de maintenir son apparence de gouvernement complet avec sa triple compétence: administrative, militaire et civile.

    Pour remédier au manque de fonds, la direction de l’Ecole Hwasong engageait, de façon systématique, ses élèves dans la collecte de fonds. Après avoir reçu leur arme de leur compagnie, ils allaient, par groupes de vingt, ramasser de l’argent dans la circonscription du Jong-ui-bu. Les équipes se changeaient tous les deux mois.

    L’argent ainsi ramassé était épuisé en quelques mois. On était alors obligé de retourner à Jilin tendre la main au Jong-ui-bu.

    Une fois, Choe Tong O, directeur de l’école, envoya le directeur adjoint au siège du Jong-ui-bu pour obtenir les fonds nécessaires pour l’hiver.

    Rentrant bredouille, l’envoyé fulmina contre le chef de la 3e compagnie qu’il qualifia de canaille. Celui-ci avait détourné l’argent réservé par le Jong-ui-bu à l’Ecole Hwasong et l’avait dépensé pour ses noces. Pendant plusieurs jours de suite, il avait invité tout le village et même le village voisin pour les rassasier.

    La nouvelle m’écœura.

    L’argent gardé dans le coffre-fort du Jong-ui-bu provenait du peuple coréen qui voulait voir son pays libéré. Pour pouvoir apporter leur contribution, les gens se contentaient d’une maigre bouillie ou ne mangeaient pas du tout. Ou bien ils fabriquaient des sandales de paille qu’ils vendaient pour se procurer la somme nécessaire. Sinon, ils n’auraient pas eu la conscience en paix.

    Peu importait probablement, pour le chef de la 3e compagnie, qu’il en fût ainsi. La fraude qu’il venait de faire donnait la mesure de sa cupidité. Elle prouvait que la corruption gagnait les chefs de cette armée dite indépendantiste.

    Après la conclusion du « traité de protectorat de l’an Ulsa », un chef de francs-tireurs, ayant reçu la nouvelle de la défaite des troupes de Sunchang sous le commandement de Choe Ik Hyon, avait levé quelques centaines de volontaires pour livrer combat dans la province du Jolla. Or, un jour, il apprit qu’un de ses subalternes s’était livré au pillage. Il s’était lamenté et avait fini par dissoudre ses troupes; quant à lui, il s’était réfugié dans la montagne. Cette histoire montre qu’il considérait comme honteux, voire criminel de s’emparer du bien du peuple.

    La fraude du chef de la 3e compagnie n’était rien d’autre qu’une atteinte portée au peuple.

    Lorsque j’habitais Linjiang, j’avais assisté au scandale causé par quelques soldats de l’armée indépendantiste qui amenaient de Corée un bœuf réquisitionné de force à un paysan. Mon père avait alors admonesté le chef de leur unité venu chez nous.

    A l’époque, quand des hommes de l’armée indépendantiste faisaient leur apparition pour la collecte de fonds dans une zone résidentielle coréenne placée sous leur contrôle, les civils chargés de cette zone faisaient circuler un document où était fixée la quantité d’argent ou de riz à donner par telle ou telle famille. Les habitants devaient s’y conformer. C’était un lourd fardeau, surtout pour les paysans pauvres.

    Toutefois, cela laissait indifférentes les troupes de l’armée indépendantiste qui, par contre, faisaient des pieds et des mains pour obtenir le plus possible auprès de la population: les différentes troupes de l’armée indépendantiste avaient leurs secteurs qu’elles s’efforçaient chacune d’étendre. Certains soldats interceptaient, par la menace, les collectes de soldats d’autres unités.

    Les troupes, grandes ou petites, se faisaient concurrence pour vider la bourse des habitants. A leurs yeux, le peuple ne valait quelque chose que dans la mesure où il devait leur fournir argent, nourriture et logis.

    Ces méfaits ne différaient en rien de ceux des bureaucrates féodaux d’autrefois.

    Les gouvernants féodaux coréens, se prélassant dans leur palais, ne s’étaient préoccupés que d’inventer de nouvelles lois fiscales, pressurant ainsi sans répit le peuple.

    A un certain moment, le gouvernement féodal ayant affecté énormément d’argent à la construction du palais royal Kyongbok avait inventé des prétendus droits de passage pour suppléer à cette dépense. S’il avait utilisé l’argent ainsi perçu pour construire une grande école ou une usine, les Coréens lui en auraient été reconnaissants.

    Les jeunes progressistes de l’Ecole Hwasong se lamentaient sur le sort de l’armée indépendantiste dont la dépravation du chef de compagnie en question annonçait sans doute le déclin. Mais ils ne pouvaient rien y faire. Si la société d’alors avait été équitable, comme aujourd’hui, on aurait pu, tenant compte de l’opinion de l’armée et de la population, traduire cet homme en justice ou bien le faire passer par le jugement de ses camarades. Mais il ne pouvait en être ainsi à cette époque-là, où la justice n’existait pas et où l’armée manquait de discipline.

    Certes, le Jong-ui-bu comprenait un appareil chargé des affaires civiles, mais celui-ci n’existait que de nom. Tout ce qu’il faisait était de molester les habitants qui ne payaient pas leurs dus à l’armée. Cet organisme fermait les yeux sur les infractions commises par certaines personnes, comme ce chef de compagnie. Ses prétendues lois étaient clémentes pour ses dirigeants.

    Après cet incident, je me décidai à donner un avertissement sévère à l’armée indépendantiste et à tous les militants du mouvement pour l’indépendance. Mais comment m’y prendre?

    Choe Chang Gol proposa de choisir sur-le-champ quelques représentants d’élèves pour protester contre le fait et accuser le coupable devant tous les militaires, de la première compagnie à la sixième.

    D’autres camarades insistèrent pour mettre au grand jour la conduite bureaucratique de l’armée indépendantiste au moyen d’une publication comme le journal Taedong Minbo, organe du Jong-ui-bu. C’était une bonne idée, mais les personnalités du Jong-ui-bu, les autres chefs de compagnie, ainsi que les rédacteurs du journal avaient presque la même situation sociale que le chef de la 3e compagnie. Il était donc douteux qu’ils approuvent cette dénonciation.

    Je proposai alors de ne pas perdre de temps avec un moyen incertain, mais d’envoyer une lettre d’accusation à toutes les compagnies. Mes camarades furent d’accord et me confièrent la rédaction de la lettre d’accusation.

    C’était la première critique que nous lancions contre les nationalistes depuis la fondation de l’U.A.I.

    Je rédigeai la lettre de blâme public, la première du genre de ma vie. Elle me parut imparfaite, mais mes amis l’approuvèrent. Je la remis à Kim Si U qui la transmit au courrier du Jong-ui-bu. Ainsi, elle fut bientôt distribuée à toutes les compagnies.

    Les échos furent assez importants. Certainement, la lettre non seulement troubla l’auteur de la fraude, mais aussi O Tong Jin qui ne tolérait pourtant pas qu’on blesse son amour-propre ou qu’on critique le Jong-ui-bu.

    Au début de l’année suivante, lorsque je faisais mes études à Jilin, il me parla de ladite lettre d’accusation. Il avoua l’avoir lue avec quelques chefs de compagnie et de section lorsqu’il inspectait la 6e compagnie.

    « Après avoir lu cette lettre d’accusation, dit-il, j’ai fait une réprimande sévère au chef de la 3e compagnie. J’ai pensé même le destituer. Ces viles espèces font la honte de l’armée indépendantiste. »

    Tout en reconnaissant franchement la corruption qui gagnait les chefs de l’armée indépendantiste, il était dépité de ne pouvoir rien y faire.

    Il constatait de ses yeux et ressentait fortement la dépravation de l’armée indépendantiste, mais il se sentait incapable de l’enrayer et s’y était résigné. Je ne sais comment il a pu refouler sa colère.

    En entendant parler O Tong Jin, je compris que la corruption de cette armée ne tourmentait pas seulement la jeune génération, mais aussi les nationalistes de bonne foi.

    Or, une lettre d’accusation était loin de pouvoir sauver cette armée de sa dégradation politique et morale. L’armée indépendantiste tombait de plus en plus dans le gouffre de la ruine. Il ne pouvait en être autrement pour une armée nationaliste qui ne défendait et ne représentait que les intérêts des classes possédantes.

    Les élèves de l’Ecole Hwasong ne différaient guère des membres de l’armée indépendantiste par leur brutalité à l’égard du peuple auquel ils imposaient des charges matérielles excessives. Quand ils allaient collecter des fonds dans les secteurs placés sous leur contrôle, ils rivalisaient de méchanceté pour ramasser biens et grain.

    Ils accusaient les familles peu enthousiastes de manquer de patriotisme ou de mépriser l’armée et les forçaient à donner au moins des poules, des porcs ou d’autres animaux de ferme.

    En outre, ils se plaignaient de ne recevoir que du millet comme plat de résistance et du fait que les autres plats étaient de mauvaise qualité. Un soir, en prenant le dîner au réfectoire de l’internat, un élève s’en prit à cette nourriture, en maudissant la qualité médiocre, au point qu’il se querella avec Hwang Se Il, l’intendant de cuisine lequel était pourtant très loyal dans sa tâche. Les autres élèves aussi lui reprochaient de ne pas faire son devoir quand ils trouvaient la nourriture mauvaise.

    Peu après la Libération, j’aurai la chance de rencontrer cet homme; il travaillait maintenant à Uiju comme vice-président du comité populaire d’arrondissement, et nous avons pu partager nos souvenirs du temps passé à l’Ecole Hwasong. Hwang me dira en souriant qu’il avait tiré une leçon de ses années passées à l’Ecole Hwasong et qu’il ne se plaignait jamais de la nourriture qu’on lui servait quand il était en mission dans une commune rurale.

    Les élèves qui se plaignaient d’avoir toujours du millet à manger à l’Ecole Hwasong, pensai-je alors, ne cesseront pas de se plaindre, quand ils retourneront dans leur unité de l’armée indépendantiste, après la fin de leurs études, et ils finiront par rechercher exclusivement l’argent et le pouvoir.

    Ce qui était grave, c’est qu’ils deviendraient officiers après deux ans et prendraient le commandement des compagnies et des sections de l’armée indépendantiste. A quoi s’attendre de la part de ces militaires qui n’étaient pas prêts à manger du millet, pour ne pas dire à mourir de faim?

    Je me sentais de plus en plus déçu par l’éducation dispensée à l’Ecole Hwasong ainsi que par le mouvement nationaliste en général, axé sur l’activité de l’armée indépendantiste. L’Ecole Hwasong ne me donnait plus satisfaction, pas plus que je n’étais d’ailleurs, moi-même, en mesure de répondre à l’attente de cette institution. Tout comme l’Ecole Hwasong ne pouvait devenir l’école dont je rêvais, je ne pouvais devenir l’élève qu’elle s’attendait à me voir devenir. Autant j’étais mécontent de l’Ecole Hwasong, autant celle-ci l’était de moi.

    Mon engouement pour les idées progressistes du marxisme-léninisme m’écartait de plus en plus de l’éducation de l’Ecole Hwasong, et cela me jeta dans une souffrance morale dont je ne voyais pas l’issue. Je me demandais: « En m’éloignant de cette école, ne trahirai-je pas la confiance de ceux qui m’ont aidé à y entrer et n’irai-je pas à l’encontre de la volonté de mon père qui leur a confié mon avenir? » Je me sentais fort confus à la pensée d’O Tong Jin qui avait parcouru des dizaines de kilomètres pour participer aux funérailles de mon père, pour me consoler et m’exhorter à m’inscrire à l’Ecole Hwasong, et qui m’avait donné l’argent pour payer mon voyage; à la pensée aussi de Choe Tong O et Kang Je Ha, ainsi que de Kim Si U qui m’avait offert mon premier verre de vin pour me féliciter de ma décision d’entrer à cette école.

    Pour acquitter mes obligations envers ces personnes dévouées, il fallait que je m’habitue à l’éducation de l’Ecole Hwasong, malgré ma répugnance. Si je supportais tout avec patience pendant deux ans, jusqu’à la fin de mes études, afin d’être ensuite affecté à une compagnie et de servir ainsi dans l’armée indépendantiste, je pourrais évidemment justifier leur confiance. Par ailleurs, servir dans cette armée ne m’empêcherait pas de me pencher sur les nouvelles idées ou de m’efforcer d’étendre le théâtre d’opérations de l’U.A.I.

    Pourtant, je ne pouvais m’imaginer que je doive, pour sauver la face, m’accommoder, pour des considérations de bienséance, d’une éducation que je qualifiais moi-même de conservatrice. Je n’avais pas envie de tomber dans ce compromis avec l’ancien système d’enseignement.

    « Que faire dans ces conditions? Et si je rentrais chez moi pour m’occuper de la pharmacie à la place de mon oncle et prendre soin de notre famille? Ou bien, si j’allais dans une grande ville comme Shenyang, Haerbin ou Jilin poursuivre mes études dans une école supérieure? »

    Après un dur combat intérieur, je me décidai enfin à interrompre mes études à l’Ecole Hwasong et à suivre des cours à Jilin. Si je choisis Jilin plutôt que Huadian comme étape suivante de mon destin, c’est parce que cette ville était un centre politique important en Mandchourie. Y opéraient de nombreux militants coréens du mouvement antijaponais pour l’indépendance et du mouvement communiste. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’on l’appelait l’ « autre Shanghai », Shanghai étant, en dehors de la Mandchourie, le point de rassemblement des révolutionnaires coréens.

    J’avais envie de me dégager du cadre étroit de Huadian et de déboucher sur un vaste terrain pour porter à une étape plus avancée le mouvement communiste qui n’avait fait que son premier pas avec la formation de l’U.A.I. C’est là la raison principale pour laquelle j’ai abandonné l’Ecole Hwasong.

    En choisissant d’interrompre mes études à l’Ecole Hwasong six mois seulement après mon admission et d’aller à Jilin, je prenais la première décision capitale de ma vie. La seconde, si l’on peut en parler, ce sera celle de brûler les liasses de documents concernant le Minsaengdan (organisation contre-révolutionnaire d’espions et de traîtres créée par les impérialistes japonais pour saper, de l’intérieur, les rangs des révolutionnaires – NDLR), lorsque, après la Conférence de Nanhutou, je constituerai une nouvelle division.

    Je pense aujourd’hui encore que j’ai eu raison de me décider à abandonner l’Ecole Hwasong et à me mêler aux élèves et aux autres jeunes de Jilin. Si je n’avais pas quitté cette école en temps voulu, mais y étais resté muré, toutes les étapes qui ont conduit plus tard à l’essor rapide de la révolution coréenne auraient été inévitablement ralenties.

    Ma décision d’aller à Jilin surprit les membres de l’U.A.I. Je leur expliquai: « L’U.A.I., ayant été créée, il faut maintenant étendre son organisation et propager ses principes dans tous les coins. En restant à Hwasong, je ne crois pas pouvoir faire quoi que ce soit. Je pense d’ailleurs que cela ne vaut pas la peine de suivre les cours ici. Après mon départ, je vous prie de profiter de toute occasion favorable pour vous installer dans des unités de l’armée indépendantiste ou dans des régions appropriées, puis de vous mêler aux masses en implantant partout l’U.A.I. Vous êtes membres de l’organisation et vous devez donc, où que vous travailliez, agir conformément à ses directives uniques. » Avec quelques-uns d’entre eux, nous nous promîmes de nous rencontrer plus tard à Jilin.

    J’avais déjà discuté avec Kim Si U au sujet de ma décision d’interrompre mes études à Hwasong.

    « J’en discuterai encore à la maison, expliquai-je. Je dois vous dire que les cours de l’Ecole Hwasong ne sont pas à mon goût… Je n’ai pas d’argent, mais j’aimerais aller à Jilin suivre les cours d’un lycée. Qu’en pensez-vous? »

    Mon aveu désola le chef du bureau général qui ne s’opposa pourtant pas à mon projet.

    « Si tu as pris cette décision, fit-il, j’interviendrai à cet effet, après discussion avec mes amis. A chacun, sa charrette. Si l’Ecole Hwasong ne te plaît pas, tu n’as qu’à prendre une autre charrette. C’est une affaire qui te regarde. »

    Ce témoignage de compréhension de la part de celui qui s’était tant réjoui et m’avait félicité plus que quiconque de mon admission à l’Ecole Hwasong me soulagea beaucoup. Il me pria de bien expliquer au directeur Choe Tong O les raisons de mon départ pour qu’il ne fût pas déçu. Il n’oublia pas de m’inviter à passer le voir après avoir revu ma mère et avant de partir pour Jilin.

    Rien n’avait laissé prévoir que Kim Si U serait si facile à persuader. Mes adieux au directeur Choe Tong O furent par contre bien douloureux. Au début, attristé, il me fit beaucoup de reproches. Il dit: « Un jeune homme, une fois qu’il s’est proposé un but, doit le réaliser à tout prix. Mais tu veux quitter l’école avant la fin de tes études. Quelle absurdité! Notre enseignement n’est pas à ton goût, tu dis, mais en ces temps de troubles où nous vivons, peut-on espérer trouver une école qui soit au goût de tout le monde? »

    Après, il me tourna le dos, regardant par la fenêtre. Il contempla longuement le ciel empli de flocons de neige qui tombaient.

    « Si cette école ne plaît pas aux élèves doués comme toi, Song Ju, je l’abandonnerai moi aussi! »

    C’était une bombe qu’il lançait: interdit, je restai sans mot dire. « N’ai-je pas été trop cruel envers ce directeur, me disais-je en mon for intérieur, en critiquant en sa présence l’enseignement de l’école? »

    L’instant d’après, le directeur, un peu calme, s’approcha de moi, et, posant doucement sa main sur mon épaule, il reprit:

    « S’il s’agit d’une doctrine qui doit aider la Corée à accéder à l’indépendance, je ne te demanderai pas raison de ta conduite, que tu optes pour le nationalisme ou le communisme. Je te souhaite de réussir. »

    Une fois sortis dans la cour, nous y restâmes encore assez longtemps, lui à me donner de bons conseils, moi à l’écouter. La neige ne cessait de s’amonceler sur sa tête et ses épaules.

    Plus tard, chaque fois que j’ai repensé au directeur qui m’avait raccompagné sous la neige, j’ai toujours regretté d’avoir oublié, ce jour-là, de nettoyer la neige entassée sur ses épaules.

    Trente ans après, nous ferons des retrouvailles émouvantes à Pyongyang. Je serai alors Président du Conseil, et Choe Tong O, un des membres du Comité des personnalités sud-coréennes résidant au Nord pour la promotion de la réunification pacifique. Mais, quoi qu’il en soit, ce sera toujours une rencontre entre un maître et son disciple. Les idées de l’U.A.I. que nous avions avancées à Huadian s’épanouiront dans le socialisme établi sur le sol de la Corée victorieuse après les épreuves de la guerre.

    « En définitive, Président du Conseil Song Ju, vous aviez raison à cette époque-là », dira-t-il alors, un sourire aux lèvres.

    Mon nom d’enfance ainsi prononcé me transporta des dizaines d’années en arrière, dans la cour de l’Ecole Hwasong, sous la neige.

    Par cette courte phrase, sans explication ni remarque, mon vieux maître, qui a traversé toute sa vie des tourbillons politiques, conclura notre conversation entamée trente ans auparavant.

    Quant à ma mère, elle apprit d’un air grave que j’avais quitté l’Ecole Hwasong. Mais lorsque je lui eus donné mes raisons, elle se rassura.

    « Je vois, dit-elle, que tu t’inquiètes des frais de tes études. Mais quand on se laisse gêner par le manque d’argent, on ne peut rien faire. Je ferai tout mon possible pour subvenir aux frais de tes études, et toi, tu dois atteindre coûte que coûte le but que tu t’es fixé. Puisque tu as choisi un chemin nouveau, tu dois aller de l’avant à grands pas. »

    Les paroles de ma mère m’encouragèrent grandement dans mon nouveau projet.

    A Fusong, je rencontrai un grand nombre d’anciens camarades de l’école primaire. La plupart d’entre eux, le manque de ressources les empêchant de poursuivre leurs études, restaient cloîtrés chez eux, sans aucune perspective devant eux. Je décidai de les éclairer et de les conduire sur le chemin de la révolution.

    Comme je venais d’organiser l’U.A.I. et que j’avais décidé d’étendre son réseau, je ne pouvais souffrir de rester les bras croisés.

    Pour imprimer aux enfants des idées avancées et les conduire sur la voie de la révolution, j’organisai d’abord l’Union Saenal (jour nouveau – NDLR) des enfants constituée d’enfants patriotes de la ville de Fusong et des alentours. C’était le 15 décembre 1926. Comme son appellation le suggère, c’était une organisation communiste des enfants ayant pour mission de lutter pour abattre l’impérialisme japonais et rapprocher le nouveau jour, celui de la libération de la patrie, pour renverser la société caduque et hâter l’avènement du jour radieux où une société nouvelle serait édifiée.

    La création de cette union fut un événement important dans l’histoire de l’U.A.I. Cette organisation lança un mot d’ordre remarquable: « Luttons pour la libération et l’indépendance de la Corée! » Et, par voie de conséquence, nous nous proposâmes différentes tâches immédiates, comme celle d’étudier les idées avancées, de les expliquer et de les propager aux masses.

    Je définis les principes d’organisation, le système de travail et les normes d’activité des adhérents de l’Union, tout cela étant nécessaire pour la réalisation des tâches. Jusqu’à mon départ pour Jilin, je supervisai personnellement les activités des membres au sein de l’organisation.

    Le 26 décembre 1926, tirant profit de l’expérience acquise au travers de la fondation de l’U.A.I. et de celle de l’Union Saenal des enfants, j’aidai ma mère à constituer l’Association antijaponaise des femmes.

    Depuis la mort de mon père, ma mère prenait une part active à la lutte révolutionnaire. Elle se rendait non seulement au chef-lieu du district de Fusong, mais jusque loin dans les régions rurales des alentours pour ouvrir des cours du soir en différents endroits, apprendre aux Coréennes à lire et à écrire en coréen et leur donner une éducation révolutionnaire.

    Je demeurai quelque temps à Fusong. Puis, en route vers Jilin, je me rendis, comme promis, à Huadian pour voir Kim Si U.

    Celui-ci, me faisant part de l’amitié qui avait lié Kim Sa Hon à mon père, me tendit une lettre qu’il lui adressait; c’était une lettre de recommandation où il le priait de m’aider à être admis dans une école. Ce fut notre dernière rencontre.

    Kim Si U compte parmi ceux qui m’ont le plus marqué. Il parlait peu, mais il a fait beaucoup pour la cause de l’indépendance du pays. Il était mêlé à presque toutes les activités: éducation des masses et de la génération montante, achats d’armes et fourniture de fonds, service de guide pour les agents clandestins à l’intérieur du pays, transmission de documents et de matériaux confidentiels, travail pour l’unité d’action et la fusion de différentes troupes.

    Kim Si U aida mon père dans son travail, puis me prêta sincèrement assistance. Alors que nous créions l’U.A.I., il faisait le guet dans la cour pour nous, se réjouissant de l’événement.

    Après notre séparation, tout en continuant à gérer la rizerie Yongfeng, il approvisionna l’armée indépendantiste en vivres et prit les élèves coréens sous sa protection. Lors de la guerre civile de Chine, alors qu’il présidait le Comité des amis de la révolution, il eut toutes les peines du monde à protéger la vie et les biens des Coréens de Huadian contre l’attaque des troupes japonaises et jiangjieshistes.

    Il rentrera au pays en 1958. Toute sa vie a été consacrée au service de la nation, mais il n’en parlait jamais à personne. Je n’ai donc rien pu savoir sur son sort.

    Habitant à Jonchon, il tombera gravement malade. Lorsqu’il comprendra que ses jours sont comptés, il évoquera à ses enfants ses rapports avec mon père et moi-même.

    Surpris, son fils s’écriera: « Si tu es en étroite relation avec le Général, pourquoi n’as-tu jamais cherché à le voir? Comme le Général serait heureux de te revoir! Il est en ce moment même en tournée d’inspection ici, à Jonchon. Il n’est pas encore trop tard. Si la maladie t’empêche d’aller le voir, il est de ton devoir de l’inviter chez nous. »

    Comme il le disait, j’étais en tournée d’inspection dans l’arrondis-sement de Jonchon.

    En entendant son fils parler ainsi, Kim Si U lui fit ces reproches:

    « Si, avant de mourir, je vous parle de mon passé, ce n’est pas pour vous permettre d’en tirer un quelconque avantage. Vous devez connaître le passé de notre famille pour respecter et honorer de tout cœur notre Général. Il ne faut pas le faire s’attarder un seul instant, quand il est surchargé des affaires de l’Etat. »

    Il était simple et honnête de nature. S’il avait écouté l’avis de son fils, nous aurions pu nous revoir. C’est bien regrettable. Ce sera pour moi un regret éternel.

    Quand je me remémore les années passées à l’Ecole Hwasong et l’U.A.I., je revois Kim Si U. Il m’est impossible de parler du temps passé à Huadian sans parler de lui. C’est lui qui m’a aidé plus que quiconque dans les années inoubliables où nous avons diffusé les nouvelles idées et créé l’U.A.I. à Huadian.

    Le soutien énergique d’un peuple dévoué, représenté par Kim Si U, a permis à cette organisation de devenir invincible.

    Conscient de l’attente de ce peuple, je partis pour Jilin, animé de grandes ambitions et d’une farouche détermination.

    

    

    

    5. Ri Kwan Rin, héroïne de l’armée

    indépendantiste

    

    

    De retour à Fusong après avoir interrompu mes études à l’Ecole Hwasong, je vis que peu de militants du mouvement pour l’indépen-dance fréquentaient maintenant notre maison.

    Le logis respirait l’abandon et la tristesse, par contraste avec ce dont il avait été témoin jadis.

    Un des souvenirs que je garde de Fusong concerne Ri Kwan Rin, jeune fille qui a demeuré chez nous pendant un certain temps après la mort de mon père. Elle devait beaucoup à mon défunt père, et O Tong Jin l’avait envoyée avec pour mission d’aider ma mère. Ainsi, la jeune fille tenait compagnie à ma mère et s’occupait en même temps de l’Association pour l’éducation des femmes de la Mandchourie du Sud.

    Ri Kwan Rin était audacieuse et gaie par nature. On n’eût pas trouvé, à l’époque, en Corée, femme aussi belle, aussi fière et aussi courageuse que cette jeune fille, qui excellait par la plume et l’épée.

    A une époque où les préjugés féodaux contraignaient les femmes à se voiler le visage pour sortir en ville, Ri Kwan Rin, en tenue d’homme, montait à cheval, spectacle qui fascinait les passants.

    Or, en restant quelques jours chez moi, je remarquai qu’elle n’avait plus l’enthousiasme de jadis.

    Elle s’étonna fort d’apprendre que j’avais renoncé à étudier à Hwasong. En effet, beaucoup de jeunes gens aspiraient en vain à être admis dans cette école militaire.

    Cependant, lorsqu’elle eut entendu mes explications, elle me donna raison et approuva ma décision d’aller m’établir à Jilin. Quoi qu’il en fût, on apercevait une pointe de tristesse chez elle.

    Mon refus de suivre les cours dans une école appartenant aux nationalistes et ma rupture avec leurs idées la contrariaient sans doute. Témoin du changement intervenu dans ma vie, cette jeune fille réceptive entrevoyait certainement la fin de l’armée indépendantiste et du nationalisme. Ma mère la trouvait changée et toujours plus taciturne et silencieuse.

    Au début, je lui supposai l’angoisse qu’on peut constater chez les femmes célibataires. Ri Kwan Rin avait alors 28 ans. A l’époque, les filles se mariaient à 14 ou 15 ans. On considérait donc qu’une jeune fille de 28 ans était montée en graine et n’était plus digne d’attention. L’inquiétude de ces jeunes filles était donc normale.

    Un jour, intrigué par son éternelle mauvaise humeur, je lui demandai les causes de son amaigrissement et de sa mélancolie.

    Elle soupira et s’expliqua: « J’avance en âge et tout ne va pas comme il faut, dit-elle. Du vivant de votre père, je ne me sentais pas fatiguée en parcourant cent ou deux cents kilomètres par jour. Mais depuis sa mort, il ne me prend envie de rien faire, le revolver qui pend à ma ceinture est prêt à se couvrir de rouille. Et il n’y a personne à qui en appeler. L’armée indépendantiste ne paraît pas en mesure de faire notre affaire. Sa situation est déplorable. Je ne sais à quoi pensent nos vieux chefs qui prennent des airs importants et ne daignent même pas se présenter au travail, tandis que les militaires mariés ont pris goût à leur ménage et que les jeunes hommes courent les jupons… Il y a quelques jours, un jeune homme, réputé bon combattant, s’est marié, puis il a quitté l’armée indépendantiste et s’en est allé vers Jiandao. Chacun guette une occasion favorable pour déguerpir. Rien ne peut empêcher un garçon de se marier quand il a atteint l’âge, j’en conviens. Mais si tout le monde dépose les armes sous prétexte de se marier, qui luttera pour l’indépendance de la Corée? Comment peut-on manquer de scrupules à ce point? »

    Je compris enfin son angoisse et sa colère. Pendant qu’une jeune fille se consacrait au mouvement pour l’indépendance, renonçant à se marier, les garçons à la fleur de l’âge jetaient leur fusil pour chercher refuge. Il était normal qu’elle en fût indignée.

    Alors que les autres jeunes filles qui avaient fait des études se conduisaient en dames modernes, grisées par le souffle de la civilisation, Ri Kwan Rin, le revolver à six coups au côté, franchissait et refranchissait l’Amnok pour livrer combat aux militaires et aux policiers japonais.

    A mon sens, dans l’histoire de notre pays il y a eu peu de cas où une femme s’est fait définitivement soldate pour combattre l’ennemi. Si je veux relater la vie de Ri Kwan Rin sous un titre spécial, c’est précisément parce que j’attache de l’importance à cet aspect. Dans notre pays où la vieille coutume du respect de l’homme et du mépris de la femme était restée profondément enracinée, il était inimaginable qu’une femme porte un revolver et aille au champ de bataille.

    Il est vrai que la résistance des femmes coréennes aux ennemis extérieurs a impliqué des procédés différents aux différentes époques; toutefois, on peut y trouver un point commun. Il s’agit du fait que cette résistance a revêtu, la plupart du temps, une forme passive basée sur la conception de la chasteté féodale et confucianiste.

    Quand l’ennemi envahissait notre pays pour massacrer notre peuple et le maintenir sous son joug, les femmes se réfugiaient dans les montagnes ou dans des temples pour éviter surtout de se laisser déshonorer. Celles qui n’avaient pas réussi à trouver refuge se suicidaient en signe de résistance. Pendant l’invasion japonaise de l’an Imjin, on a relevé que le nombre des femmes suicidées enregistrées par l’Etat était plus que trente fois celui des fidèles du roi. Cela donne une idée de la fidélité des Coréennes.

    Citons en outre l’exemple de l’épouse de Choe Ik Hyon. Déporté par les Japonais à l’île de Tsushima, celui-ci s’est laissé mourir de faim pour la patrie. Sa femme, après avoir célébré la fin de la troisième année de son deuil, a choisi de se suicider pour suivre le chemin de son mari.

    Du point de vue moral, cet acte mériterait une appréciation favorable: restant fidèle à son pays et à son mari, elle s’est acquittée au mieux de ses obligations.

    Toutefois, il y a là un problème qui donne matière à réflexion: si tout le monde choisissait la mort, qui combattrait l’ennemi et défendrait le pays?

    Avec la modernisation du pays, des changements s’étaient produits dans la manière de penser des femmes coréennes et dans leur conception de la vie. Contrairement aux méthodes passives de résistance – refuge ou suicide – auxquelles elles recouraient jadis, elles se sont engagées, au même titre que les hommes, dans les manifestations antijaponaises, en affrontant la baïonnette des militaires et des agents de police et ont lancé des bombes dans les bureaux de l’administration ennemie.

    Toutefois, selon toute apparence, Ri Kwan Rin fut la seule à s’enrôler dans l’armée indépendantiste et à participer à la résistance armée à l’étranger pendant plus de dix ans.

    Belle, elle avait eu toujours du mal à se débarrasser des nombreux hommes qui lui faisaient la cour. Avec sa beauté, son éducation et son milieu, elle aurait pu enseigner à l’école, avoir un bon mari et mener un train de vie fastueux. Et cependant, elle s’est entièrement consacrée à l’indépendance du pays.

    Son père faisait partie de la classe moyenne. Il avait à Sakju quelques hectares de terre cultivable et de forêt, ainsi qu’une grande maison à toit de chaume qui comptait une dizaine de pièces. Il vivait des revenus de sa ferme. Malheureusement, sa femme était morte alors que Ri Kwan Rin allait sur ses 12 ans. Deux ans plus tard, il se remaria avec une jeune fille qui n’en avait que 16.

    Ri Kwan Rin ne pouvait appeler mère une femme à peine son aînée. Qui pis est, imbu d’idées féodales, son père se refusait à instruire sa fille alors qu’elle atteignait 15 ans, et il ne pensait qu’à lui trouver un bon parti.

    Portant envie aux enfants qui allaient à l’école, elle ne cessa d’importuner son père pour qu’il l’envoie à l’école, mais en vain. Mécontente, elle quitta son foyer à 15 ans.

    Profitant de l’absence de son père, elle alla sur la rive de l’Amnok, déposa ses vêtements et ses chaussures près d’un trou fait dans la glace, et elle alla droit à Uiju. Aidée par un de ses parents éloignés, elle fut admise à l’Ecole Yangsil. Elle fit tranquillement ses études durant près de six mois, et à l’automne, elle envoya enfin un message à son père, lui demandant de l’argent pour payer ses études.

    Son père passait tout son temps à pleurer la mort de sa fille, lorsqu’il reçut cette lettre. Sautant de joie, il se dépêcha vers Uiju. Il promit à sa fille tout ce dont elle aurait besoin en l’assurant qu’il ne l’empêcherait plus de faire ses études.

    Depuis lors, Ri Kwan Rin se voua aux études sans avoir à se soucier de l’argent pour payer ses cours. Bonne élève, elle fut recommandée à la section d’arts ménagers du Lycée de jeunes filles de Pyongyang.

    Après quelques années d’études, elle comprit comment les choses se passaient dans le monde, et, sur recommandation de mon père, elle adhéra à l’Association nationale coréenne. Depuis lors, elle opéra dans la clandestinité en tant que membre à part entière d’une organisation révolutionnaire. C’est à cette époque-là qu’elle apprit de mon père le concept du Jiwon. Elle travailla secrètement pour regrouper des éléments adéquats parmi les élèves de diverses écoles de Pyongyang, telles que le Lycée de jeunes filles, le Lycée Sungsil, l’Ecole de jeunes filles Sung-ui et l’Ecole Kwangsong.

    Parfois, elle venait à Mangyongdae en excursion. En passant chez nous, elle consultait mon père au sujet de son travail et donnait un coup de main à ma mère.

    A l’époque, bien que Mangyongdae ne fût pas bien desservi, son paysage merveilleux attirait un grand nombre d’élèves du Lycée Sungsil, de l’Ecole Kwangsong et d’autres écoles qui y venaient en pique-nique.

    Lorsque le Soulèvement populaire du Premier Mars éclata à Pyongyang, Ri Kwan Rin marcha à la tête des manifestants. Quand la manifestation était bloquée, elle se réfugiait un moment à l’internat, d’où, après avoir repris haleine, elle descendait de nouveau dans la rue pour crier des vivats, encourageant ses camarades d’école. Le soulèvement échoua, suivi d’une vague d’arrestations contre les meneurs du mouvement. Ri Kwan Rin retourna dans son village natal et s’engagea exclusivement dans la lutte pour l’indépendance du pays. Sans doute, avant que le pays ne fût sauvé, elle ne pouvait se permettre de rester à faire ses études. Au début, elle dirigeait le service administratif de la Ligue Kwangje de la jeunesse, créée par O Tong Jin.

    Avant d’aller s’installer en Mandchourie, elle tua à coups de revolver deux policiers japonais dans son village et jeta leurs cadavres sous la glace du fleuve Amnok, acte de courage qui frappa le monde de stupeur.

    Un jour, Ri Kwan Rin fut envoyée en mission de collecte de fonds à l’intérieur du pays par l’armée indépendantiste dont elle faisait partie. En cours de route, elle se heurta à un agent de police qui voulut la fouiller. Elle se trouvait en danger imminent, son ballot cachant un revolver.

    Le policier lui intima plusieurs fois de défaire son bagage. La femme, faisant semblant de lui obéir, sortit son arme dont elle le menaça. Elle l’entraîna ensuite dans un bois où elle l’acheva.

    Comme elle ne cessait d’aller en Corée en mission, elle passait par toutes sortes d’épreuves en cours de route. Une fois, sur ordre d’O Tong Jin, elle se rendit en mission de collecte dans la région du Phyong-an du Sud. Sa tâche accomplie, elle se trouvait sur le chemin du retour vers la base en compagnie d’un militant d’une organisation opérant dans le pays. Arrivés à Sandaowan, tous deux dormaient, la nuit, quand des membres d’une autre troupe, tirant des coups de pistolet, exigèrent d’eux de l’argent. Les deux portaient en effet plusieurs centaines de won sur eux. L’homme qui accompagnait Ri Kwan Rin se laissant intimider finit par céder aux agresseurs la somme qu’il gardait. Par contre, Ri Kwan Rin, loin de penser à en faire autant, leur tint front: elle tonna contre eux, les faisant déguerpir.

    Plus tard, lors de notre Lutte armée antijaponaise, de nombreuses femmes soldats allaient se trouver parmi les partisans, mais, à l’époque en Corée, on n’en avait pas vues. C’est à peine si Ri Kwan Rin avait appris à broder, à coudre à la machine, etc. au lycée; elle n’y connaissait donc rien aux choses du monde. Elle était pourtant si courageuse, si audacieuse! Pendant un temps, les journaux comme Tong-a Ilbo et Joson Ilbo parlèrent d’elle sans arrêt.

    D’autre part, elle était intègre et ferme.

    Après le Soulèvement populaire du Premier Mars, on assistait, en Mandchourie du Sud, à des démarches actives en faveur de la fusion des organisations du mouvement pour l’indépendance. Or, cette entreprise piétinait, chaque organisation se faisant valoir au détriment des autres. Les discussions stériles et les frictions faisaient tourner à vide chaque débat organisé pour la fusion.

    Mon père avait pris le parti de faire intervenir les vétérans du mouvement pour l’indépendance afin d’écarter les obstacles à la fusion des groupes. Le premier à avoir été désigné fut Ryang Ki Thak. Celui-ci étant surveillé par l’ennemi, il n’était pas aisé de l’amener de Séoul en Mandchourie du Sud. Réflexion faite, mon père choisit Ri Kwan Rin pour exécuter l’opération: munie d’une lettre, il l’envoya à Séoul.

    Ryang Ki Thak était très influent parmi les nationalistes. Né dans une famille de sinologues de Pyongyang, il avait fait, dès sa jeunesse, de nombreux efforts pour que ses activités journalistiques et pédagogiques patriotiques contribuent à cultiver l’esprit d’indépendance contre le Japon chez les masses. Il s’était fait une réputation en éditant le premier Dictionnaire coréen-anglais en Corée et en dirigeant le mouvement pour le remboursement de la dette nationale envers le Japon. Il avait langui en prison pendant plusieurs années après l’Affaire des 105 personnes et était actif dans l’Association Sinmin, le gouvernement provisoire de Shanghai (où il était ministre d’Etat) et dans l’organisation du Parti révolutionnaire du Koryo (dont il était le président). Il avait constitué le Jong-ui-bu avec O Tong Jin.

    Ces antécédents lui avaient valu le respect des militants, quelle que fût leur appartenance.

    A Séoul, Ri Kwan Rin fut arrêtée par des inspecteurs de police et mise en détention temporaire au commissariat de Jongro. Des tortures atroces lui furent infligées. On lui versa de l’eau pimentée dans le nez, on lui piqua la racine des ongles avec une aiguille de bambou, on la pendit au plafond par les deux mains liées par derrière. Un jour, ses bourreaux la couchèrent sur le plancher, lui posèrent une planche sur le visage et se hissèrent dessus en marquant le pas. « Es-tu venue de Chine ou de Russie? Dans quel but? » lui lançait-on, en la couvrant de coups de pied, la rossant et la foulant aux pieds. A la fin, on lui colla sur les deux jambes de la poudre de charbon qu’on arrosa de pétrole et qu’on alluma, en la menaçant de la brûler.

    Cependant, la jeune fille ne se laissa pas vaincre, loin de là. Elle leur tint front, en protestant: « Je bats le pavé à la recherche d’un emploi. Je suis venue à Séoul dans l’espoir de m’engager comme couturière ou garde d’enfants chez un riche. Pourquoi rendez-vous la vie dure à une innocente? »

    Comme elle se raidissait, on la relâcha au bout d’un mois.

    Elle avait de la peine à se mouvoir, mais elle réussit à emmener Ryang Ki Thak avec elle à Xingjing.

    Dès qu’elle fut arrivée à Xingjing, Ri Kwan Rin dut s’aliter à la suite des tortures subies. Ses collègues prirent soin d’elle, mais cela ne donna pas de résultat. On amena alors un vieux médecin qui l’examina. Celui-ci lui tâta le pouls et déclara trouver hélas! un cas de grossesse. C’était absurde. Il voulait probablement plaisanter avec cette femme peu commune et belle.

    Dépitée, Ri Kwan Rin le somma de s’expliquer. Le vieux se risqua alors à répéter sa réponse.

    A peine avait-il fini de parler que la jeune fille prit son oreiller de bois et, le lançant sur lui, invectiva:

    « Sale type, une jeune fille se bat le fusil à la main, en participant au mouvement pour l’indépendance, renonçant même à se marier. Et tu veux rire à ses dépens? Est-ce que ça te contrarie? Gagnes-tu quelque chose à me dénigrer? Dis-le, vaurien! »

    Terrifié, le médecin prit la fuite, sans avoir eu le temps de se rechausser.

    C’est en appréciant cette audace que mon père l’avait souvent chargée de missions importantes. Quant à elle, elle acceptait tout ce que mon père lui demandait de faire. Sur son ordre, elle se rendait à Pyongyang ou à Séoul, portait des messages urgents ou s’occupait de l’éducation des femmes.

    Quand mon père militait dans le pays, Ri Kwan Rin l’avait accompagné pour le protéger et l’aider dans son travail. Elle avait parcouru un trajet de dizaines de milliers de kilomètres. Elle s’était rendue dans presque toutes les régions du pays: les régions frontières nord comme Uiju, Sakju, Chosan, Kanggye, Pyoktong, Hoeryong, la région ouest de la Corée, notamment Sunan, Kangdong, Unryul, Jaeryong, Haeju, et dans la province du Kyongsang, sans parler de la région de Jiandao, à l’étranger.

    Ri Kwan Rin fut la première jeune fille coréenne à franchir le mont Paektu.

    La jeunesse d’un être humain est l’époque d’or de la vie, celle qui mérite d’être bénie. Et Ri Kwan Rin a sacrifié la sienne à la vie de guerrière, pleine de péripéties, en terre étrangère.

    Celle qui, mue par le patriotisme, avait jadis porté deux revolvers à la ceinture et parcouru de long en large une terre de troubles s’inquiétait maintenant pour le mouvement pour l’indépendance en déclin. A la voir ainsi, je sentis un poids sur mon cœur.

    Je faisais mes préparatifs pour aller à Jilin. Elle me promit d’y aller, elle aussi, afin de faire ce qu’elle pourrait, promesse qu’elle ne put tenir.

    Pendant mes études à Jilin, je la vis deux ou trois fois chez Son Jong Do. Comme elle me demanda de lui évoquer la situation dans le pays, je lui fis un long exposé des perspectives de la révolution dans notre pays. Elle sympathisait avec ce que nous faisions, mais elle ne parvenait pas à se dégager du cadre du Jong-ui-bu. Elle faisait partie de l’aile gauche du nationalisme qui acceptait le communisme sans pourtant arriver à le mettre en pratique.

    Cela me désolait de voir Ri Kwan Rin se tourmenter au sujet du déclin du nationalisme. Le camp nationaliste comptait de nombreux patriotes qui comme Ri Kwan Rin avaient abandonné leur vie privée et se consacraient au mouvement pour l’indépendance. Seulement, sans un dirigeant clairvoyant, une femme telle que Ri Kwan Rin était désorientée. Elle ne pouvait se joindre à notre mouvement, car l’U.A.I. venait à peine de faire ses premiers pas.

    A voir le manque d’espoir et l’angoisse de cette ancienne élève de mon père qui lui avait fait confiance et l’avait formée avec affection, je déplorai l’absence, dans le mouvement de libération nationale, d’une direction capable de regrouper et d’orienter toutes les forces patriotiques.

    Sa souffrance morale piqua mon ardeur à la lutte révolutionnaire. Au nom des patriotes tombés en détresse, comme elle, par manque d’un bon chef, nous autres, de la jeune génération, devions nous hâter de frayer un chemin nouveau au peuple coréen, afin qu’il puisse inaugurer une ère révolutionnaire où tous ceux qui aspiraient à l’indépendance du pays pourraient s’unir pour combattre.

    Un demi-siècle s’est écoulé depuis ces jours de Jilin sans que je cesse de rechercher la trace de Ri Kwan Rin.

    Par la suite, notre armée de guérilla opérant en Mandchourie de l’Est comptera de nombreuses femmes âgées entre 20 et 30 ans. Aussi courageuses et aussi combatives que les hommes, elles contribueront à inscrire une page nouvelle dans l’histoire de la lutte de libération nationale. Leur exemple me rappellera Ri Kwan Rin. Sans nouvelles d’elle, j’étais inquiet. Par différentes voies, j’ai cherché, mais en vain, à me renseigner sur son sort.

    Après la libération du pays, je passerai par Sakju, sa région natale, sans la trouver.

    Au début des années 1970, nous recevrons enfin de ses nouvelles. Après bien des recherches, les collaborateurs de notre Institut de l’histoire du Parti découvriront qu’elle vivait en Chine avec ses deux enfants, un fils et une fille.

    Parmi les anciens compagnons d’armes de Ri Kwan Rin, ceux qui avaient été acquis au communisme sous l’influence de l’U.A.I., comme c’était le cas pour Kong Yong et Pak Jin Yong, ont combattu à nos côtés pour frayer une voie nouvelle et ont fini, en dignes révolutionnaires, dans l’héroïsme et la gloire.

    Cependant, Ri Kwan Rin, elle, ne bénéficiant pas d’une direction compétente, dut abandonner le combat à mi-chemin.

    Du vivant d’O Tong Jin, elle s’était donné encore beaucoup de mal, parcourant de longs trajets à pied au nom de la révolution prolétarienne, ligne proclamée à la Conférence de Kuandian. L’été de l’année même (1927) où j’étais parti pour Jilin, elle se rendit, avec Jang Chol Ho et d’autres membres de l’armée indépendantiste, au mont Naedo. S’abritant sous des huttes, ils éduquaient les masses tout en cultivant la pomme de terre. Probablement, O Tong Jin projetait de mettre en valeur le village au pied de ce mont pour en faire une base d’opération de l’armée indépendantiste.

    Seulement, l’arrestation d’O Tong Jin mit fin à tout cela. Parmi les nationalistes de gauche, celui-ci était le plus près du communisme. Mais, comme il était le pilier de son groupe, son absence mit en veilleuse toute ardeur à appliquer la ligne adoptée à la Conférence de Kuandian. Certaines personnes au sein du Jong-ui-bu étaient, il est vrai, de tendance communiste, mais elles manquaient d’influence.

    Avec l’apparition du Kukmin-bu, né de la fusion des trois bus, les leaders nationalistes dégénérèrent rapidement pour devenir réactionnaires, de telle sorte qu’on ne pouvait même plus parler de communisme en leur présence. Les dirigeants du Kukmin-bu eurent même la perfidie de dénoncer à la police japonaise ou d’assassiner des nationalistes de gauche, favorables au communisme.

    Ri Kwan Rin, elle-même, en butte aux filatures et aux menaces des terroristes du Kukmin-bu, battit la campagne à la recherche d’un refuge. Elle finit par épouser un Chinois et par se cloîtrer chez elle. Pour comble de malheur, son mariage n’était pas un mariage d’amour.

    Ainsi se fana la « fleur de l’armée indépendantiste », « fleur rouge au milieu d’un champ vert », étoile du matin de la rude Mandchourie, la terreur de ses ennemis.

    Ri Kwan Rin était une militante du mouvement pour l’indépen-dance qui était montée dans l’arche du nationalisme. Mais cette embarcation avait été trop fragile pour braver les flots de la mer de la résistance antijaponaise et n’a pas pu atteindre la libération de la patrie et l’indépendance nationale.

    L’arche transportait une foule nombreuse, mais la plupart ont abandonné à mi-chemin. Ils se sont contentés d’obtenir un gagne-pain; ils ont cherché un moyen de se ménager des jours paisibles tout en se donnant un air de patriotes. Parmi les chefs qui prétendaient « représenter » notre nation, certains sont devenus des petits-bourgeois, des fabricants d’emplâtre blanc ou des moines réfugiés en montagne.

    S’enfermer chez soi et s’occuper à gagner sa vie est encore tolérable, pourvu qu’on ne tourne pas casaque comme l’ont fait certains qui avaient milité pour l’indépendance nationale aux côtés de Ri Kwan Rin, mais qui ont trahi la patrie et sont devenus des laquais à la solde des impérialistes japonais.

    Il y a quelques années, après avoir passé plus de cinquante ans à l’étranger, Ri Kwan Rin a réintégré la patrie.

    Elle avait appris que j’étais Song Ju, le fils de Kim Hyong Jik, auquel elle avait voué tant de respect dans les années où elle militait dans l’armée indépendantiste. Depuis, elle désirait ardemment rentrer au pays, car elle tenait à voir cette société basée sur l’égalité, idéal proposé par Kim Hyong Jik, que devait construire Song Ju. Elle voulait aussi entrer dans son sommeil éternel sur cette terre qui lui avait tant manqué en Mandchourie dans ses nuits de solitude.

    Avant de se résoudre à rentrer, elle aura souffert, en secret, une angoisse terrible.

    Elle avait un fils et une fille et plusieurs petits-enfants. Se décider à les laisser tous et à rentrer seule dans sa patrie, en dépit de son âge avancé, ne lui aura pas été facile.

    Ri Kwan Rin a cependant pris cette décision, osant se séparer des siens pour toujours. Décision digne d’elle, ce qu’elle n’aurait jamais pu faire si elle n’avait pas voué sa vie à la Corée dès sa jeunesse.

    Ceux-là seuls qui se sont dévoués corps et âme à la patrie, qui ont su pleurer, rire et verser leur sang pour elle, en connaissent la valeur.

    Lorsque j’ai revu Ri Kwan Rin, seule, dans sa vieillesse, son ardent amour pour la patrie et sa noble conception de la vie m’ont ému.

    Elle avait entre 20 et 30 ans, lorsque nous nous sommes séparés à Fusong, et elle réapparaîtra devant moi à l’âge de 80 ans. Sur sa figure, il n’y avait plus rien de la beauté qui avait enchanté jadis le monde!

    Je l’avais cherchée avec impatience pendant tant d’années, et c’était maintenant qu’elle venait, tête chenue, me voir.

    Combien j’abhorrai la cruauté du temps!

    Nous avons installé Ri Kwan Rin dans une maison enfouie dans un site pittoresque, au centre de Pyongyang. Compte tenu de son âge, on lui affecta une cuisinière et un médecin. Sa maison était non loin de l’emplacement de l’ancien Lycée de jeunes filles où elle avait fait ses études étant jeune. C’est Kim Jong Il qui l’avait choisie. C’est lui aussi qui en a assuré le décor selon le goût de Ri Kwan Rin, ainsi que l’éclairage et le chauffage.

    L’ancienne combattante qui était souffrante prit encore la peine d’aménager un lopin de terre où elle cultivait le maïs. Elle désirait me préparer, elle-même, les plats de maïs dont je raffolais dans ma jeunesse. Elle se souvenait ainsi de mes goûts culinaires. A Fusong, l’été, elle avait l’habitude d’acheter du maïs frais qu’elle grillait dans la cour pour mes frères cadets.

    Après sa mort, tenant compte de ses mérites et de son patriotisme, nous avons dûment organisé ses funérailles et déposé ses restes au cimetière des martyrs patriotes.

    Il est normal que ceux qui aiment leur patrie, leur nation, où qu’ils vivent aujourd’hui, rentrent là où sont enterrés leurs aïeux et où ils sont nés eux-mêmes. Même s’ils sont partis d’horizons différents, ils viendront revoir leurs compatriotes et échanger avec eux leurs sentiments.

    

    

    

    

    

    CHAPITRE III. MES ANNEES PASSEES A JILIN

    (Janvier 1927 – mai 1930)

    

    

    1. En quête d’idées nouvelles

    

    

    Je passai environ un mois chez moi, fêtai le Nouvel An, puis je quittai Fusong pour Jilin à la mi-janvier.

    J’arrivai à la ville grouillante de monde au milieu du jour, à une heure de grande animation. Il me fallait demander mon chemin. Allais-je sortir mon carnet d’adresses et en tourner les pages avec mes doigts gourds? Non, j’avais appris par cœur toutes mes adresses. L’aspect de la grande ville, fière de sa longue histoire et pleine d’animation, avait de quoi intimider, de prime abord, le provincial que j’étais, habitué au calme et à la solitude de la campagne.

    A la sortie de la gare, je m’arrêtai; ému malgré moi, le cœur battant, je restai longuement à contempler le monde nouveau qui s’étendait là, pétillant de vie, devenu le foyer de ma vie nouvelle.

    Ce que la ville avait de plus frappant, c’étaient ses innombrables porteurs d’eau. Ville jadis réputée pour son abondance en eau, au point d’être surnommée « quai », elle en manquait maintenant, d’où ces essaims de porteurs d’eau. Ah, décidément, la vie devient chère à Jilin, marmonnaient des passants d’une voix pleine d’acrimonie.

    Dire qu’il fallait compter pour chaque gorgée d’eau! Instantanément, j’eus l’impression que le coût de la vie pesait d’ores et déjà sur mes épaules. Mais pris d’un sentiment de défi et de révolte, je cambrai la taille, et, d’un pas ferme, je m’enfonçai dans la ville.

    J’enfilai l’avenue Charoujie qui menait vers la colline Beishan et, au bout d’un moment, j’arrivai à hauteur d’une des portes de la ville

    dont la plaque portait l’inscription «Zhaoyangmen », près d’une longue muraille qui séparait le centre de la ville de sa partie périphérique. Une autre porte, Xinkaimen, se trouvait à proximité. La ville comptait en tout dix portes: Bahumen, Linjiangmen, Fusuimen, Deshengmen, Beijimen, etc., toutes gardées par des troupes de Zhang Zuoxiang.

    La muraille vétuste, ciselée par les intempéries, attestait l’ancien-neté de la cité.

    Ville inconnue, mais non étrangère. Ville de mon rêve d’enfance, je pouvais y trouver d’anciens collègues de mon père. J’avais sur mon carnet une dizaine de noms et d’adresses où je devais aller me présenter: O Tong Jin, Jang Chol Ho, Son Jong Do, Kim Sa Hon, Hyon Muk Gwan (Hyon Ik Chol), Ko Won Am, Pak Ki Baek, Hwang Paek Ha, etc.

    Je décidai d’aller d’abord voir O Tong Jin qui demeurait entre l’avenue Charoujie et l’avenue Shangbujie.

    A vrai dire, j’étais un peu nerveux. Que pensera-t-il de ma décision? Ne m’en voudra-t-il pas d’avoir abandonné l’Ecole Hwasong où j’avais été admis grâce à l’intervention des amis de mon père?

    O Tong Jin me reçut avec joie comme auparavant, mais quand je lui eus raconté ma décision concernant l’Ecole Hwasong et mon projet de m’installer à Jilin, il resta silencieux, l’air grave, hochant la tête. Enfin, au bout d’un long silence, il dit: « Hum, tu tombes à Jilin sans crier gare. Tu me fais penser à ton défunt père. Lui aussi avait brusquement abandonné le Lycée Sungsil. La nouvelle m’avait beaucoup attristé alors, mais par la suite, j’ai été contraint de lui donner raison. Et te voilà qui quittes à ton tour ton école, après y avoir passé à peine six mois, pour accourir à Jilin. C’est d’une audace! Soit, si la ville te plaît tant, restes-y et creuse ton puits. »

    Ce fut là tout ce qu’il dit au sujet de mon arrivée à Jilin. Je lui étais reconnaissant, touché de sa largeur d’esprit.

    Il regrettait que je n’eus pas amené ma mère et mes frères pour nous fixer définitivement à Jilin, tant qu’à faire.

    Après l’enterrement de mon père, il avait prié ma mère de venir

    vivre à Jilin, où elle pouvait compter sur l’assistance d’amis. Elle lui en fut reconnaissante, mais n’en resta pas moins à Fusong. Le village où mon père reposait lui tenait à cœur.

    Le jour même, O Tong Jin me présenta son secrétaire, Choe Il Chon, qu’il appréciait beaucoup, et que je connaissais de réputation. Un brillant jeune homme, très prisé par le Jong-ui-bu pour son talent littéraire. Notre rencontre marqua le début d’une grande amitié.

    Dans l’après-midi, O Tong Jin me conduisit à l’auberge Sanfeng où il me présenta à des militants du mouvement pour l’indépendance, dont Kim Sa Hon, qui était le destinataire d’une de mes lettres de recommandation signée par Kim Si U, et Jang Chol Ho, alors chef de la garde du Jong-ui-bu. J’y rencontrai aussi bon nombre d’autres militants. L’auberge Sanfeng ainsi que la rizerie Taifenghe, servait de lieu de rencontre et d’asile aux militants du mouvement pour l’indépendance.

    Nombre d’émigrés coréens venaient aussi dans cette auberge. L’aubergiste provenait de la même région que le pasteur Son Jong Do. Originaire de Jungsan, province du Phyong-an du Sud, il était venu, sur les conseils de ce dernier, s’installer à Jilin.

    Auberge d’enseigne, elle faisait plutôt l’effet d’une salle de réunions publiques ou d’un pensionnat.

    Elle était située à peine à 100 m du consulat japonais, quartier général, en quelque sorte, du service de renseignements japonais de la région de Jilin. Cependant, les militants indépendantistes, tant recherchés par ses agents secrets et sa police, y faisaient de fréquents séjours sans y prendre garde. C’était à mes yeux manquer de prudence. Mais ceux-ci s’en fichaient souverainement, disant: « Le pied d’une chandelle est toujours le plus mal éclairé. » Chose étrange, en effet, il n’y avait jamais d’arrestation. Aussi, plus tard, quand nous avions fondé notre organisation, nous utilisions souvent cette auberge.

    Kim Sa Hon, à qui je remis la lettre de recommandation de Kim Si U, m’interrogea pour savoir si j’aimerais bien entrer au Lycée Yuwen où il avait une connaissance, un professeur coréen, Kim Kang.

    Selon lui, c’était un établissement privé sous les auspices des milieux progressistes de la ville, un des meilleurs quant à ses orientations idéologiques.

    En effet, dans le grand public, le Lycée Yuwen jouissait de la réputation d’être une école progressiste, ce, en partie, grâce à la publicité du quotidien Jichang Ribao qui l’avait cité à plusieurs reprises dans ses colonnes; dès 1921, il écrivit: « Malgré ses difficultés de financement, l’école a mérité l’appréciation des différents milieux grâce à la bonne performance de ses étudiants. »

    Les contestations autour du problème des fonds et de l’abus de pouvoir de ses directeurs faisaient que ceux-ci se changeaient souvent. A l’époque, Li Guanghan succédait, en tant que directeur du lycée, à Zhang Yinxuan, ancien étudiant de l’Université Jinling de Nanjing. Une école qui changeait quatre fois de directeur en quelques années recherchait certainement la justice et l’équité. Cela me plaisait.

    Le lendemain, Kim Sa Hon me présenta au professeur Kim Kang, qui parlait l’anglais couramment. Celui-ci me présenta à son tour au directeur Li Guanghan. C’était un intellectuel loyal chinois, nationaliste de gauche, ancien camarade d’études secondaires du Premier ministre Zhou Enlai dont il avait subi l’influence dès la jeunesse.

    Mais ce sera beaucoup plus tard, après des décennies, que je découvrirai leurs liens d’enfance. Une fois, en m’entretenant avec le Premier ministre Zhou Enlai en visite dans notre pays, j’ai évoqué ma jeunesse et cité des noms de personnalités chinoises qui m’avaient aidé dans le temps, et celui du directeur Li Guanghan fut mentionné. Zhou Enlai fut agréablement surpris en l’entendant prononcé par moi et c’est ainsi qu’il m’apprit qu’ils avaient été camarades de classe au lycée annexe de l’Université Nankai, à Tianjin.

    Le jour de notre rencontre, Li Guanghan m’interrogea sur mes projets après l’école et je lui répondis sans hésiter: me consacrer à la cause de la libération de la patrie. Il m’approuva. Etait-il touché de ma franchise? Toujours est-il qu’il acquiesça, sans se faire prier, à ma sollicitation d’entrer directement en deuxième année.

    Plus tard, quand je m’occuperai du mouvement des étudiants et des jeunes, et que je me livrerai à des activités clandestines, il me tirera d’affaires plus d’une fois. Il fermait délibérément les yeux sur mes fréquentes absences dues à mes activités révolutionnaires et me protégeait contre la malveillance des professeurs réactionnaires à la solde des seigneurs de la guerre. Il me prévenait toujours de la venue d’hommes du clan militaire ou de policiers du consulat japonais qui me poursuivaient, ce qui me permettait de m’esquiver à temps.

    Avoir un intellectuel loyal pour directeur était un grand avantage pour les militants, et ceux-ci pouvaient en tirer profit pour leurs activités. Après avoir réglé les formalités d’admission au lycée, je retournai chez O Tong Jin, où, heureusement, m’était offert un toit, ce qui me dispensait d’aller habiter au pensionnat de l’école.

    En effet, je ne pouvais compter que sur le soutien pécuniaire de ma mère, qui, fragile de santé, souvent malade, trimait l’hiver comme l’été, en faisant des travaux de lessive et de couture à la main, pour m’envoyer 3 yuan par mois. Après avoir payé les frais d’études, les cahiers et les livres, je n’avais plus de quoi m’acheter même une paire de chaussures.

    Le besoin prenant le dessus, je dus accepter aide et protection d’amis de mon père. Au début, j’habitais chez O Tong Jin. Puis, après son arrestation, je vécus un an chez Jang Chol Ho, quelques mois chez Hyon Muk Gwan, puis quelque temps chez Ri Ung, qui succédait à O Tong Jin à la tête des troupes du Jong-ui-bu.

    La plupart des personnalités en vue à Jilin avaient bien connu mon père, et ces gens m’offrirent aide et protection. C’est aussi chez eux que je fis la connaissance de chefs de l’armée indépendantiste et de leaders du mouvement pour l’indépendance, et que je rencontrai un grand nombre de personnes de toutes sortes qui passaient par Jilin.

    A l’époque, les leaders du Jong-ui-bu vivaient presque tous à Jilin. Le groupe disposait d’un énorme appareil d’administration centrale qui comprenait des services d’administration, de finances, de justice, de défense, d’instruction, de diplomatie, de contrôle, un parquet, etc., ainsi que d’un réseau d’administrations locales qui prélevaient les impôts des Coréens des districts de leur ressort. Il constituait ainsi un Etat souverain; or, pour protéger cet appareil hypertrophique, il y avait une force centrale permanente de 150 hommes.

    Jilin, chef-lieu de province de la Chine, était un centre d’activités politiques, économiques et culturelles en Mandchourie, au même titre que Fengtian, Changchun et Haerbin. Zhang Zuoxiang, cousin de Zhang Zuolin, alors à la tête des autorités militaires de Jilin, ne vivait pas en bonne intelligence avec les Japonais. Lorsque ceux-ci venaient dénoncer des communistes ou des malfaiteurs, il faisait la sourde oreille. Il leur disait: « Mêlez-vous de ce qui vous regarde! » Non qu’il eût quelques convictions politiques, mais il était peu cultivé et de nature orgueilleuse. Ces traits de caractère avantageaient les révolutionnaires et les militants des mouvements sociaux.

    D’autre part, la plupart des émigrés coréens en Mandchourie s’étaient installés dans la région de Jilin.

    Par conséquent, nombre de militants pour l’indépendance et de communistes coréens, persécutés par la police et les autorités militaires japonaises, venaient trouver asile à Jilin. La ville leur offrait un théâtre d’activités politiques.

    Il n’était pas fortuit que les Japonais disaient: « Jilin est le foyer du mouvement antijaponais des trois provinces est. »

    Jilin était le lieu de réunion des leaders du Jong-ui-bu, du Cham -ui-bu et du Sinmin-bu, lesquels constituaient, dans la seconde moitié des années 1920, les principales forces du mouvement nationaliste coréen en Mandchourie.

    Les militants indépendantistes éditèrent des journaux et établirent des écoles à Huadian, à Xingjing, à Longjing et ailleurs, mais leurs leaders opéraient à Jilin.

    Les fractionnistes aussi y étaient très actifs, cherchant à étendre chacun leur faction, à savoir le groupe M-L, le groupe Hwayo, le groupe Sosang, etc. Les soi-disant leaders du mouvement communiste faisaient de fréquents séjours à Jilin. Nationalistes, communistes, fractionnistes, réfugiés politiques, gens de tout acabit s’y coudoyaient.

    Des jeunes, des étudiants, attirés par les nouveautés, assoiffés de vérité, y affluaient, eux aussi. Bref, Jilin était au confluent des différents courants de l’époque. Telle était la ville où j’ai levé la bannière du communisme et commencé mes activités révolutionnaires.

    Un certain nombre de jeunes de Huadian, membres de l’U.A.I., m’avaient précédé à Jilin, comme il en avait été convenu à Huadian, pour entrer qui au Lycée Wenguang ou dans d’autres écoles, qui au dépôt de locomotives ou au débarcadère.

    A peine eurent-ils appris mon arrivée qu’ils accoururent me voir chez O Tong Jin. Ils résumèrent leur impression de Jilin en ces termes: « Tout fait défaut: l’argent, l’eau potable et le chauffage. Par contre, des livres, il y en a autant que tu voudras. »

    Je leur dis, en plaisantant: « Avec des livres à lire on peut tout supporter, même la faim. » C’était d’ailleurs ma conviction intérieure.

    Ils me dirent beaucoup de bien du Lycée Yuwen: hormis certains, comme ceux du Guomindang de droite, la plupart des professeurs étaient d’obédience communiste ou sympathisaient avec les Trois principes du peuple.

    Leurs renseignements me rassurèrent. Plus tard, on a pu savoir que le professeur Shang Yue et le professeur Ma Zun étaient membres du Parti communiste.

    Nous nous engageâmes alors à apprendre à fond la vérité sur la révolution et à nous consacrer, corps et âme, au combat pour réaliser les objectifs de l’U.A.I.

    Par la suite, les autres membres de l’U.A.I., restés à Huadian, partirent pour des districts habités par des Coréens, à savoir Fusong, Panshi, Xingjing, Liuhe, Antu, Changchun, Yitong, etc., et certains rejoignirent leurs anciennes unités dans l’armée indépendantiste.

    Dans une ville aussi hétéroclite que Jilin, se faire écouter du peuple et lutter pour réaliser les objectifs de l’U.A.I., avec l’appui d’un effectif réduit de militants, n’étaient de tout repos.

    Pourtant, nous prîmes notre résolution: chacun de nous serait une étincelle, allumerait le feu dans le cœur de dix, de cent personnes évoluant autour de nous, en leur enjoignant d’en faire autant. Ainsi parviendrions-nous à refaire le monde.

    Pour commencer, je m’attachai à étudier en profondeur le marxisme-léninisme. J’étais décidé, en partant pour Jilin, à en approfondir mon étude, entamée à Huadian. L’atmosphère sociale et politique de la ville m’incitait à connaître à fond le nouveau courant. Je me passionnai donc pour les ouvrages de Marx, Engels, Lénine et Staline, beaucoup plus que pour les matières enseignées à l’école.

    A l’époque, la Chine traversait une période de grands bouleversements révolutionnaires, et un grand nombre de bons livres édités en Union soviétique et au Japon étaient réédités en Chine, en chinois. A Beijing, était publiée la Revue traduite mensuelle, qui contenait souvent des extraits de la littérature progressiste dont raffolaient les jeunes et les étudiants.

    A Jilin, on pouvait trouver ainsi, avec un peu de bonne volonté, des livres que l’on ne pouvait espérer se procurer à Fusong ou à Huadian. Or, je n’avais pas d’argent. Aujourd’hui, il est difficile d’y croire, mais c’est vrai qu’à cette époque-là je ne mettais mes chaussures que pour aller à l’école. A peine de retour, je marchais, le plus clair du temps, nu-pieds. A la bibliothèque, située dans l’avenue Niumaxiang, le tarif de lecture était de 10 jiao par mois. Chaque mois, je prenais un abonnement et je passais des heures entières, tous les jours après la classe, à la bibliothèque, à lire des livres et des journaux. C’était commode de lire ainsi, sans trop s’inquiéter pour l’argent.

    Quand je ne pouvais pas me procurer, faute d’argent, les bons livres nouvellement disponibles chez le libraire, j’incitais mes copains de familles riches à les acquérir, puis je les leur empruntais. Certains n’étaient que des bibliophiles et ne les achetaient que pour garnir leur étagère.

    A l’époque, le Lycée Yuwen appliquait, dans sa gestion, des principes démocratiques.

    Le responsable de la bibliothèque était élu chaque semestre à l’assemblée générale des étudiants. Il devait élaborer un plan d’administration de la bibliothèque et décider des livres à acquérir. Je fus élu deux fois et, chaque fois, j’en profitai pour introduire beaucoup d’ouvrages marxistes-léninistes.

    Une fois les livres mis à ma portée, je découvris que le temps me manquait. Je décidai donc de faire tout mon possible pour consacrer plus de temps à la lecture et me concentrer pour lire vite et comprendre mieux.

    Dès ma tendre enfance, mon père m’avait habitué à faire un résumé écrit après une lecture et à en dégager un enseignement. Cette habitude me rendit un royal service. En lisant attentivement et en suivant de près la ligne directrice d’un ouvrage, on parvient à démêler même ce qui paraît embrouillé de manière inextricable et à lire beaucoup en peu de temps.

    Or, si j’ai passé des nuits blanches à lire et à étudier au lycée, ce n’était ni par curiosité ni par goût pour la lecture, non plus que ce ne fut dans le but de réussir ou de faire une carrière.

    Que fallait-il faire pour chasser les impérialistes japonais et relever le pays? Que fallait-il faire pour en finir avec les iniquités sociales et apporter joie et bonheur aux travailleurs? Telles étaient les questions qui motivaient ma lecture. Quelque livre que je lusse, je tâchais d’y trouver des réponses.

    Ce souci constant m’amena, petit à petit, à adopter le marxisme-léninisme non comme dogme, mais comme arme de combat, à tenir pour critère de vérité, non des théories abstraites, mais la pratique concrète: la révolution coréenne.

    Je dévorai alors littéralement tout ce qui me tombait sous la main en matière de marxisme-léninisme, à savoir: Manifeste du parti communiste, le Capital, l’Etat et la révolution, le Travail salarié et le capital ainsi que des livres de référence.

    Je lus aussi énormément d’œuvres littéraires révolutionnaires. Je me passionnai particulièrement pour Gorki et Lu Xun. Si, à Fusong et à Badaogou, j’avais lu avec délectation les chefs-d’œuvre de la littérature ancienne: Histoire de Chun Hyang, Histoire de Sim Chong, la Vie de Ri Sun Sin, Xiyouji, à Jilin je me familiarisai avec une littérature révolutionnaire et progressiste qui traitait des réalités contemporaines: la Mère, Torrent de fer, les Bénédictions, la Véridique Histoire d’Ah Q, Au bord du fleuve Amnok, le Jeune Vagabond, etc.

    Plus tard, lors de ma lutte armée antijaponaise, aux moments des plus rudes épreuves, telles que la Dure Marche, je me souvins des romans révolutionnaires lus pendant mon séjour à Jilin, surtout Torrent de fer, et j’y puisai force et courage. Les œuvres littéraires agissent fortement sur la formation de la conception du monde des hommes. C’est la raison pour laquelle, à chacune de nos rencontres, j’invite les écrivains à écrire le plus possible de romans révolutionnaires. Ils produisent aujourd’hui un grand nombre de chefs-d’œuvre révolutionnaires.

    Puis, vint le moment où nous nous éveillâmes enfin, face aux iniquités sociales et à la misère de la population.

    Nombre d’émigrés coréens passaient par Jilin pour aller s’installer quelque part en Mandchourie, et nous entendions souvent leur récit de la situation tragique de la population au pays.

    Les émigrés coréens qui avaient traversé le fleuve Amnok prenaient la ligne de chemin de fer de la Mandchourie du Sud, via Dandong, pour arriver à Changchun, d’où ils se rendaient en Mandchourie du Nord par le train de Dongzhi, ou bien ils prenaient la ligne Jilin-Changchun et arrivaient à Jilin avant de se rendre à destination. Parfois, ils s’en allaient, via Fengtian, par la ligne Fengtian-Hailong ou la ligne Jilin-Hoeryong vers les régions de Dunhua, Emu, Ningan.

    En hiver et au début du printemps, la gare et les auberges de Jilin étaient bondées d’émigrés coréens dont la plupart avaient fait des expériences par trop amères.

    Un jour, j’allai, avec mes camarades, au théâtre assister à une représentation d’un opéra Beijing. Le spectacle terminé, une jeune actrice de la pièce vint nous demander si nous ne connaissions pas un certain Choe, son fiancé. Nous fûmes surpris qu’elle parlât coréen, car ce genre d’opéra ne se jouait pas en Corée.

    L’actrice s’appelait Ok Bun, originaire de la province du Kyongsang. Voici son histoire:

    Un jour, son père et un voisin, en buvant, se promirent de marier leurs futurs enfants qui ne devaient pas tarder à venir au monde, s’ils étaient de sexe opposé, ou bien de les considérer comme frères ou sœurs, s’ils étaient du même sexe. Peu de temps après, dans les deux ménages naquirent deux enfants, un garçon et une fille. En gage de promesse de mariage, les parents des nouveaux-nés déchirèrent une toile de soie et en gardèrent chacun un morceau.

    Par la suite, ils furent contraints d’abandonner leur village natal pour aller ailleurs chercher un moyen de vivre. L’un, le père du garçon, était venu à Jilin et s’y était fixé. Son fils étudiait au Lycée Wenguang. La famille s’était débrouillée pour acquérir une maison et ouvrir même une petite rizerie, et elle menait une vie assez aisée. Mais les parents de la fillette, immobilisés à Dandong, faute d’argent, furent obligés de vendre leur enfant à un Chinois. Ok Bun, rouée de coups, contrainte à s’exercer dans cet art dès son plus jeune âge, finit par monter sur les planches. Une fois grande, elle se mit à songer à l’homme à qui ses parents l’avaient promise, dès avant sa naissance, et dans toutes les agglomérations où elle passait, elle cherchait des Coréens pour prendre subrepticement des nouvelles de son fiancé.

    Ce jour-là, l’actrice fit une rencontre émouvante avec son fiancé, alors étudiant au Lycée Wenguang. Or, comme Ok Bun déclara son intention de quitter les planches pour se joindre à son fiancé, la propriétaire de la troupe itinérante exigea une somme exorbitante en rançon. Force lui fut de repartir en promettant à son fiancé de venir le rejoindre à Jilin au bout de quelques années, le temps qu’il lui faudrait pour épargner l’argent de la rançon.

    Témoins oculaires de cette scène tragique, notre cœur saignait, le sang bouillonnait dans nos veines. Les étudiants injurièrent la propriétaire de troupe sans cœur, assoiffée de gain, et la traitèrent de vipère.

    A Jilin, grande agglomération urbaine, où des centaines de milliers d’hommes se débattaient et s’épuisaient dans une mêlée forcenée pour survivre, la vie était infectée des miasmes pestilentiels qu’exhalait la société de classes.

    Un jour d’été torride, il m’arriva d’assister, en revenant de la colline Beishan avec mes camarades, à une scène de dispute entre un conducteur de pousse-pousse et un riche voyageur. Celui-ci devait avoir payé chichement son voyage, car le conducteur le priait de lui payer quelques sous de plus. Il alléguait l’obligation de chacun de s’intéresser à la « vie du peuple » comme l’époque était aux Trois principes du peuple. Le riche refusa et frappa le conducteur avec sa canne en criant: « Tu connais les Trois principes du peuple, bon, mais tu ne connais pas la Constitution stipulant les Cinq droits. »

    Indignés, les étudiants intervinrent et lui firent payer un supplément. Les expériences de ce genre nous amenèrent à scruter la société d’un œil mécontent et à nous interroger: « Pourquoi les uns tirent le pousse-pousse tandis que les autres voyagent tranquillement dessus? – Pourquoi les uns battent le pavé sans gîte, sans le sou, tandis que les autres nagent dans l’opulence dans les résidences somptueuses? »

    La conception révolutionnaire du monde s’établit par une série d’étapes: d’abord la prise de conscience de la classe dont on fait partie et de ses intérêts, puis la haine contre la classe des exploiteurs et l’affirmation de sa volonté de défendre les intérêts de sa propre classe et, enfin, l’engagement dans la révolution, avec la détermination d’édifier une société nouvelle.

    Il en fut ainsi pour moi. J’ai pris conscience de la situation de ma classe en lisant des ouvrages marxistes-léninistes et d’autres livres révolutionnaires, puis, j’ai fait l’expérience des iniquités sociales en assistant à ce qui se passait autour de moi, et je me suis mis à détester, à exécrer la classe des exploiteurs et la société basée sur l’exploitation de l’homme par l’homme au point de me décider à refaire le monde et d’entreprendre la lutte à cette fin.

    Plus je lisais Marx et Lénine, plus je les admirais et plus je ressentais le besoin de répandre leurs doctrines révolutionnaires parmi la jeunesse et les étudiants.

    Mon premier camarade au Lycée Yuwen fut un étudiant coréen, Kwon Thae Sok. Des quatre étudiants coréens de l’école, seuls lui et moi, nous intéressions au mouvement de la jeunesse communiste; les deux autres, matérialistes, se désintéressaient de la politique et ne se préoccupaient que de leur avenir qu’ils avaient voué au commerce.

    L’identité d’aspirations et de vues sur la société nous rapprocha, Kwon Thae Sok et moi. Parmi les étudiants chinois, je me liai d’amitié avec Zhang Shinmin. Nous marchions souvent, côte à côte, en échangeant nos points de vue sur la politique; nos discussions touchaient un large éventail de problèmes: les iniquités sociales, la nature réactionnaire de l’impérialisme et les visées agressives des Japonais à l’égard de la Mandchourie, la traîtrise du Guomindang, etc.

    Jusque-là, à Jilin, le marxisme-léninisme n’avait été qu’un objet de vague curiosité chez les étudiants. Ceux-ci touchaient à ces ouvrages dans un acte passif, soit attirés par la célébrité des auteurs, soit de peur d’être dépassés par le courant d’idées contemporain.

    Tirant profit de mon expérience de Huadian, j’organisai, avec quelques camarades, un cercle de lecture secret au lycée dans le but d’imprégner les étudiants progressistes de la doctrine marxiste-léniniste. Le cercle s’étendit rapidement à différentes écoles de Jilin: au Lycée Wenguang, aux Lycées N° 1 et N° 5, au Lycée de jeunes filles, à l’Ecole normale, etc.

    L’effectif du cercle grossissant, nous louâmes une pièce dans une rizerie tenue par un militant indépendantiste et y installâmes une bibliothèque dont la gestion fut confiée à des jeunes de l’Association Ryugil des étudiants coréens.

    Aujourd’hui, nous avons des bibliothèques un peu partout et nous pouvons bâtir, si nous le voulons, des bibliothèques imposantes comme le Palais des Etudes du Peuple, mais à l’époque dont je parle, il n’était pas facile d’aménager une bibliothèque par ses propres moyens, d’autant plus que nous étions sans ressources. Il fallait se procurer des livres, des étagères, des tables et des chaises. Où trouver l’argent pour les acheter? Nous recherchâmes des travaux à faire: nous transportions des traverses sur un chantier de construction de chemin de fer ou bien du gravier au bord d’un cours d’eau. Des jeunes filles travaillaient dans des rizeries à trier les grains non décortiqués. Nous gagnâmes ainsi, sou par sou, de quoi acheter des livres et d’autres fournitures.

    Nous préparâmes ainsi une bibliothèque, dont une partie, secrète, était consacrée aux livres révolutionnaires. Ceci fait, nous affichâmes, en plusieurs endroits de la ville, des annonces sur nos livres rédigés de manière concise et attrayante. Les étudiants commencèrent à affluer dans notre bibliothèque.

    Nous avions aussi pris soin de nous approvisionner en romans d’amour, afin d’attirer le plus de lecteurs possible. Certains fréquentaient la bibliothèque pour le plaisir de lire des choses de ce genre. Or, une fois qu’ils avaient pris goût à la lecture, nous leur prêtions de temps en temps un livre de sciences sociales, puis au fur et à mesure qu’ils s’éveillaient, des ouvrages marxistes-léninistes et des romans révolutionnaires de la bibliothèque clandestine.

    Nous avions dans notre bibliothèque même des romans de Ri Kwang Su: la Résurrection, le Sans-cœur, le Pionnier, etc. Celui-ci avait rédigé à Tokyo, à la veille du Soulèvement populaire du Premier Mars, le Manifeste de l’indépendance du 8 Février et écrit bon nombre de romans progressistes en militant pour l’indépendance nationale. C’est pourquoi la jeunesse le lisait avec plaisir. Mais par la suite, il avait trahi la cause et n’avait plus produit d’œuvres de valeur éducative. Pire encore, il était allé jusqu’à publier des romans réactionnaires, tel que la Femme d’un révolutionnaire. Je lus ce roman lors de mon passage par Fusong, en chemin pour la Mandchourie du Sud, à la tête d’une unité de l’Armée de guérilla antijaponaise que je venais de constituer. Ce roman raconte la liaison entre la jeune femme d’un communiste malade et un étudiant de l’école de médecine qui vient le soigner. Plein d’injures à l’égard des communistes, le roman dénigrait, du début à la fin, le mouvement communiste.

    Les samedis et les dimanches, nous organisions souvent, à l’église de Jilin ou au parc de Beishan des exposés de lectures. Au début, certains se présentèrent avec des romans d’amour, mais l’auditoire les hua. Conspués par le public, ils se reprirent et se tournèrent vers la littérature révolutionnaire.

    Pour diffuser les idées révolutionnaires parmi la jeunesse et les masses, nous mîmes tout en œuvre, jusqu’au Tangshu.

    Un jour, je quittai la classe avant l’heure pour rentrer m’appliquer des compresses sur le cou qui me faisait mal. Sur le chemin du retour, en passant par la colline Beishan, je vis un attroupement autour d’un aveugle. Je m’approchai. L’aveugle récitait une partie de l’Histoire des Trois Royaumes en modulant sa diction à la manière des sorciers. En racontant la victoire de Zhu Geliang, qui, usant de ruse, mit en déroute l’adversaire, il mit plus d’âme à son récit et battit du tambour. Puis il s’interrompit à l’endroit le plus passionnant et tendit la main pour demander de l’argent. C’était ce que les Chinois appelaient faire le Tangshu. J’y découvris une méthode efficace pour attirer le public.

    Depuis lors, nous introduisîmes cette méthode dans notre travail.

    Suivant nos directives, un de nos camarades, éloquent et assez bouffon, opérait parmi les croyants; il surpassait les pasteurs quant à son art de faire des prières et de réciter l’Evangile. Nous lui fîmes essayer le Tangshu et il y excellait mieux encore que dans la psalmodie. Il allait souvent réciter des romans dans des salles de réunion privées ou dans des jardins publics et obtenait de bons résultats. Le troubadour aveugle demandait de l’argent pour son récit, mais notre camarade ne le faisait pas. Il interrompait son récit à l’endroit le plus passionnant pour faire un discours de propagande, puis il indiquait l’heure et l’endroit où allait reprendre le spectacle le lendemain. Le jour suivant, à l’heure et à l’endroit indiqués, il avait son public qui venait entendre la suite.

    Une amitié des plus touchantes que j’ai connues par l’intermé-diaire de la lecture fut celle de Pak So Sim.

    Il existait dans un coin de rue animé de Jilin une librairie dite Sinmun. Je m’y rendais plusieurs fois par semaine. Or, Pak So Sim aussi était un client assidu. Il s’attardait toujours devant le rayon des sciences sociales et prenait note des nouveaux livres. Nous nous croisions souvent. Grand et maigre, il avait l’air cultivé.

    Quand j’achetais avec mes camarades des livres pour notre bibliothèque, il intervenait l’air réjoui, comme s’il s’agissait de ses propres affaires, et nous prodiguait des conseils sur le choix des livres, en nous disant que tel ou tel livre parlait de telle chose, qu’il convenait d’acheter tel livre ou tel autre parce qu’il fallait absolument le lire, etc.

    Ainsi, les livres nous rapprochèrent l’un et l’autre.

    Un temps, à Dongdatan, il vint même habiter à mon pensionnat. Originaire de Séoul, il se tenait à l’écart du mouvement communiste, surtout à cause de sa mauvaise santé, et il se contentait de publier de temps en temps de courts articles dans des journaux et des revues. Le journal Haejo Sinmun et d’autres publications comme Joson Jigwang avaient dû publier bon nombre de ses écrits. Se tenant à l’écart du mouvement communiste, il n’en méprisait pas moins les fractionnistes. Attirés par son renom et sa culture, les leaders de différents mouvements tentaient de l’attirer à eux.

    Pak So Sim avait passé des nuits blanches à lire la version japonaise du Capital. Il lisait comme un forcené: quand il n’avait pas d’argent, il engageait ses vêtements pour s’acheter des livres. Contrairement à ces hâbleurs qui cherchaient à se faire passer pour des théoriciens du marxisme-léninisme après avoir lu à peine quelques rudiments, il connaissait à fond presque tous les principaux ouvrages de Marx et de Lénine.

    Il fut, pour moi, un maître inoubliable. C’est lui qui mit entre mes mains le Capital. Comme la plupart des ouvrages de Marx, le Capital contenait beaucoup de passages complexes. Pak So Sim nous aida à les maîtriser en nous les expliquant. Pour s’initier à un ouvrage, il faut des références ou un instructeur. Pak So Sim s’acquitta loyalement de cette tâche. Son érudition ne cessait de m’étonner.

    Une fois, je l’interrogeai sur les thèses des fondateurs du marxisme-léninisme concernant la dictature du prolétariat.

    Et le voilà parti à réciter des passages entiers, des définitions que les classiques avaient données en interprétant les divers aspects de la dictature du prolétariat, aux différents moments de l’histoire. Vu ses extraordinaires connaissances théoriques, il aurait fallu l’appeler le grand théoricien du marxisme-léninisme. Pourtant, il y avait des choses qu’il ne connaissait pas et sur lesquelles il trébuchait.

    Je lui posai une fois la question suivante: selon les marxistes-léninistes classiques, la libération sociale de la classe ouvrière doit précéder la libération nationale, mais dans notre pays, la libération nationale du joug de l’impérialisme japonais ne devra-t-elle pas précéder l’émancipation sociale des ouvriers et des paysans?

    Cette question était très controversée parmi mes camarades.

    Les ouvrages classiques du marxisme-léninisme n’établissaient pas de corrélation entre l’émancipation sociale de la classe ouvrière et la libération nationale, et beaucoup de problèmes relatifs à la lutte de libération nationale à mener dans les pays colonisés attendaient un éclaircissement scientifique.

    Sa réponse fut vague. Je repris: le marxisme-léninisme insiste sur l’importance du triomphe de la révolution dans les métropoles et affirme que la révolution dans les colonies est organiquement liée à celle des métropoles; si c’était le cas, seule la victoire de la classe ouvrière japonaise pourrait permettre l’accès de notre pays à l’indépendance, et nous devrions ainsi attendre, les bras croisés, la victoire de la révolution japonaise, est-ce vrai?

    Pak So Sim fut à court de réponse. Il me considéra avec étonnement. Puis il dit: d’après les auteurs classiques, donner priorité à l’émancipation sociale de la classe ouvrière sur la libération nationale, accorder plus d’importance à la lutte de la classe ouvrière dans les métropoles qu’à la lutte de libération nationale dans les colonies sont des principes universels du mouvement communiste international.

    Comme je hochai la tête, incrédule, il avoua, se sentant impuissant, qu’il avait étudié le marxisme-léninisme en tant que doctrine théorique, mais que jamais il n’avait eu l’idée de le lier à la pratique dans le contexte de la réalité, c’est-à-dire l’indépendance de la Corée et l’édification du communisme en Corée.

    Un sentiment de frustration s’empara de moi. Une étude théorique, coupée de la pratique, ne sert à rien. Le plus grand problème avec lequel mes camarades et moi étions aux prises dans notre étude du marxisme-léninisme était que les conditions de notre pays différaient de celles de la Russie du temps de la Révolution d’Octobre, alors que nous désirions faire nous aussi la révolution comme l’avaient fait les Russes, refaire la société et libérer le pays.

    De quelle façon accomplir une révolution prolétarienne dans un pays colonisé, semi-féodal et arriéré comme la Corée? Quelle relation établir avec la révolution des pays voisins, celle de la Chine en premier lieu, alors que les Coréens, en raison de la répression cruelle des impérialistes japonais, sont obligés de combattre sur le sol de la Chine? De quelle manière s’acquitter du devoir national de mener la révolution coréenne et de l’obligation morale internationaliste de se joindre au courant de la révolution mondiale? Autant de problèmes se posaient, urgents et complexes. Or, il nous a fallu attendre de longues années et payer cher pour obtenir les réponses à toutes ces questions.

    Pak So Sim se prit d’amitié pour moi à travers notre étude du marxisme-léninisme et sympathisait de plus en plus avec nos aspirations révolutionnaires.

    Il adhéra à l’Union de la jeunesse anti-impérialiste, à l’Union de la jeunesse communiste, et participa avec enthousiasme, en même temps que nous, au travail d’éducation et d’instruction de l’enfance et de la jeunesse. Une fois qu’il eut pris son parti, il se lança dans l’action avec d’autant plus de zèle qu’il s’était jusque-là confiné au monde des livres.

    Plus tard, nous le fîmes partir pour Kalun pour le traitement de sa tuberculose. Là, il vivait dans la solitude, dans une hutte au bord de la rivière Wukaihe, à quelque deux kilomètres de Jiajiatun, préparant lui-même ses repas.

    Profitant de ma mission, à Kalun et à Wujiazi, je pris le temps d’aller le voir. Il fut ravi de ma visite. Nous échangeâmes nos pensées et discutâmes de beaucoup de choses.

    Il me montra alors, pour la première fois, une photo de sa femme, ce qui m’étonna; en effet, je le croyais veuf ou divorcé.

    La photo montrait une femme de son temps, belle, l’air instruit. Sa femme, restée à Séoul, lui avait récemment écrit. Interrogé sur la raison pour laquelle il ne l’avait pas amenée avec lui, il répondit que sa femme venait d’une famille riche. L’avait-il épousée sans le savoir? Pak So Sim lâcha un soupir: il avait adopté une tout autre vision du monde après le mariage.

    Je n’y comprenais rien. Aurait-il donc pris le parti de l’oublier à tout jamais? Oui, il l’aurait fait volontiers, mais sa récente lettre l’avait rendu mélancolique. Il fallait la faire venir s’il l’aimait encore. Un homme, incapable d’éduquer sa propre femme, ne peut combattre toute une société périmée et édifier un monde nouveau. Avec sa femme auprès de lui, il irait beaucoup mieux et guérirait plus vite. Voilà ce que je lui dis. Pak So Sim acquiesça, mais soupira encore.

    « Oui, je suivrai ton conseil, camarade Song Ju. Mais hélas! ma vie est sur la pente. C’est une vie ratée. »

    Pas d’enfants, pas de fortune ni de patrimoine spirituel à léguer à la postérité. Il se lamentait d’avoir manqué le but de sa vie: se consacrer à l’étude du marxisme-léninisme et écrire des ouvrages de valeur susceptibles de servir la classe ouvrière.

    « Quand j’avais toute mon énergie et que j’étais en bonne santé, la vérité m’échappait. La vérité découverte, je n’ai plus de santé! »

    A l’entendre, j’avais le cœur triste. C’était un homme loyal, persévérant et fidèle à sa vocation: s’il s’était intégré plus tôt à la pratique, il eût réussi à mettre au point des formules qui auraient profité à la cause révolutionnaire de la classe ouvrière et accompli des exploits.

    La pratique est à la base de toute théorie, elle est le critère de la valeur d’une théorie.

    L’indépendance de la Corée, le bonheur de son peuple, voilà la grande pratique qu’il ne faut pas perdre de vue un seul instant. Pak So Sim mourut à notre grand regret après avoir à peine eu le temps de comprendre cette vérité.

    Pak So Sim aura finalement fait venir sa femme, et, soigné par elle, il écrira des articles et des études jusqu’aux derniers moments de sa vie. Il mourra à Kalun.

    Nos ancêtres disaient: heureux celui qui découvre la vérité le matin, même s’il meurt le soir. Pourtant il était bien regrettable qu’un homme aussi capable et aussi érudit que Pak So Sim nous quittât sans rien faire de mieux que d’accéder à la vérité.

    J’ai passé environ trois ans à Jilin. Jilin a laissé des empreintes indélébiles sur moi.

    C’est là que j’ai assimilé le marxisme-léninisme en tant que doctrine scientifique et que j’ai découvert la vérité de la pratique de la lutte pour l’indépendance de la Corée et le bonheur du peuple coréen.

    Si je suis parvenu en peu de temps à saisir l’essence de ces nouvelles idées, je le dois au chagrin et à la colère qui s’étaient emparés de moi, le fils d’une nation dépouillée de son pays. Les malheurs et les souffrances qu’endurait alors la nation avaient éveillé tôt ma conscience. J’avais associé mon sort à celui de la nation martyrisée et éprouvé un sentiment de devoir envers ma patrie.

    C’est donc à Jilin qu’une conception du monde s’est établie et affirmée en moi, qui me servira, ma vie durant, de nourriture spirituelle et idéologique.

    Les expériences vécues à Jilin serviront plus tard de charpente à l’édification de mes idées révolutionnaires indépendantes.

    L’étude est la première étape obligatoire de la formation d’un révolutionnaire, c’est un travail spirituel indispensable que chacun doit soutenir toute sa vie pour ajouter au progrès social et concourir à la transformation de la société. Tirant un enseignement de mes expériences de recherche d’idées avancées, je dis, aujourd’hui encore: l’étude est le premier devoir d’un révolutionnaire.

    

    

    

    2. Le professeur Shang Yue

    

    

    Si Pak So Sim m’a donné à lire le Capital, le professeur Shang Yue me donnera la Mère de Gorki et Hongloumeng. Il était professeur de lettres au Lycée Yuwen.

    Quelque temps s’était passé après sa nomination à notre lycée. A la nouvelle de l’arrivée d’un nouveau professeur de lettres, diplômé de la faculté des lettres anglaises de l’Université de Beijing, nous attendions avec impatience son premier cours.

    Cependant, un doute, une inquiétude vague nous envahissait: il se pouvait que le Département d’enseignement eût envoyé un agent. Parmi les professeurs nommés par ce service, il y avait bon nombre d’individus à la solde des autorités militaires. Zhang Xueliang venait de hisser la bannière du Guomindang en Mandchourie sur l’ordre de Jiang Jieshi, et le service de renseignements de ce dernier à Shenyang étendait déjà ses tentacules à Jilin. Les valets du Guomindang n’avaient pas encore mis le Lycée Yuwen sous leur tutelle, mais le personnel et les élèves de cette école, fortement marqués par les idées progressistes, se trouvaient sous la surveillance des autorités militaires.

    Comme c’était dans ces circonstances que le nouveau professeur arrivait, nous attendions son cours avec une vigilance redoublée.

    Mais sa première leçon nous rassura et provoqua notre admiration. En une heure, il sut nous donner une idée d’ensemble des immenses intrigues de Hongloumeng, articulées en 120 chapitres. En se basant sur des événements importants du roman, il parlait si clairement que nous saisîmes d’un coup l’idée maîtresse du roman, le processus de ruine d’une famille d’aristocrates cloîtrée dans les traditions patriarcales.

    Après le cours, à peine le professeur sorti, les élèves poussèrent des cris de joie, en disant que l’école avait trouvé un trésor.

    Le maître avait parlé beaucoup du roman, mais peu de son auteur. Aussi, le lendemain, je m’approchai de lui dans la cour de l’école et le priai de me parler de l’auteur de Hongloumeng, Cao Xueqin. Il me dit qu’il avait dû sauter la vie de l’auteur, pressé par le temps et qu’il était naturel que je lui pose la question. Alors il me raconta avec une fidélité scrupuleuse la vie de Cao Xueqin et me parla de sa famille.

    Son explication terminée, je lui posai quelques questions sur la corrélation entre la condition de l’auteur et le caractère de classe de son roman.

    Il me donna une réponse nette. A son avis, il était vrai que l’origine sociale de l’auteur exerce une influence sur le caractère de classe de son ouvrage, mais c’est la conception de l’auteur du monde qui est le facteur déterminant. Il prit l’exemple de Cao Xueqin. Si celui-ci, bien que né et élevé dans une famille de riches aristocrates, jouissant de la faveur exceptionnelle de l’empereur Jiang Hui, avait pu décrire le fond de la Chine féodale en ruine et l’inéluctabilité de son effondrement, c’est qu’il avait une conception du monde progressiste.

    Il me dit aussi:

    « Vous avez bien fait, Song Ju, de venir me voir. S’il y a quelque chose à éclaircir, il ne faut pas hésiter à me poser des questions. C’est la manière d’étudier pour un élève qui veut comprendre ce qu’il apprend. Posez beaucoup de questions, ne vous laissez pas intimider par les circonstances. Je préfère les élèves qui posent beaucoup de questions. »

    Ce conseil me plut. D’ailleurs, dès l’école primaire, j’avais la réputation d’être un grand poseur de questions. Au Lycée Yuwen aussi, j’importunais les professeurs de mes questions.

    Le professeur Shang Yue me fit savoir qu’il avait un exemplaire de Hongloumeng, ainsi qu’un abrégé de la biographie de Cao Xueqin et me dit que, si je voulais, je pourrais les lui emprunter n’importe quand. Ainsi, j’eus le privilège d’être un de ses premiers visiteurs.

    Mon grand-père m’avait souvent dit: « Il n’est pas bon qu’un élève fréquente souvent son maître ». Parmi ceux qui avaient reçu une instruction moderne, sans parler des gens de l’ancienne génération qui avaient grandi en apprenant le Tongmongsonsup dans un établissement traditionnel, beaucoup avaient la même idée préconçue que mon grand-père. « Si un élève devient trop familier avec son maître, il ne le traitera pas comme un être mystérieux. Le maître doit amener son élève à le croire presque divin, comme quelqu’un qui vit sans manger et sans besoins physiologiques. De la sorte, il peut exercer son autorité d’éducateur. Mais pour cela il doit vivre derrière un paravent », telle était l’opinion de mon grand-père.

    Mon grand-père nous disait qu’il avait adhéré à ce principe quand mon père avait commencé à faire des études dans un établissement traditionnel.

    Il y avait à l’Ecole traditionnelle Sunhwa un instituteur nommé Kim Ji Song qui était gros buveur. Presque tous les trois jours, il chargeait mon père qui était «chef de classe » d’aller lui acheter du vin. Au début, mon père accepta de bon gré. Mais depuis qu’il avait vu son maître ivre, tombé dans un fossé en rentrant chez lui, il avait changé d’avis.

    Un jour, le maître lui passa une grosse bouteille et l’envoya acheter de l’alcool. Mon père, à peine sorti de l’école, brisa la bouteille contre un rocher, puis retourna à son maître et lui dit qu’il avait été poursuivi par un tigre et avait dû laisser tomber la bouteille. Alors, le maître s’écria, l’air contrit: « Hum! serait-ce un tigre du mont Paektu qui serait venu jusqu’à Mangyongdae? Comme j’ai dû me montrer infâme pour que Hyong Jik aille jusqu’à me mentir! J’ai eu bien tort de t’envoyer chercher du vin. » Après cela, il cessa de boire.

    Mais mon père garda dans sa mémoire l’image de son maître, gisant dans le fossé et sentant fort l’alcool.

    Sans que M. Shang Yue eût le temps de mettre un paravent autour de lui, je fis irruption dans sa vie qu’il n’avait jamais auparavant exposée à personne.

    Sa bibliothèque contenait des centaines de livres. C’était la bibliothèque la plus riche et la plus variée que j’eusse jamais vue. Bref, il était riche en livres. Il avait beaucoup de romans en anglais et d’ouvrages biographiques.

    Je ne pouvais quitter la bibliothèque. Assimiler toutes les connais-sances contenues dans cette bibliothèque me semblait équivaloir à terminer l’université. Quelle chance pour moi que M. Shang Yue soit venu dans notre école! Je tirai au hasard des livres et demandai à mon professeur:

    « S’il vous plaît, monsieur le professeur, combien de temps avez-vous mis à garnir cette bibliothèque?

    – Une dizaine d’années à peu près, répondit-il, en s’approchant, le sourire aux lèvres et les yeux fixés sur moi.

    – Combien de temps me faudra-t-il pour lire tous ces livres?

    – Trois ans si vous êtes assidu, cent ans si vous êtes paresseux.

    – Pourriez-vous m’autoriser à utiliser votre bibliothèque, si je lisais ces livres en trois ans seulement?

    – D’accord, mais à une condition.

    – J’accepterai volontiers toutes vos conditions.

    – Que vous vous destiniez à la carrière d’écrivain. Depuis longtemps je pensais à former un ou deux écrivains capables de servir la révolution prolétarienne. Je voudrais savoir si vous êtes capable d’en devenir un.

    – Monsieur le professeur, je vous remercie de votre confiance. A vrai dire, j’aime les lettres et j’éprouve un grand attrait pour le métier d’écrivain. Peut-être que j’opterai pour les lettres après l’indépen-dance. Mais, je fais partie d’un peuple privé de son pays. Mon père a quitté ce monde après avoir lutté toute sa vie pour libérer le pays. J’ai pris la résolution de me consacrer à la lutte pour l’indépendance du pays suivant les dernières volontés de mon père. C’est là mon idéal, mon aspiration suprême. La lutte de libération nationale, voilà le métier que je vais embrasser bientôt. »

    M. Shang Yue, appuyé contre la bibliothèque, hocha la tête, puis vint à ma hauteur et posa doucement la main sur mon épaule. « Bravo, Song Ju! Si c’est votre idéal de lutter pour l’indépendance, je vous ouvre toute grande ma bibliothèque. »

    Ce jour-là, je rentrai avec Hongloumeng.

    La fois suivante, mon professeur me prêta les romans Au bord du fleuve Amnok et le Jeune Vagabond de Jiang Guangci.

    Je les lus avec beaucoup d’intérêt. Le premier surtout, ayant pour héros deux Coréens, un jeune homme Ri Maeng Han et une jeune fille Un Ko, fit sur moi une impression ineffaçable.

    Un peu plus tard, je lus la Mère de Gorki.

    Par le moyen des livres et de la littérature, des liens particuliers s’établirent entre nous.

    M. Shang Yue me prêta tous les livres que je voulais. Quant aux livres qui manquaient dans sa bibliothèque, il se les procurait ailleurs pour me les prêter. En revanche, il ne manquait pas de me demander mes impressions sur les livres que j’avais lus.

    Nous échangeâmes nos vues au sujet de livres comme les Ennemis de Gorki et les Bénédictions de Lu Xun, ce qui nous amenait naturellement à discuter. Nos conversations convergeaient sur le rôle de la littérature, sur la façon dont celle-ci reflète les réalités et accélère l’évolution de la société.

    Shang Yue affirmait que la littérature est la lampe qui guide l’humanité à la raison. Si la machine, disait-il, accélère le développement de la production, la littérature perfectionne la personnalité de l’être humain qui la manœuvre.

    Il avait une prédilection marquée pour Lu Xun. Il avait été ami de plume de Lu Xun et avait fait partie de son cercle littéraire. Lu Xun avait fait une bonne critique de la nouvelle le Dos d’une hache que mon professeur avait écrite alors. Celle-ci traitait de la lutte des habitants de la région de Luoshan contre les coutumes féodales. D’après sa fille, Shang Xiaoyuan, Lu Xun aurait également exprimé son mécontentement au sujet de cette nouvelle qui manquait de sensibilité.

    Dans les années 1930, après avoir comblé ses lacunes de débutant, Shang Yue écrivit la Préméditation, œuvre raffinée aussi bien du point de vue idéologique qu’artistique, laquelle jouit d’une appréciation favorable. Ce roman fut publié en feuilleton dans une revue de l’époque qui paraissait dans la province de Yunnan. Dans les années 1980, les Editions littéraires du peuple de Chine le fera reparaître en brochure.

    Outre le Dos d’une hache et la Préméditation, Shang Yue a écrit les romans la Lance et le Problème du chien. Tout en s’occupant d’éducation, il ne cessa à aucun moment ses recherches d’écrivain. Ce n’était donc pas par hasard qu’il avait voulu au début me conduire sur la voie de la littérature.

    Je lus aussi les Œuvres choisies de Chen Duxiu que je lui avais empruntées. Chen Duxiu était un des fondateurs du Parti communiste chinois dont il détint un temps la direction.

    Au début, Shang Yue ne voulut pas me prêter ces livres, de peur que je ne subisse l’influence néfaste de sa ligne droitiste capitulationniste. Avant son entrée à l’Université de Beijing, disait-il, Chen Duxiu y avait été doyen de la faculté des lettres, et le personnel universitaire et les étudiants de cette université avaient tiré beaucoup de fierté du fait qu’il y avait fait ses études.

    « A franchement parler, avouait-il, moi aussi, j’ai eu beaucoup d’estime pour lui. En lisant sa revue la Nouvelle Jeunesse et ses thèses de début, j’ai subi malgré moi son ascendant. Mais, à présent, mon opinion sur lui a changé. »

    Si Chen Duxiu qui avait été aimé de tant de gens lors du Mouvement du 4 Mai et au lendemain de la fondation du Parti communiste chinois avait perdu sa popularité, c’est qu’il avait prôné la ligne droitiste capitulationniste.

    Son erreur opportuniste s’est révélée de manière particulièrement nette dans son attitude à l’égard de la question paysanne. Staline avait affirmé, en 1926, que les paysans représentaient une force majeure et l’allié le plus important, le plus sûr de la classe ouvrière sur le front anti-impérialiste en Chine. Mais Chen Duxiu a négligé la paysannerie. Craignant que les paysans n’entrent en conflit avec les grands seigneurs, il s’est opposé à leur participation à la politique et à leur autodéfense active. En un mot, il a voulu limiter la lutte paysanne.

    Son erreur résidait dans son refus d’étendre la révolution aux campagnes sous prétexte de s’opposer à l’impérialisme et dans sa crainte de voir la bourgeoisie abandonner la révolution. Cette ligne capitulationniste n’a fait que favoriser la trahison de la révolution par la bourgeoisie.

    Voilà l’opinion de Shang Yue sur Chen Duxiu.

    Comme il le faisait remarquer à juste titre, la ligne de ce dernier comportait des éléments capitulationnistes susceptibles de porter d’immenses préjudices à la révolution.

    Après avoir lu les Œuvres choisies de Chen Duxiu, j’eus une longue conversation avec Shang Yue au cours de laquelle nous échangeâmes nos vues sur le problème paysan. Nous cherchions à préciser notamment: Quelles similitudes et quelles différences marquent le problème paysan dans la révolution coréenne et dans la révolution chinoise? Que faut-il emprunter à la stratégie de Lénine en ce qui concerne la question paysanne? De quelle façon amener la paysannerie à jouer un rôle important dans la révolution? etc.

    Je disais: l’agriculture est à la base de tout; les paysans sont donc une force capable de tout.

    Shang Yue partagea mon avis: selon lui, le mépris des paysans revient au dédain de l’agriculture et au reniement de la terre; si les paysans sont méprisés, la révolution est vouée à l’échec, aussi attrayant que soit son programme; l’erreur de Chen Duxiu consiste justement dans l’oubli de cette vérité.

    Après cette conversation, j’eus la certitude qu’il était bien communiste. Lui, de son côté, reconnut en moi un militant de la jeunesse communiste.

    Sa perspicacité et son jugement m’étonnaient.

    En effet, il était inscrit au Parti communiste chinois depuis 1926. Arrêté par les seigneurs réactionnaires du Guomindang pour avoir dirigé le mouvement paysan dans son pays natal, il avait passé une année d’épreuves à la prison militaire de la province du Zhejiang. Puis, libéré sous caution grâce à l’intervention d’un médecin militaire coréen, il s’était réfugié en Mandchourie sous le nom d’emprunt de Xie Zhongwu et avait obtenu, par l’entremise d’un certain Chu Tunan, une place au Lycée Yuwen.

    Depuis notre conversation au sujet du problème paysan, nous discutions souvent de problèmes politiques divers.

    Le débat politique, très à la mode à l’époque, passionnait surtout la jeunesse étudiante de Jilin. De grands événements révolutionnaires bouleversaient la Chine. Le mouvement de masse prenait de l’essor en Corée. D’innombrables problèmes surgissaient, tous de nature à provoquer de vives controverses.

    Les jeunes Coréens étaient partagés sur la question de savoir qui, de Ri Jun et d’An Jung Gun, avait raison en ce qui concerne la méthode de combat. La plupart optaient sans réserve pour le second.

    Je sondai mon professeur à ce sujet. Il affirmait: « An Jung Gun est un patriote, mais sa méthode pèche par aventurisme. »

    Nos vues coïncidaient. Les méthodes terroristes consistant à exécuter quelques agents sous la férule de grands seigneurs de la guerre ne peuvent amener à la victoire notre lutte contre les agresseurs impérialistes japonais. Pour la faire aboutir, il est nécessaire d’éduquer, de conscientiser et de soulever le peuple tout entier.

    Nous échangeâmes nos vues sur d’autres questions aussi, à savoir l’histoire d’agression de l’impérialisme japonais contre la Corée, sa politique coloniale en Corée, son ambition d’occuper la Mandchourie et les agissements des seigneurs de la guerre chinois, la solidarité et la collaboration des peuples coréen et chinois dans leur lutte anti-impérialiste et contre l’agression.

    L’attitude de la Société des Nations sur le désarmement défrayait alors la discussion des étudiants de mon lycée, et bien d’entre eux se faisaient des illusions à son sujet. J’écrivis un article où j’accusai celle-ci de jongler avec le problème de manière hypocrite. L’article suscita un vif écho chez la plupart des étudiants. Shang Yue lui aussi le loua.

    Depuis son déplacement à Jilin, il n’avait pas eu de relations avec son organisation du Parti communiste. Or, il donnait souvent des cours d’introduction sur les œuvres des écrivains d’avant-garde, tels que Gorki et Lu Xun.

    Une fois, sur la sollicitation de notre cercle de lecture secret, il fit, pendant une semaine, des cours hors programme sur le thème: « Combattons l’impérialisme! »

    Ces cours furent très appréciés. Je lui en fis part et je le complimentai. Ses idées progressistes, le sens élevé de ses responsabilités vis-à-vis de l’éducation de la jeunesse, ses vastes connaissances sur l’histoire et la culture le rendaient populaire parmi les étudiants.

    Les professeurs réactionnaires à la solde du Guomindang, hostiles à son égard et jaloux de ses succès, se mirent à comploter de la façon la plus abjecte pour s’attaquer à son prestige.

    Ils cherchèrent par tous les moyens à le discréditer, ainsi que les étudiants qu’il soutenait.

    Un certain professeur prénommé Feng alla jusqu’à exiger, en termes menaçants, que le directeur Li Guanghan renvoie les étudiants coréens. Le professeur d’éducation physique, Ma, tenta de soulever l’opinion contre moi en prétendant faussement que les étudiants coréens détestaient les professeurs chinois. A chaque fois, le professeur Shang Yue prit ma défense. Le professeur d’anglais regardait lui aussi d’un mauvais œil quiconque cherchait à se joindre au nouveau courant d’idées. Ayant le culte des puissances européennes, il méprisait les Asiatiques au point d’accuser les Chinois, ses compatriotes, de leur déplorable habitude, selon lui, de faire du bruit en mangeant – signe évident d’un peuple inculte –, alors que les Européens n’en font pas. Chinois lui-même, il jouait l’Européen.

    Ses propos injurieux sur le retard des Asiatiques nous blessaient. Un jour que nous étions de service au réfectoire, nous préparâmes du vermicelle et conviâmes les professeurs. Nous le leur servîmes dans un consommé fumant. Tout le monde se mit à le déguster, en aspirant bruyamment de l’air à cause de la soupe brûlante.

    Le professeur d’anglais, lui aussi, s’y attaquait en émettant des sifflements impressionnants. En le voyant, les étudiants partirent d’un gros éclat de rire. Il s’aperçut du coup qu’il était la risée de tout le monde et qu’on lui avait joué un tour. La figure rouge, il quitta précipitamment le réfectoire.

    Après cela, il s’abstint de tenir des propos outrageants sur les Asiatiques. En raison de son culte excessif des puissances étrangères, les étudiants ne manifestaient qu’un médiocre intérêt à son cours d’anglais.

    Les professeurs réactionnaires n’avaient pas trêve d’exercer des pressions sur Shang Yue, surtout en 1929.

    Une fois, Shang Yue fit observer: l’éducation physique et la pratique des sports doivent intéresser tous les étudiants du lycée et ne pas faire l’apanage de certains joueurs de sélection. Il avait en vue le monopole que faisaient certains joueurs particuliers du terrain de basket-ball de l’école. Or, faisant grief de cette remarque, un groupe de sportifs de mauvais aloi s’embusquèrent après la classe sur son chemin, entre l’école et le pensionnat, et voulurent l’insulter.

    Je mobilisai des jeunes de l’Union de la jeunesse communiste et de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste et nous les tînmes en respect avant de les chasser, après une verte remontrance.

    « Quels lâches, bien dignes du professeur Ma. Ils ne valent pas mieux que des vers de terre », murmura Shang Yue en regardant avec mépris les voyous s’enfuir précipitamment.

    « M. le professeur, ne vous en faites pas. Cela fait partie de la lutte des classes. Des combats beaucoup plus âpres nous attendent, lui dis-je en riant.

    – Oui, vous avez raison. Nous sommes en guerre contre les grands seigneurs de la guerre », répondit-il.

    Plus tard, il quitta l’école, destitué pour être intervenu en faveur des étudiants exclus sans motifs valables par le Département de pédagogie.

    Lorsque je revins à l’école de ma mission à Changchun et à Kalun où je venais de superviser les travaux des organisations de masse, Kwon Thae Sok accourut et me remit une lettre de Shang Yue.

    Je lus: « Je pars, vaincu que je suis dans mes combats contre les grands seigneurs de la guerre. Mais il est certain que nous vaincrons plus tard. Où que je sois, mon cœur est avec vous, car je vois en vous un homme décidé à devenir un fils authentique de son pays et du peuple. »

    Ce fut là son dernier message. Depuis, je ne l’ai jamais revu. En 1955, j’ai reçu de sa part un exemplaire de son livre intitulé Mes relations historiques avec le Maréchal Kim Il Sung dans son enfance, puis en 1980, son autre livre Précis d’histoire de la Chine et c’est ainsi que j’ai su qu’il était toujours en vie.

    En lisant ses ouvrages, je me suis rappelé mes années d’études au Lycée Yuwen, mes discussions avec lui au sujet de la situation en Corée et en Mandchourie, de la politique d’agression des impérialistes japonais, de la lutte commune des peuples coréen et chinois, etc., et en mon for intérieur je lui en étais vivement reconnaissant.

    Je demandais de ses nouvelles chaque fois qu’un dirigeant de la Chine venait dans notre pays. Cependant, à mon grand regret, je n’ai pas pu le revoir. Il faut dire que j’ai manqué à mon devoir de disciple. C’est ce qu’il y a de singulier dans les frontières.

    Il était professeur à l’Université du peuple de Chine à Beijing quand il est mort, en 1982.

    En 1989, sa fille aînée, Shang Jialan, chercheuse à l’institut de mécanique de l’Académie des sciences de Chine, a visité notre pays. J’ai rencontré sa troisième fille, Shang Xiaoyuan, en 1990, en Corée. Elle est professeur à l’Université du peuple de Chine.

    Je n’ai pu retenir ma joie en remarquant sur le visage de ces femmes les traits de leur père, mon ancien maître dont j’ai été séparé il y a 60 ans. Les différences de nationalité ne peuvent être une entrave à la communion des êtres. L’amitié ne connaît pas les différences de couleur, de langue et de croyance. Si le Lycée Yuwen n’avait pas été si loin, j’aurais arraché une poignée de fleurs de giroflier épanouies dans la cour, et, en la leur tendant, je leur aurais dit: « Voilà les fleurs que votre père aimait tant. Le professeur et moi, nous nous rencontrions souvent au pied de cet arbre. »

    Après avoir quitté Jilin, il avait milité à Haerbin, Shanghai, Beijing, Hankou, Chongqing, Ningxia, Yanan, etc., prenant une part active au travail du parti, à l’enseignement, à la culture, aux lettres. Pendant un temps, il aura été chef du secrétariat du comité du parti de la Mandchourie.

    Jusqu’à la fin de sa vie, il ne m’oubliera pas. Il gardera fidèlement son sentiment d’internationaliste envers mon pays – la République Populaire Démocratique de Corée, voisin allié de la Chine.

    Les dépouilles de Shang Yue se trouvent au cimetière des martyrs de Babaoshan, à Beijing.

    Heureux celui qui a un maître dont il garde, avec fierté, le souvenir toute sa vie, et je suis un tel homme, dirais-je.

    Chaque fois que je repense au professeur Shang Yue qui a marqué si profondément ma jeunesse, je revois la cour du Lycée Yuwen, et je me prends à rêver que je m’y promène encore.

    

    

    

    3. L’Union de la jeunesse communiste coréenne

    

    

    Grâce à l’action des membres de l’U.A.I. et du cercle de lecture clandestin, le marxisme-léninisme se propagea rapidement: la conscience de la jeunesse étudiante commença à changer, se pénétrant de plus en plus de la mission qu’elle devait assumer devant l’Histoire et la nation.

    Parallèlement aux efforts déployés pour conscientiser cette jeunesse, nous nous attachâmes à la regrouper en diverses organisations. L’organisation était nécessaire, tant pour mieux diffuser le marxisme-léninisme que pour former rapidement des éléments d’élite.

    Mes activités révolutionnaires du début s’inscrivaient dans le cadre du mouvement de la jeunesse étudiante. Si j’ai débuté dans ce mouvement et lui ai attaché une immense importance, c’est que j’étais étudiant, et surtout que je réalisais le rôle et la position qu’il occupait dans la conscientisation et l’organisation des larges masses, notamment des ouvriers et des paysans.

    La théorie du marxisme-léninisme attribue au mouvement de la jeunesse étudiante la fonction de pont. En d’autres termes, elle dit que ce mouvement propage les idées d’avant-garde, conscientise les masses pour les inciter à la révolution. J’étais d’accord.

    Cependant, avec l’évolution de la révolution, notre attitude à l’égard du rôle de la jeunesse étudiante a profondément changé. Je me suis affranchi de l’ancien point de vue qui limitait la force motrice de la révolution aux ouvriers et aux paysans et j’ai établi que la jeunesse étudiante fait partie du gros des forces révolutionnaires. L’évolution du mouvement des étudiants prouve la justesse de cette idée.

    Pendant les principaux événements qui ont mené à son paroxysme la lutte patriotique antijaponaise dans notre pays, avant la Libération, notamment le Soulèvement populaire du Premier Mars, le Mouvement des vivats du 10 Juin (1926 – NDLR), l’Affaire des lycéens de Kwangju17, la jeunesse étudiante a toujours été à l’avant-garde de l’action. La jeunesse a frayé un chemin à un nouveau mouvement communiste; la jeunesse étudiante a été l’ossature des troupes qui ont mené, quinze années durant, la Lutte armée antijaponaise. Aujourd’hui encore, elle remplit le rôle de troupe de choc dans notre révolution.

    On peut dire également que la jeunesse étudiante constitue le gros des forces révolutionnaires en Corée du Sud. Elle a déclenché le Soulèvement populaire du 19 Avril18, a été la cheville ouvrière de la Résistance populaire de Kwangju19 (1980) et le porte-drapeau de la Résistance de Juin qui allait renverser la « Ve République ».

    On sait que la jeunesse étudiante a été à la pointe du Mouvement du 4 Mai que les Chinois considèrent comme le point de départ de leur mouvement néo-démocratique.

    L’histoire de la lutte, longue et riche d’enseignements, du peuple coréen qui n’a cessé de faire des expériences nouvelles en se frayant un chemin sur un terrain jamais foulé par l’humanité, démontre que l’ancienne théorie qui ne considère même pas la jeunesse étudiante comme une couche sociale ne répond pas aux réalités de notre pays.

    Jusqu’à la première moitié des années 1920, le mouvement de la jeunesse étudiante de notre pays était défectueux, parce qu’il dénotait la faiblesse de sa position de classe et de sa position anti-impérialiste et qu’il n’avait pas pénétré les masses. Ses dirigeants étaient en majeure partie des intellectuels, et ses forces principales ne se livraient qu’à des activités éducatives.

    Nous fîmes l’impossible pour faire correctement notre premier pas, en nous mettant strictement en garde contre la réédition de ces erreurs.

    Or, lorsque nous voulûmes nous mettre à l’œuvre pour créer des organisations et y intégrer la jeunesse étudiante, des problèmes complexes nous assaillirent.

    Le plus épineux était celui de savoir comment créer de nouvelles organisations quand existaient déjà des organisations de jeunesse mises sur pied par les nationalistes ou les fractionnistes. A Jilin, il s’en trouvait plusieurs, comme par exemple l’Association de la jeunesse de Jilin, l’Association Ryogil des étudiants coréens et l’As-sociation des enfants.

    N’eussent été ces organisations, nous aurions pu facilement en créer comme on bâtit une maison sur un terrain vague. Mais ces organisations entraînant déjà la jeunesse étudiante, nous ne pouvions nous permettre de les négliger.

    Après bien des discussions sérieuses, nous décidâmes de ne pas prendre en considération celles qui n’existaient que de nom et ne travaillaient pas et de les remplacer par de nouvelles, mais par contre, de laisser en place, de transformer et de mettre à profit celles qui fonctionnaient, ne fût-ce que faiblement.

    La première organisation que nous mîmes sur pied à Jilin fut l’Association des enfants coréens de Jilin. Une association d’enfants créée par les nationalistes y existait déjà, mais seulement de nom, au point que les enfants coréens de cette région ignoraient jusqu’à son existence. C’est en avril 1927 que nous fondâmes l’Association des enfants coréens de Jilin, organisation légale, à l’église de Son Jong Do.

    Je présidai la réunion constitutive avec Kim Won U et Pak Il Pha (alias Pak U Chon). A son issue, les services de cette association étaient mis sur pied: organisation, propagande et culture et sports, ainsi que les sections correspondant aux différentes écoles et zones concernées.

    Hwang Kwi Hon, qui a fait ses études à l’Ecole normale de jeunes filles de Jilin et qui a dirigé le service de propagande de ladite association, doit se souvenir de ce qui s’est passé alors.

    L’association regroupait tous les enfants coréens de Jilin, y compris les enfants d’ouvriers, de paysans, de petits et moyens industriels, de commerçants et de nationalistes. Elle avait pour but de donner une éducation antijaponaise aux enfants afin de former une réserve de révolutionnaires dignes de confiance.

    Dans son programme, l’association proposait comme tâche majeure à ses membres d’étudier les idées d’avant-garde, de les expliquer et de les propager aux masses.

    En mai de la même année, nous réorganisâmes l’Association Ryogil des étudiants coréens en Association Ryugil des étudiants coréens.

    L’ancienne association comptait de nombreux membres et jouissait d’une certaine influence. A l’origine, elle avait pour but de promouvoir l’entente entre les étudiants coréens de Jilin, et, comme telle, elle bénéficiait de l’appui des nationalistes. Parmi ses conseillers figurait Son Jong Do.

    Au moment où nous voulions la réorganiser, certains camarades mirent en cause le fait qu’il s’agissait d’une pure amicale, dirigée par les nationalistes, et proposèrent de l’éliminer purement et simplement. Selon eux, si le fond était nationaliste, tout apport extérieur, aussi important fût-il, finirait par y être assimilé. Au fond, ils exigeaient qu’un terme soit mis au nationalisme, courant périmé.

    A l’époque, c’était à qui gagnerait les masses à sa cause. A cet égard, les communistes étaient opposés aux nationalistes. Au sein du mouvement communiste même, les différents groupes s’acharnaient à se concurrencer. Si, un jour, le groupe de Séoul prenait la direction d’une Ligue de la jeunesse communiste coréenne, le lendemain le groupe Hwayo répliquait et créait l’Association Hanyang de la jeunesse. Si, le surlendemain, ce même groupe Hwayo organisait une Union générale des ouvriers et des paysans de Corée, le jour d’après, le groupe de Séoul ripostait en donnant le jour à l’Association ouvrière et paysanne de Kyongsong. Les factions allaient jusqu’à se concurrencer pour organiser des groupes de terroristes afin de se contenir les unes les autres.

    Il était inadmissible que la nouvelle génération des communistes répète les erreurs de ses prédécesseurs.

    Si nous avions imité les fractionnistes et avions créé une nouvelle organisation de jeunesse au mépris de l’Association Ryogil des étudiants coréens, nos rapports avec les nationalistes auraient risqué de se compliquer et la jeunesse étudiante aurait pu se voir divisée. Cela aurait été nuisible à tous égards.

    Je suggérai qu’on s’intègre dans cette association pour transformer, petit à petit, cette amicale en une organisation révolutionnaire, tout en la gardant dans la légalité. Communiste, j’en étais le président honoraire, mais, étant donné que les nationalistes intervenaient en apparence, l’organisation ne suscitait pas de soupçons de la part de la clique militariste chinoise. En dirigeant cette association, je la transformai en Association Ryugil des étudiants coréens.

    Celle-ci prétendait promouvoir l’entente des étudiants coréens, mais, en fait, c’était une organisation révolutionnaire de la jeunesse étudiante cherchant à réaliser les idées de l’U.A.I. En la rebaptisant et en la transformant d’une pure amicale en organisation révolutionnaire, nous fîmes une grande expérience en ce qui concerne le mouvement de la jeunesse étudiante.

    Dès que les organisations créées par nous entrèrent en fonctionnement, l’ambiance dans la ville de Jilin commença à changer.

    D’abord, l’emploi du temps de la jeunesse des écoles changea du tout au tout. Les membres de l’Association des enfants et de l’Association Ryugil des étudiants coréens se rassemblaient tous les matins par zone. Le dimanche, ils défilaient en rangs vers la colline Beishan, marchaient en chantant ou se disputaient des matches sur le terrain de sport qui se trouvait au pied de cette colline.

    Pour former la jeunesse des écoles, nous eûmes recours à des méthodes variées, en fonction des goûts et du niveau de conscience des membres.

    Parmi les membres de l’Association des enfants, on comptait de nombreux enfants de familles chrétiennes. Ils avaient été si catéchisés par leurs parents qu’ils croyaient vraiment en Dieu. On avait beau leur dire que Dieu n’existe pas et que c’est de la crédulité que de s’en remettre à la religion, cela ne donnait aucun résultat.

    Un jour, je demandai à l’institutrice d’une école primaire coréenne dans laquelle nous avions de l’influence d’emmener les écoliers croyants au culte.

    Se conformant à mes instructions, elle emmena ses élèves à l’église où, à longueur de journée, ils priaient, disant: « Notre Père tout puissant, nous avons faim. Donne-nous des gâteaux de riz et du pain. » Pourtant, ils étaient loin de recevoir ce qu’ils demandaient, la faim les tenaillait toujours. Maintenant, l’institutrice les emmena glaner un champ de blé. Ils ramassèrent une montagne d’épis. Elle les fit battre, moudre le grain et confectionner du pain avec la farine obtenue. Le pain fut partagé entre les écoliers. En le mangeant, ceux-ci convinrent qu’il valait mieux travailler pour obtenir de quoi manger que de prier.

    Fait simple, mais représentatif de la méthode à utiliser pour transformer la conscience de l’enfance et de l’adolescence et pour bannir les coutumes périmées.

    Ce n’était pas pour éliminer la foi elle-même que nous cherchions à empêcher les enfants et les adolescents d’aller à l’église et de se laisser prendre aux superstitions religieuses. Mais ils risquaient de tomber dans la mollesse et l’apathie et de n’être d’aucune utilité pour la révolution, et, cela, nous voulions le prévenir. Rien n’empêche les croyants de participer à la révolution. Seulement, la non-résistance préconisée par le christianisme risquait d’influencer négativement les enfants et les adolescents, dépourvus de toute connaissance scientifique du monde.

    A Jilin, on voyait même certains membres de l’Association des enfants chanter des cantiques dans la rue. Cela témoignait de l’influence de la religion. Comment foncer sur le blockhaus ennemi en chantant des cantiques? Nous avions besoin de combattants chantant pour la lutte à outrance plus que de croyants avec des cantiques sur les lèvres.

    Aussi diffusâmes-nous par une vaste campagne des chants révolutionnaires parmi les enfants et les adolescents. A telle enseigne que les membres de l’Association des enfants, y compris ceux qui avaient chanté des cantiques dans la rue, apprirent à chanter Chant patriotique des enfants et Hymne de l’Association des enfants coréens de Jilin en défilant fièrement dans la ville.

    Je me souviens encore des cours spéciaux de langue maternelle que nous avons organisés pendant les vacances d’été de l’année même où venaient d’être constituées l’Association des enfants coréens de Jilin et l’Association Ryugil des étudiants coréens, cours qui faisaient partie de notre travail. Tous les enfants coréens ne connaissant pas l’alphabet coréen, notamment ceux qui fréquentaient l’école primaire chinoise, les suivaient. Pour la plupart, ils étaient nés en Mandchourie et parlaient mieux le chinois que le coréen.

    Depuis lors, nous lançâmes le mot d’ordre: « Les Coréens doivent connaître la Corée. »

    Kye Yong Chun, Kim Won U et Pak So Sim donnaient des cours à tour de rôle. Nous n’avions pas encore d’enseignants fixes. Tous les membres actifs de notre organisation étaient enseignants et donnaient des cours.

    Ces cours durèrent vingt jours au bout desquels tous les enfants qui y avaient assisté avaient appris à lire la revue éditée en coréen à leur intention.

    L’association des enfants et l’association des étudiants organisèrent, en tenant compte des goûts et des prédilections des enfants et des adolescents, des excursions au mont Longtanshan, des pique-niques au parc de Jiangnan, des visites des vestiges culturels ainsi que de fréquentes activités extrascolaires, telles que conférences, colloques, séances d’études, joutes oratoires, exposés littéraires, séances de diffusion de chants, représentations artistiques, etc.

    Le parc de Jiangnan et la colline Beishan nous servaient très souvent de lieux d’activités clandestines. Le parc de Jiangnan était situé sur une île du fleuve Songhuajiang, aussi belle que notre île de Rung- ra. Les capitalistes de Jilin y avaient fait planter de nombreux arbres, de telle sorte que l’île avec sa verdure était comme un jardin botanique, juste ce qu’il leur fallait pour gagner de l’argent en faisant payer l’entrée. Les terrains vagues étaient utilisés pour la culture de l’arachide. Nous organisâmes de nombreuses réunions clandestines dans ce parc sous le couvert de pique-niques.

    La colline Beishan offrait un meilleur cadre encore pour les réunions secrètes que le parc de Jiangnan. Alors que le parc pouvait nous servir en été, quand il était couvert de verdure, nous pouvions nous réunir sur la Beishan en n’importe quelle saison. C’était le parc d’agrément le plus fréquenté de Jilin, c’est pourquoi cette zone était la mieux desservie de toute la ville. La route qui menait à la colline Beishan était bordée de restaurants, de confiseries, de magasins de jouets, de bureaux de tabac, de merceries, de salons de thé, de salles de jeu. On y trouvait également un grand magasin spécialisé dans la vente d’articles occidentaux.

    L’animation de la colline Beishan s’expliquait par la beauté du paysage et, surtout, par le nombre des vestiges qu’elle recelait, tels que le temple Yaowangmiao où l’on faisait des offrandes au dieu des médicaments.

    A Jilin, tous les ans, du 4 au 6 juin, on organisait une cérémonie officielle sous les auspices du gouvernement de la province pour célébrer la naissance du dieu des médicaments. Y prenaient part les gens simples mais aussi les personnages officiels. Ces trois jours étaient fériés.

    Dans la perspective de cette cérémonie, la police installait un poste provisoire et posait une ligne téléphonique à l’est de la route, au pied de la colline Beishan. Une brigade de police était postée sur la colline pour maintenir l’ordre auprès des commerçants et veiller en permanence à ce que les feux de l’encensoir allumés aux temples Yaowangmiao, Guandimiao et Niangniangmiao ne provoquent pas d’incendie de forêt. Pendant les trois jours de fête, les conducteurs de charrette à cheval et ceux qui tiraient un pousse-pousse gagnaient dix fois plus que d’ordinaire.

    Si les commerçants considéraient ces trois journées de pèlerinage aux temples comme une période de prospérité pour eux, les personnes généreuses et les progressistes de la ville y voyaient une occasion favorable pour éduquer les masses au moyen d’un centre de cours spéciaux. Des partisans de l’éducation du peuple, comptant les professions les plus diverses, faisaient leur apparition: ils prononçaient des discours enflammés en agitant le poing, sur le patriotisme, la morale, la sauvegarde de la loi, le sens esthétique, l’industrie, le sport, l’hygiène, etc., spectacle merveilleux que la colline Beishan pouvait seule offrir.

    Dans cette mêlée inextricable, nous fîmes nous aussi notre travail: tantôt nous allions rencontrer des gens pour les initier aux idées d’avant-garde, tantôt nous organisions des rencontres secrètes. Le sous-sol du temple Yaowangmiao servait presque exclusivement à abriter nos réunions, le moine de ce temple ayant été acquis à notre cause.

    Pendant mes années d’études à Jilin, je fis de nombreuses conférences. Parfois, il m’arrivait même de prononcer un discours dans des colloques organisés par les nationalistes. En effet, O Tong Jin, Ri Thak et d’autres dirigeants du Jong-ui-bu organisaient fréquemment des conférences et des colloques pour les Coréens résidant à Jilin, y compris les écoliers, aux jours anniversaires importants, comme la journée de la Honte nationale (le 29 août), la journée du Premier Mars et l’anniversaire de Tangun (le 3 octobre).

    Les membres de l’Association Ryugil des étudiants coréens débattaient souvent pour savoir si c’était le procédé de Ri Jun ou celui d’An Jung Gun qui était valable. La question tardait à être tranchée. L’été de l’année qui avait vu la transformation de l’Association Ryogil des étudiants en Association Ryugil des étudiants, nous décidâmes donc de rassembler à l’église de Son Jong Do, tous les étudiants coréens de la ville et de débattre cette question. Ce colloque éveilla grandement la conscience des enfants et des adolescents de Jilin. Pour la première fois, ils comprenaient que ni le terrorisme ni les pétitions n’étaient une méthode adéquate, et que l’aide des grandes puissances n’était qu’une chimère. L’unanimité de vues fut faite: il fallait trouver une voie nouvelle pour obtenir l’indépendance nationale.

    Les colloques et les exposés sur les livres lus, organisés à cette époque à Jilin, traitaient le plus souvent des questions pratiques ayant trait à la révolution coréenne.

    Nous décidâmes que, chaque année, le premier dimanche de mai serait la « journée de l’Association des enfants »: ce jour-là, nous organisâmes une fête sportive avec la participation des enfants et des adolescents coréens, de leurs parents ou frères, des personnes réputées généreuses et des militants du mouvement pour l’indépendance, pour créer un climat favorable à l’union.

    Les jeunes ainsi unis, nous les associâmes à l’éducation et à l’instruction des masses. Il y avait même des membres de l’Associa-tion des enfants d’environ dix ans qui, pendant les vacances scolaires, osèrent aller dans les villages environnants comme Jiangdong, Liudawen, Xinantun et Dahuanggou instruire les paysans tout en les aidant dans leur travail.

    Ainsi, à Jilin, région marquée par la lutte fractionnelle, des enfants et des adolescents qui pensaient chacun à sa manière en vinrent à adopter une seule façon de penser: précieuse réalisation et expérience de valeur.

    L’Association des enfants coréens de Jilin, l’Association Ryugil des étudiants coréens et le Cercle de lecture marxiste-léniniste accroissant leur activité, les nouvelles forces révolutionnaires avec, à leur tête, les membres de l’U.A.I. grandissaient rapidement dans la région de Jilin.

    Le consul général du Japon accrédité à Jilin ne dormait pas: il surveillait nos activités. Alarmé par l’apparition, puis l’extension rapide de nouvelles forces révolutionnaires dans la région de Jilin, il présenta à son ministre des Affaires étrangères un rapport officiel où il attirait l’attention de celui-ci sur la solidité de notre réseau d’organisations et le danger qu’il faisait courir au Japon pour lequel il devenait un facteur redoutable.

    Plus que le Parti communiste coréen, divisé en innombrables groupuscules par les fractionnistes, et que les forces nationalistes, peu liées aux masses, les impérialistes japonais redoutaient notre force: nous réprouvions les luttes fractionnelles, ne nous en remettions à personne, mais frayions un chemin à la révolution en toute indépendance et à notre manière, en nous mêlant étroitement aux masses.

    La nouvelle de l’apparition d’un nouveau mouvement se répandit un peu partout en Mandchourie et jusqu’à l’intérieur de la Corée et au sud de la Grande Muraille de Chine, transmise surtout par les étudiants coréens et leurs parents.

    Pour se joindre à notre mouvement, des jeunes vinrent sans nombre à Jilin de la Corée, du Japon, de la région maritime extrême-orientale de l’Union soviétique, des différentes parties de la Mandchourie, etc. Venant de tous horizons, ils différaient par leurs opinions politiques, leur appartenance, leurs antécédents: ils avaient combattu dans l’armée indépendantiste ou fait leurs études tout en gagnant leur vie au Japon, ou ils s’étaient battus contre les blancs, avaient pris part à la révolte de Guangzhou après leurs études à l’Ecole militaire de Huangpu, ou bien encore, ils avaient vécu dans la clandestinité en fuyant la poursuite des réactionnaires du Guomindang, admirant tantôt Lénine ou Sun Yatsen, tantôt Jean-Jacques Rousseau, etc. Kim Hyok, Cha Kwang Su, Kim Jun, Chae Su Hang et An Pung étaient du nombre.

    Tous ces gens étaient formés, puis admis à l’U.A.I. D’autre part, nous étendîmes cette organisation à toutes les écoles de la ville.

    Ce faisant, nous comprîmes qu’il fallait une organisation plus étendue que l’U.A.I. pour regrouper de plus nombreuses personnes. De ce fait, le 27 août 1927, nous réorganisâmes l’U.A.I. en Union de la jeunesse anti-impérialiste et, le lendemain, nous fondâmes l’Union de la jeunesse communiste coréenne (U.J.C.C. – NDLR) qui comprenait les éléments d’élite de l’U.A.I. L’Union de la jeunesse anti-impérialiste était une organisation de jeunesse clandestine anti-impérialiste à caractère de masse qui héritait le mot d’ordre et le programme de l’U.A.I. Elle se composait principalement de jeunes Coréens, mais nous y admettions également les jeunes Chinois qui avaient une prise de position anti-impérialiste.

    L’Union de la jeunesse anti-impérialiste contribua grandement à rassembler dans les rangs des révolutionnaires les larges masses de la jeunesse antijaponaise et à préparer la base de masse de la lutte antijaponaise.

    Cette organisation pénétra toutes les écoles de la ville fréquentées par les étudiants coréens, notamment le Lycée Wenguang, le Lycée N° 1 de Jilin, le Lycée N° 5 de Jilin, l’Ecole normale de Jilin, le Lycée de jeunes filles de Jilin et l’Ecole supérieure de droit de Jilin. De plus, elle s’implanta dans les villages des environs de Jilin, comme Jiangdong, Xinantun, ainsi que dans les districts de Liuhe, Huadian et Xingjing. Bref, elle s’étendit partout où se trouvaient des jeunes Coréens.

    Bientôt, l’Union de la jeunesse anti-impérialiste commença à diffuser des matériaux de propagande polycopiés.

    Pour rallier toujours plus de jeunes, nous avions hâte, le samedi après la classe, de nous rendre dans les régions rurales. Nous rentrions le dimanche après-midi.

    Pourquoi avons-nous fondé l’Union de la jeunesse communiste coréenne à la suite de la transformation de l’U.A.I. en Union de la jeunesse anti-impérialiste? Parce que toutes sortes d’organisations de masse légales et clandestines avaient poussé, en un peu plus de six mois, à Jilin et à Fusong pour regrouper la jeunesse étudiante et qu’il fallait absolument une organisation qui puisse les diriger de façon unifiée.

    La fondation d’une nouvelle organisation d’avant-garde de la jeunesse était un impératif légitime du développement du mouvement de la jeunesse.

    Jusque-là, j’étais lié à toutes les organisations au point que je pouvais moi-même assurer la liaison entre elles. Choe Chang Gol, Kim Won U, Kye Yong Chun et d’autres ne s’occupaient, quant à eux, des organisations d’étudiants et de jeunesse qu’en leur qualité de jeunes communistes.

    La situation de l’époque exigeait impérieusement l’entrée en scène d’une nouvelle organisation d’avant-garde.

    Les impérialistes japonais se préparaient à envahir la Mandchourie. Tout en renforçant sa tyrannie contre le peuple coréen, ils cherchaient avec acharnement, de complicité avec la caste militaire réactionnaire locale, à annihiler en Mandchourie le sentiment antijaponais des peuples coréen et chinois.

    Les jeunes Coréens se dressaient partout contre l’impérialisme japonais et les seigneurs de guerre réactionnaires chinois. Cela réclamait une avant-garde assez efficace pour organiser la jeunesse étudiante, lui assurer un contrôle unifié et habile pour diriger ses actions.

    L’état de choses au sein d’un mouvement de la jeunesse amené à la scission par les luttes pour l’hégémonie des nationalistes et des fractionnistes imposait également à la nouvelle génération des communistes de créer une organisation d’avant-garde capable de sauver la jeunesse du danger de division et de la conduire à l’unité et à la cohésion, tâche qui ne souffrait pas de retard.

    A l’époque, il y avait en Chine du Nord-Est la Ligue de la jeunesse communiste coréenne de Mandchourie, organisation clandestine, et comme organisations de jeunesse légales, l’Union générale de la jeunesse de la Mandchourie du Sud, l’Union générale de la jeunesse de la Mandchourie du Nord, l’Union générale de la jeunesse de la Mandchourie de l’Est, l’Union de la jeunesse de Jilin, l’Union de la jeunesse de Jilin-Hoeryong, l’Union de la jeunesse du Delta et d’autres.

    Les fractionnistes de tous groupes se disputaient ces organisations, et les nationalistes de toutes coteries avaient étendu leurs tentacules dans leur direction. Tant et si bien que les membres de ces organisations ignoraient eux-mêmes si celles-ci étaient affiliées à une organisation communiste ou nationaliste. La jeunesse étudiante était donc amenée à être divisée. Certains étudiants étaient sous l’influence du groupe M-L ou du groupe Hwayo; les enfants de nationalistes étaient partagés, selon l’appartenance de leurs pères, entre le Jong-ui-bu, le Chamui-bu et le Sinmin-bu et, au sein de ces groupes, entre conservateurs et progressistes. La différence de leurs vues et de leur appartenance les opposait en permanence les uns aux autres.

    Pour remédier à la scission du mouvement de la jeunesse et soustraire les jeunes à l’influence des nationalistes et fractionnistes, pour les conduire sur la voie de la révolution communiste authentique, il était indispensable de mettre sur pied une nouvelle organisation d’avant-garde.

    A vrai dire, si le Parti communiste coréen avait joué son rôle tant soit peu, nous aurions été dispensés de nous en préoccuper. Le fait que ce parti à idéal communiste et les nombreuses organisations de jeunesse ne nous fussent d’aucune aide ne pouvait que nous désoler.

    Les particularités de la révolution coréenne faisaient qu’elle avait de nombreux problèmes à résoudre. Des difficultés sans nombre lui barraient la route.

    Nos rapports avec les fractionnistes, les nationalistes, le peuple chinois et l’Internationale communiste nous posaient à chaque moment des problèmes complexes. De surcroît, les communistes opérant en Mandchourie se trouvaient sous une double menace: de la part des impérialistes japonais et de la part de la caste militaire réactionnaire chinoise.

    Cela étant, pour conduire judicieusement la révolution, il fallait un noyau dirigeant habile et une théorie directrice adéquate.

    La lutte pour réaliser les idées de l’U.A.I. avait formé de nombreux jeunes communistes de qualité. Ces éléments d’élite devaient permettre à ces jeunes communistes de la nouvelle école, exempts de toutes les souillures du passé, de toute tradition fractionniste, débarrassés de la servilité envers les grandes puissances et de toute ambition au pouvoir, de frayer un chemin nouveau au mouvement de la jeunesse et au mouvement communiste dans notre pays.

    En recherchant une idéologie nouvelle et en nous frayant un chemin dans notre lutte en partant de l’U.A.I., nous avions trouvé notre théorie directrice spécialement conçue pour mener, en pratique, la révolution coréenne.

    Je me décidai à créer une union de la jeunesse communiste, qui serait une avant-garde riche de cette théorie directrice et j’entrepris d’élaborer son programme et ses statuts.

    Ce programme stipulait tout particulièrement que l’U.J.C. se guiderait sur une théorie étroitement liée aux aspects pratiques de la révolution coréenne et rejetterait catégoriquement toute tendance fractionniste.

    Après ce préalable, nous convoquâmes, le 28 août 1927, dans le sous-sol du temple Yaowangmiao du parc de Beishan, une réunion pour constituer l’Union de la jeunesse communiste coréenne.

    Y étaient présents Choe Chang Gol, Kim Won U, Kye Yong Chun, Kim Hyok, Cha Kwang Su, Ho Ryul, Pak So Sim, Pak Kun Won, Han Yong Ae et d’autres éléments d’élite de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste et des jeunes communistes.

    Je présentai un rapport. Son contenu a déjà été publié sous forme de brochure.

    Ce jour-là, comme cela avait été le cas au moment de la constitution de l’U.A.I., nous ne faisions plus qu’un, en chantant l’Inter-nationale.

    L’Union de la jeunesse communiste coréenne était une organisation clandestine ayant pour ossature les éléments d’élite de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste et composée de jeunes formés et testés au sein de différentes organisations révolutionnaires. Elle avait pour mission de militer contre l’impérialisme pour la libération nationale et le communisme.

    Avant-garde des jeunes communistes coréens, elle devait diriger les organisations de masse de tous milieux.

    Après l’avoir fondée, nous veillâmes tout particulièrement à assurer la pureté de ses rangs et à renforcer leur unité et leur cohésion. Sinon, elle ne pouvait être protégée ni contre les agissements de la police, de la police militaire ou du service secret, ni contre les actes compromettants des réactionnaires et des fractionnistes.

    L’U.J.C. attachait beaucoup d’importance à l’éducation idéologique de ses membres et insistait pour qu’ils s’appliquent à leurs études, afin d’améliorer leurs connaissances politiques et théoriques et leur capacité d’assumer un poste de dirigeant. Ils traitaient alors sérieusement, dans leurs études et leurs discussions, de sujets tels que: « la théorie de l’impérialisme », « les colonies et le problème national » et « les tâches militantes immédiates de la révolution coréenne ».

    Nous tenions au militantisme des jeunes communistes. Une fois par mois, l’union tenait une réunion pour faire le bilan des activités de ses membres. La vie militante aguerrit ces derniers, et l’organi-sation et la discipline se raffermirent.

    Nous distribuions aux jeunes communistes des tâches nombreuses et variées concernant, par exemple, l’action à exercer sur les instances inférieures, l’instruction à dispenser à la jeunesse étudiante et aux masses, les changements révolutionnaires à apporter aux villages, etc. pour que la pratique ne cesse de les aguerrir.

    De plus, nous augmentâmes constamment les effectifs de l’U.J.C. en y intégrant les meilleurs éléments des autres organisations révolutionnaires. L’U.J.C. s’étendit ainsi en peu de temps au-delà de la ville de Jilin et de ses environs, touchant de vastes régions de la Mandchourie, notamment Dunhua, Xingjing, Huadian, Fusong, Antu, Panshi, Changchun, Haerbin ainsi que la région septentrionale et l’intérieur de la Corée. Elle remplissait son rôle d’avant-garde dans la révolution coréenne. La direction des organisations de masse par le parti est un principe communément admis du mouvement communiste. Cependant, dans notre pays, le parti ne remplissait pas son devoir, ce qui obligea l’U.J.C. à le suppléer dans la direction des organisations d’ouvriers, de paysans et de femmes, sans pour autant négliger les organisations d’enfants et d’adolescents placées sous son autorité.

    Ayant fondé l’U.J.C., nous nous mêlâmes discrètement aux masses. Peu importait qu’on reconnaisse ou non notre mérite, il nous suffisait de servir la révolution et le peuple. Telle était notre attitude, notre conviction. Alors que d’autres, prétendant à l’hégémonie, se faisaient valoir, fiers d’appartenir au « groupe orthodoxe », la nouvelle vague de communistes, rejetant toute vanité, fraya, pas à pas, un chemin à la révolution.

    L’U.J.C. joua un rôle éblouissant: elle accéléra l’organisation des jeunes, forma des éléments d’élite et accrut les forces authentiques de notre révolution. Sa fondation stimula l’activité des jeunes communistes à créer un parti de type nouveau et fut d’une importance fondamentale pour hâter cette œuvre. La majeure partie des membres de la première organisation du parti créée l’été 1930 étaient de jeunes combattants d’avant-garde formés par l’U.J.C.

    Récemment, nous avons institué le 28 août, anniversaire de la fondation de l’U.J.C., journée nationale de la jeunesse.

    

    

    

    4. Pour l’expansion de notre organisation

    

    

    Après la fondation de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste et de l’Union de la jeunesse communiste, nous nous mîmes à étendre notre sphère d’action vers de plus larges régions. A ces fins, les militants d’élite de ces groupes quittèrent Jilin les uns après les autres.

    Tout élève que j’étais, je visitais souvent les villages. Quelques fois je poussais jusqu’à deux cents kilomètres de Jilin pour y créer un nouveau théâtre d’activités. Le samedi, je prenais un train du soir et me rendais à Jiaohe, Kalun, Guyushu et dans d’autres contrées d’où je rentrais par le train de nuit, le lendemain soir. Dans les cas de force majeure, je manquais la classe. La plupart des professeurs, à l’exception du directeur Li Guanghan et de Shang Yue, se posaient des questions à mon sujet. Certains me supposaient en voyage de gagne-pain car je n’avais pas de père et que la vie était dure pour moi.

    Puisque j’étais élève, pas mal d’entraves et d’embûches me retenaient. Les cours, les devoirs après la classe et les affaires qu’il fallait régler sur ces entrefaites pour le compte des organisations, tout cela me prenait tout mon temps.

    Mais pendant les vacances, je souffrais moins du manque de temps, j’avais même du temps libre pour agir. En temps ordinaire, je faisais des préparatifs suffisants et, une fois les vacances venues, je partais en voyage dans diverses contrées en vue d’étendre l’organi-sation ou d’éduquer la population.

    En Corée aussi, c’était une tendance sociale que de pénétrer la population. Pendant les vacances, les élèves allaient en foule chez les paysans lancer une campagne d’instruction. L’été de l’année où je fréquentais encore l’Ecole Hwasong, le quotidien Joson Ilbo organisa des groupes d’instruction réunissant des étudiants et des lycéens rentrant, à l’occasion des vacances, dans leur région natale et leur donna des cours spéciaux. Une fois dans leur village natal, ces étudiants se livraient à une campagne d’alphabétisation en se servant d’un manuel de langue coréenne fourni par ce quotidien.

    Il en était de même pour ceux qui faisaient leurs études au Japon. Pendant les vacances, ils rentraient chez eux et, regroupés en troupes de conférences itinérantes, ils parcouraient tout le pays pour éduquer la population. La secte de la religion Chondo et l’Association de la jeunesse chrétienne, de leur côté, allaient chez les paysans pour mener une campagne de promotion rurale.

    Mais, en Corée, ce mouvement en faveur de l’éducation de la population rencontrait des obstacles. Il s’agissait d’abord de la répression sévère du gouvernement général qui considérait toute action tendant à éveiller la conscience nationale comme une forme de résistance à sa politique coloniale. Ensuite, c’étaient les limites idéologiques des dirigeants de ce mouvement. Ce dernier se bornait ainsi à tendre à résorber le retard de la nation, au lieu d’éveiller la conscience révolutionnaire des masses et d’organiser celles-ci. Finalement, il déclina vers le milieu des années 1930.

    La tendance réformiste de ce mouvement était évidente lorsqu’on considérait ce que faisaient les étudiants à la campagne. L’alphabéti-sation et l’amélioration du cadre de vie étaient l’essentiel du travail accompli. Les membres de l’Association de la jeunesse chrétienne s’adonnaient à des tâches visant à guider et à initier les paysans à la vie moderne: ils leur apprenaient à améliorer leur art culinaire, à entretenir leurs puits, à élever des volailles et des vers à soie et même à remplir les papiers délivrés par les autorités.

    Quant à nous, favorisés par l’absence de répression directe de la part des impérialistes japonais, nous tenions beaucoup à associer cette campagne d’instruction rurale aux efforts déployés pour organiser les paysans et éveiller leur conscience révolutionnaire; nous voulions la convertir ainsi en une forme de lutte politique efficace. Notre action était surtout orientée vers l’enseignement des principes du patriotisme et de la révolution, l’éducation dans l’esprit anti-impérialiste et l’esprit de classe, de façon à conscientiser et à rallier cette tranche de la société dans diverses organisations de masse.

    Nous nous efforcions d’éveiller la conscience révolutionnaire des masses, ce, parce que contrairement au préjugé tendant à ne voir en elles que l’objet stupide et inculte de notre enseignement, nous considérions le peuple aussi comme notre instructeur et comme la force motrice de la révolution.

    C’est conformément à ce point de vue que nous nous mêlions au peuple. Le mot d’ordre « Qu’on se mêle au peuple! » devint la devise de toute ma vie.

    C’est en me mêlant au peuple que j’ai commencé mes activités révolutionnaires, c’est, aujourd’hui encore, en le faisant que je continue de faire la révolution. Et c’est en me comparant au peuple que je fais le bilan de ma vie. Si en une seule occasion j’avais négligé mon contact avec le peuple, si un seul moment j’avais oublié l’existence du peuple, je n’aurais jamais pu garder jusqu’à aujourd’hui l’affection pure et sincère que j’ai pour lui, affection qui m’était venue déjà quand j’avais un peu plus de dix ans, et je n’aurais pas réussi à me faire le véritable serviteur du peuple que je suis.

    Quand je pense à notre société actuelle où les droits du peuple sont assurés au maximum et son talent et sa créativité mis en valeur au plus haut point, je repense avec reconnaissance à mes années passées à Jilin qui m’ont permis de vivre parmi le peuple.

    C’est pendant mes vacances d’hiver de 1927 que je me mis à me mêler réellement au peuple.

    Les vacances d’hiver étaient pour les enfants de familles riches l’occasion de grandes joies. A longueur de journée, ils se prélassaient chez eux à lire des romans d’amour ou partaient en train pour un voyage de plaisance dans les grandes villes: Changchun, Haerbin, Beijing, etc. Le jour de l’An du calendrier lunaire, ils s’amusaient à faire bonne chère et à faire claquer des pétards. Les Chinois ont coutume de fêter le nouvel An pendant un mois, du premier janvier au 2 février du calendrier lunaire. Le 2 février, c’est le jour de la « tête du dragon » et ils finissent leurs réjouissances en mangeant la tête d’un porc qu’ils ont tué au mois de janvier.

    Quant à nous, nous n’étions pas en mesure de faire comme eux un voyage d’agrément ni de nous donner à ce genre de réjouissances. Par contre, nous nous demandions comment profiter de ces vacances pour travailler davantage en faveur de la révolution.

    Les vacances venues, à la tête d’une troupe artistique je passai à Changchun et, de retour de cette tournée, je repartis sans repos pour Fusong. Pak Cha Sok et Kye Yong Chun m’accompagnaient. Ils devaient passer l’hiver chez moi.

    Cette année-là, nos vacances furent bien employées.

    A mon retour de Fusong, ce fut les militants de l’Union Saenal des enfants qui m’assaillirent. Ils se plaignirent en toute franchise des difficultés que traversait leur organisation.

    Selon le président de l’union, nombre de problèmes s’étaient posés, attendant d’être réglés. Je consacrai beaucoup de temps à les aider à venir à bout des difficultés. Je leur appris la façon d’agir de la troupe artistique de propagande, les méthodes d’activités publiques, de travail de formation auprès des masses et celles du travail interne de l’union. Souvent, j’assistai à leurs colloques politiques ou à des sessions d’autocritique qu’ils avaient organisées.

    L’union des enfants une fois remise en selle, je fondai l’Union Paeksan de la jeunesse (U.P.J.), regroupant les éléments d’élite de la jeunesse de Fusong. Si je lui avais donné ce nom de Paeksan, c’était pour marquer qu’il s’agissait d’une organisation de jeunes gens habitant aux alentours du mont Paektu. Mais en réalité, c’était une nouvelle version de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste. L’omission du mot « anti-impérialiste » visait à semer le doute chez l’ennemi et à masquer la vraie nature de l’organisation. Elle se déguisait en organisation d’obédience nationaliste et opérait en toute légalité.

    Sur notre suggestion, ses militants ouvrirent des cours du soir dans les villages environnants, Qingwazi et autres.

    Comme les organisations de la jeunesse se multipliaient et que les rangs des adhérents grossissaient, je trouvai nécessaire d’avoir un journal pouvant apporter une nourriture idéologique à la jeunesse et aux autres couches de la population. L’entreprise dut démarrer à partir de zéro. J’aurais voulu imprimer d’emblée une centaine d’exemplaires. Mais nous n’avions pas une seule ronéo ni de papier à notre disposition.

    Une petite imprimerie chinoise fonctionnait à Fusong, mais la commande était impossible, vu le contenu du journal à faire paraître.

    Réflexion faite, je décidai d’en faire une édition manuscrite. Les éléments d’élite de l’Union Saenal des enfants (USE-NDLR) et de l’U.P.J. furent invités à se joindre à l’ouvrage. Il fallut un peu plus d’une semaine pour copier les cent exemplaires.

    Le 15 janvier 1928, le premier numéro du journal Saenal fut distribué au public.

    Quelle énergie nous avait-elle alors amenés à copier autant d’exemplaires? Je n’en sais rien encore aujourd’hui. Bien des fois, je voudrais avoir encore la fougue de la jeunesse de ce temps-là. C’est dans l’abnégation totale pour la révolution que nous éprouvions un bonheur sans pareil.

    La jeunesse n’est pas digne de ce nom si elle n’est pas pleine d’idéal, d’audace, d’ardeur, d’entrain et de romantisme. Dans cette période de la vie, on doit avoir un idéal élevé et lutter avec persévérance pour le réaliser, tout en surmontant les difficultés s’il y en a. Tout ce qu’accomplissent les jeunes gens à la sueur de leur front, ces gens aux idées fraîches et au corps robuste, constitue le trésor de la patrie. Le peuple se souviendra toujours des artisans de ce trésor.

    Si les vieilles gens rêvent de retrouver leur jeunesse, c’est que c’est la période de la vie où l’on peut donner son maximum. Or, on est le plus heureux lorsqu’on se sent capable de tout.

    Plus tard, après beaucoup d’efforts, j’obtins une ronéo des amis de mon père et je m’en servis pour imprimer le Saenal.

    De ce que j’ai fait pendant mes vacances d’hiver de 1927, le plus impressionnant a été mon activité à la tête d’une troupe artistique de propagande à Fusong. Celle-ci était constituée de membres de l’U.S.E., de l’U.P.J. et de l’Association des femmes. Nous fîmes une tournée d’environ un mois à Fusong et dans les villages environnants. Nous organisâmes et instruisîmes alors les masses partout où nous passions. La Conférence internationale sanglante, An Jung Gun abat Ito Hirobumi et la Lettre de la fille étaient les pièces de théâtre que nous avions créées et mises en scène cet hiver-là.

    La troupe se produisait quelques jours à Fusong, avant de partir en tournée, lorsque les autorités militaires chinoises m’arrêtèrent sans raison valable et me jetèrent en prison: quelques adeptes du féodalisme auxquels notre représentation déplaisait m’avaient dénoncé.

    Zhang Weihua, mon camarade d’école primaire, fit l’impossible pour me sortir de ce mauvais pas. Il persuada son père de faire pression sur la police pour qu’elle ne perquisitionne pas chez moi.

    Son père avait été l’un des amis de mon père. Il s’était lié d’amitié avec mon père alors qu’il se faisait soigner souvent chez nous. Tout riche qu’il fût, il était honnête. C’était lui également qui avait arrangé les choses quand mon père, ayant entrepris la restauration de l’Ecole Paeksan, s’était trouvé embarrassé par le problème de la reconnaissance de l’école par les autorités.

    Les autorités militaires, qui n’avaient aucune accusation particulière contre moi, ne purent rien me faire, d’autant plus qu’un personnage très influent était intervenu pour me défendre.

    Les Coréens de Fusong protestèrent collectivement auprès des autorités militaires. Ma mère avait mis l’organisation en branle et incité les masses à manifester leur mécontentement. Même des Chinois influents étaient intervenus en ma faveur.

    Peu après, on me remit en liberté.

    Tout de suite, je partis pour Puchuhe à la tête de la troupe artistique. Le spectacle se répéta pendant trois jours. Les habitants des villages voisins vinrent nous voir. La nouvelle fit le tour de la région.

    Les habitants de Dujidong, informés, nous invitèrent. Nous acceptâmes avec plaisir.

    Le spectacle eut le même succès à Dujidong. A la demande du public, nous prolongeâmes notre séjour plusieurs fois.

    A la fin de la première représentation, le président de l’union des enfants me prit à part et m’annonça que le doyen du village me cherchait.

    Un vieillard de belle prestance, la pipe au coin de la bouche, m’attendait derrière la palissade de la maison où nous venions de donner le spectacle. A travers un massif de rosiers, il me scrutait. Le jeune qui nous avait conduits à son village me chuchota: « C’est le vieux Cha Chon Ri. »

    A ces mots, j’eus hâte de m’incliner:

    « Excusez-moi, monsieur, d’avoir tardé à vous présenter mes respects. On m’a dit que vous étiez passé au village voisin. Je vous croyais absent.

    – Oui, j’étais sorti du village. Me voilà rentré en hâte à la nouvelle de votre tournée. Vous êtes bien le fils de Kim Hyong Jik?

    – Parfaitement.

    – M. Kim, votre père aura l’âme tranquille même sous terre, parce qu’il a laissé un admirable fils comme vous. Votre spectacle est excellent. C’est la première fois que je vois quelque chose de pareil. »

    Les marques de politesse de cet homme me rendaient confus.

    « Monsieur, assez de politesse. Vous avez devant vous un jeune homme de l’âge de votre fils », m’empressai-je de dire pour m’abaisser.

    Il m’invita chez lui. En chemin, je lui demandai doucement:

    « Monsieur, puis-je me permettre de vous poser une question? Est-ce vrai que vous pouvez faire chon ri (quatre cents kilomètres – NDLR) à pied en un jour?

    – Ah, vous en avez entendu parler! Quand j’étais jeune, à la fleur de l’âge, je faisais sinon mille ri du moins cinq cents en un jour. »

    A cette parole, je compris qu’il était bien le fameux militant indépendantiste que l’on disait. Chon Ri était son surnom. Il avait toutes les raisons de le porter avec son nom de famille.

    Ce surnom faisait de lui une figure énigmatique parmi les Coréens de la Mandchourie.

    De son vivant, mon père aussi m’avait parlé de ce bon marcheur avec admiration. D’après lui, ce surnom lui était venu alors qu’il se battait dans une troupe de francs-tireurs, dans la région de Kanggye.

    En Mandchourie, ce bon marcheur se joignit au groupe Chamui-bu et servit sous les ordres de Sim Ryong Jun. Quand le Chamui-bu décida de se placer sous le commandement du gouvernement provisoire de Shanghai, c’est lui qui s’y était opposé le plus farouchement. Il fut vivement applaudi par quelques gros bonnets du groupe Jong-ui-bu qui désapprouvaient ce ralliement sous les ordres d’un gouvernement provisoire. La plupart des personnages au sommet du Jong-ui-bu étaient issus de l’armée; ils étaient donc unanimes à mépriser ce gouvernement composé principalement de civils.

    Ce jour-là, le vieux Cha m’apprit beaucoup de choses instructives. Selon lui, la nation coréenne était bien capable de refouler l’impérialisme japonais agresseur; elle aurait pu se développer en tant que digne nation, en Etat indépendant, mais à cause des gouvernants féodaux, pourris et incapables, elle avait perdu sa souveraineté. Pas la peine de réclamer l’indépendance, disait-il, mais tuer les Japonais, les armes à la main, ne fût-ce qu’un par un, si l’on veut retrouver l’indépendance. Voici ce qu’il me raconta à propos de la ruse des Japonais impérialistes contre lesquels je devais me mettre en garde:

    « Avez-vous entendu parler de la faillite de la Fabrique d’allumettes de Kyongsong? Les allumettes de cette fabrique, dont la marque était symbolisée par le dessin d’un singe, étaient très connues. Elles s’enflammaient bien, mais c’était surtout la marque originale qui attirait les acheteurs. Le singe portait une branche de pêcher. Les Japonais, intrus en Corée, ont construit leur propre fabrique d’allumettes. Mais elle ne leur rapportait rien. La cause? Les allumettes Singe! Ils se sont creusé le cerveau: ils ont acheté en gros des allumettes Singe, puis dans une île déserte, ils les ont mouillées à l’eau et les ont fait sécher avant de les remettre en vente sur le marché. Quelque temps après, la marque Singe était rejetée. On se plaignait: Ça ne brûle pas! Les allumettes des Japonais furent préférées. Ainsi, la Fabrique de Kyongsong fit faillite et la marque de fabrication fut vendue à la société japonaise. Voilà comme elle est, cette engeance de Japonais! »

    Une anecdote impossible à vérifier, mais d’une valeur incontestable pour faire comprendre ce qu’était l’impérialisme japonais.

    Quand il était jeune, à ce qu’il disait, Cha tirait au combat au moins trois coups avec son fusil à mèche, pendant que les soldats japonais avec des armes à cinq coups faisaient partir leurs cinq balles. Maintenant, condamné par l’âge à rester confiné chez lui, il s’ennuyait fort.

    La danse le Carrousel aux cordons multicolores que nous avions mis en scène ce jour-là lui plaisait le plus. Il s’en émerveillait. Il affirmait que le mouvement des francs-tireurs s’était éteint parce que les forces n’étaient pas unies. C’était pour la même raison que l’armée indépendantiste perdait sa combativité et se trouvait sur la défensive par rapport aux Japonais.

    « Même s’ils ne sont que trois, les Coréens doivent s’unir pour combattre l’impérialisme japonais », criait-il d’une voix furieuse.

    Il avait raison, ce vieux Cha. S’unir, c’était gagner; se départager, c’était perdre. Quiconque n’aurait pas compris par expérience ce principe dans toute sa puissance n’aurait pas pu parler comme lui.

    Il me prit la main et dit qu’il était trop vieux pour se battre encore pour l’indépendance de la Corée, qu’il espérait que la jeune génération se battrait bien. A ce moment, j’eus la profonde conviction de mon devoir: en tant que fils de Corée, je devais faire de mon mieux pour la révolution, pour ne pas décevoir l’attente du peuple.

    Les récits du vieux Cha me firent grande impression.

    « Même s’ils ne sont que trois, les Coréens doivent s’unir pour combattre l’impérialisme japonais! » Cette devise nous fut très utile dans notre lutte ultérieure.

    Si j’allais chez les gens à la tête de la troupe artistique de propagande, ce n’était pas seulement pour conscientiser les masses. Comme je viens de le montrer, nous nous instruisions aussi auprès d’elles. En ce temps-là, tout comme aujourd’hui, le peuple était pour moi un maître.

    Voilà pourquoi, chaque fois que je rencontre des cadres, j’insiste pour qu’ils se mêlent aux masses. Je leur dis toujours: « Mêlez-vous au peuple, ça vaut les effets d’un tonique, tandis que le contraire aura l’effet d’un poison! » C’est seulement comme ça que l’on peut rencontrer un homme comme Cha Chon Ri. Le peuple est tout: en lui sont et la philosophie, et la littérature, et l’économie politique.

    Par la suite, j’appris que notre bon marcheur avait été assassiné par son supérieur, Sim Ryong Jun, alors qu’il servait le Chamui-bu en qualité de chef de garde.

    A cette triste nouvelle, je me souvins de ce qu’il avait dit sur l’union des Coréens contre les Japonais. Si les leaders du Chamui-bu s’étaient unis dans une seule volonté comme le réclamait le vieux Cha, celui-ci ne serait pas mort.

    Cette année-là, nous fêtâmes à Dujidong le jour de l’An du calendrier lunaire.

    Après la fête, je renvoyai la troupe à Fusong tandis que Kye Yong Chun, Pak Cha Sok et moi-même nous dirigeâmes vers Antu. Un village de Coréens, Naedosan, se trouvait dans le district d’Antu. Situé au pied du mont Paektu, il s’appelait « premier village après le ciel », tant il était perdu dans la profondeur d’une forêt épaisse. Naedosan signifie « éminence pareille à une île sur la mer des forêts ». Les Chinois, comparant le mont à un mamelon, l’appellent Neidaoshan, « neidao » signifiant mamelon en chinois.

    De longue date, le village de Naedosan avait été un point de passage des militants du mouvement pour l’indépendance de la Corée.

    Hong Pom Do et Choe Myong Rok, illustres guerriers de l’armée indépendantiste, y avaient séjourné un certain temps.

    Auparavant, nous y avions envoyé Ri Je U, un membre de l’U.A.I., pour organiser les jeunes de cette région, dans la perspective de former une grande base révolutionnaire qui engloberait les alentours du mont Paektu.

    Ri Je U (alias Ri U) naquit dans la province du Hwanghae. Son père s’était lié avec le mien depuis qu’il militait pour l’indépendance à Changbai. Ce qui encouragea Ri Je U à se lier avec moi.

    Séparés à Huadian, nous nous retrouvâmes à Fusong, au moment de la fondation de l’Union Paeksan de la jeunesse. Alors, je discutai avec lui sur l’éventualité d’implanter une section de notre union dans le village de Naedosan. Il me disait souvent, en plaisantant à moitié et en partie sérieusement: « Aide-moi sur place au moins une fois au lieu de multiplier les tâches. »

    De Fusong à Naedosan, il y avait plus de 120 km. Vu de la Chine, c’était un village terminal de la Mandchourie, mais du territoire coréen, c’était le premier village qu’on rencontrât après avoir passé le mont Paektu. Autour de Naedosan, à 40 km à la ronde, pas une âme qui vive.

    Arrivés au soir dans le village, nous fûmes conduits par Ri Je U chez un certain Choe, spécialiste en médecine traditionnelle.

    Celui-ci nous apprit que la chambre que nous occupions avait logé deux fois Jang Chol Ho et une fois Ri Kwan Rin. J’étais sur une terre par où mon père avait passé et que ses amis avaient défrichée! Nous allions ce jour-là y donner le premier coup de la charrue de la révolution! Cette pensée nous rendit notre sérieux.

    Au bout de quelques jours, je compris pourquoi Ri Je U avait tant voulu que je vienne. C’était une agglomération où il était très difficile de prendre pied à l’étranger.

    La majorité des villageois portaient le nom de famille Choe, Kim ou Jo. Ils vivaient confinés là, sans aucun contact avec l’extérieur. Le mariage se faisait en triangle: une fille Choe épousait un garçon Kim dont la fille passait aux Jo. Une fille Jo devenait une bru chez Choe. Ce régime d’union conjugale avait mis tout ce petit village dans un enchevêtrement de parenté. En se croisant on se saluait: « frère », « oncle », « beau-père », etc.

    Les villageois étaient, pour la plupart, des adeptes de la religion Chonbul. Selon la légende racontant que 99 fées du ciel s’étaient baignées dans le lac Chon au mont Paektu, les membres de la secte avaient érigé un grand temple de 99 pièces, le temple Tongdokkung, où ils se réunissaient deux fois par an pour une cérémonie religieuse.

    Les chonbulistes du village avaient construit dans le village un temple Chonbul où ils allaient prier tous les dix jours ou une fois par semaine.

    Le lendemain de notre arrivée était un de ces jours de culte au temple Tongdokkung. Ri Je U nous guida au temple. Quel spectacle! Les fidèles, hommes et femmes, en coiffure à la manière des gens de l’ancien royaume du Koguryo, cheveux relevés et en tenue bariolée, jouaient des cymbales et du violon, tapaient sur des tambours et des gongs en bois. Ding dang dong! Ce bruit majestueux avait été à l’origine du nom du temple Tongdokkung.

    D’après Ri Je U, cette secte causait bien des ennuis dans la région de Naedosan. Il la regardait d’un mauvais œil avec la conception toute simple qu’il en avait: la religion est l’opium du peuple. A Fusong, j’avais partagé l’avis de Ri Je U, mais, à voir la sincérité des fidèles au culte et la majesté du temple, je dus réfléchir à ce que je pensais.

    Ce jour-là, guidé par Choe, j’allai avec Ri Je U voir le chef de la secte, Jang Tu Bom.

    Jang avait servi un certain temps dans l’armée indépendantiste. Avec le déclin de cette armée, il avait jeté bas son arme et s’était réfugié ici, à Naedosan. Il se mit à invoquer l’esprit du mont Paektu pour que celui-ci inflige des punitions aux Japonais et apporte le bonheur aux Coréens. Il créa une secte qui prit cette volonté pour credo: la religion Chonbul.

    En m’entretenant avec lui, je m’étonnai en remarquant au plafond de la chambre des épis de millet suspendus. J’en avais vu également chez les Choe, suspendus de la même façon. « Des semences? demandai-je à Ri Je U – Pas du tout, des grains à consommer durant le culte », avait-il répondu, d’un ton méprisant.

    La riziculture étant impossible dans cette région, les habitants étaient obligés de prendre du millet à la place de riz pour les mets d’offrande. Chaque maison gardait donc des épis suspendus sur les piliers ou au plafond. Personne n’y touchait, quand même il fallait sauter quelques repas, faute de nourriture. On ne les décrochait que pour aller au culte, au temple du mont Paektu. On les décortiquait à la meule, on les vannait, on les triait avec une cuiller en bois en éliminant les graines d’herbe, les grains non décortiqués et les bribes d’herbe. Ensuite, on choisissait des grains de même taille et on les emballait dans du papier pour les conserver. Et avant de les cuire, on les lavait à l’eau d’une source claire.

    « Maudite soit la religion Chonbul! Tous les habitants de Naedosan sont fous d’elle. La religion est l’opium du peuple, a dit Marx. On ne pourrait dire plus vrai que cela. Ces fous de religieux, faut-il les rééduquer dans les idées nouvelles? Est-ce possible? » s’indignait Ri Je U. Il avoua qu’il éprouvait parfois une vive envie de mettre le feu au temple Tongdokkung.

    Je le trouvai étroit d’esprit.

    « Certes, je ne nie pas ce qu’a dit Marx de la religion, dis-je, mais il est erroné de croire que cela peut s’appliquer dans tous les cas. Qui osera qualifier la religion Chonbul d’opium, quand elle réclame que le Japon soit puni et que la nation coréenne soit bénie? Je la trouve patriotique, cette religion Chonbul, et ses fidèles, je vois en eux des patriotes. Ce qui nous reste à faire, c’est les regrouper en une force. »

    Ri Je U et moi-même échangeâmes nos avis sérieusement. Nous en arrivâmes à cette conclusion: stimuler par tous les moyens leur sentiment antijaponais au lieu de repousser leur religion. Nous séjournâmes au village pendant une dizaine de jours durant lesquels nous nous entretînmes avec les gens. Au bout de quelques paroles, quand j’eus dit que les prières ne suffisaient pas pour restaurer le pays, les fidèles chonbulistes m’approuvèrent.

    En ces jours d’hiver, ces montagnards de Naedosan furent on ne peut plus sincères dans leur façon de nous recevoir. La pomme de terre était leur nourriture de base. Leur mélange de haricots et de pommes de terre était impressionnant. Kye Yong Chun plaisantait: « A cause des vents qu’on lâche, la maison va s’écrouler! »

    Si nous n’avions pas été à Naedosan et que nous ayons jugé de la situation sans nous déplacer de Jilin, sur un simple rapport de Ri Je U ou les bruits qui couraient, nous n’aurions pu avoir une bonne impression de la religion Chonbul. Mais, en y venant, en visitant le temple Tongdokkung et en constatant la sincérité qui se lisait sur les visages des fidèles pendant le culte, de même qu’en découvrant les épis de millet suspendus sous les poutres de chaque maison, nous avions pu nous faire une idée correcte de la religion Chonbul et de ses adeptes.

    La simplicité et le mode de pensée convenant aux intérêts du peuple ne se forment pas quand on est assis à un bureau, pas plus qu’ils ne s’acquièrent par des phraséologies. Ils ne se développent qu’à force de contacts directs avec le peuple, grâce auxquels on peut voir de ses propres yeux ou écouter de ses propres oreilles la voix et l’attitude des gens, sans laisser échapper leurs regards, leurs physionomies, le ton de leurs paroles et leurs gestes. C’est une loi.

    Après un travail politique pour éveiller la conscience des paysans, nous constituâmes au village une section de l’Union Paeksan de la jeunesse et une troupe d’enfants éclaireurs.

    Après mon retour à Jilin, ce fut mon oncle Hyong Gwon qui s’occupa de l’Union Paeksan de la jeunesse. Avec Ri Je U, il implanta des sections de cette union dans la région de Changbai: à Deshui, Daogou, Shidong, Yaoshuidong, Enshuidong, Diyangxi, etc. ainsi que dans plusieurs régions de la Corée comme Sinpha, Pochon, Hyesan, Kapsan et Samsu.

    Ri Je U était chargé du secteur de Changbai dans le cadre de l’Union Paeksan de la jeunesse. Il s’acquitta à merveille de ses tâches. Mon oncle et lui sont passés par de nombreuses épreuves en essayant de gagner la région du mont Paektu à la cause de la révolution. Plus tard, lorsque nous opérerons dans cette région, cela nous vaudra le soutien important des masses.

    Normalement, les vacances, c’est l’interruption des études, un répit, mais cette année-là, pendant mes vacances, j’ai appris beaucoup de choses qui ne se lisent pas dans les livres.

    A la fin des vacances, de retour à Jilin, nous dressâmes le bilan semestriel des activités de l’Union de la jeunesse communiste et de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste, puis nous nous proposâmes de créer davantage d’organisations de masse en fonction des classes et des couches sociales de la population.

    A ces fins, Kim Hyok, Cha Kwang Su, Choe Chang Gol, Kye Yong Chun, Kim Won U et d’autres militants d’avant-garde de l’Union de la jeunesse communiste partirent pour les régions des districts de Xingjing, Liuhe, Changchun, Yitong et Huaide, et pour la Corée, où ils implantèrent en peu de temps diverses organisations de masse, notamment l’U.J.C. et l’U.J.A.

    Quant à moi, je restai à Jilin, occupé à créer une union de paysans à Xinantun. Rallier les paysans, c’était les préparer pour qu’ils deviennent la force motrice de la révolution. En particulier, dans le cas de notre pays où la majorité de la population était paysanne, la question de savoir les gagner était décisive pour l’issue de la révolution.

    Au village de Jiangdong aussi, nous établîmes une union de paysans, une section de l’U.J.A. et une association de femmes; puis, à Kalun et à Dahuanggou, nous créâmes des sections de l’U.J.A.

    Dans la région de Jiaohe, une section de l’U.J.A. fut formée. Ma liaison avec les jeunes de cette région date de mon entrevue avec Kang Myong Gun, chef du service de l’organisation de l’Association Ryosin de la jeunesse. Je suppose qu’il avait entendu Jang Chol Ho parler de moi. Jiaohe servait, pour ainsi dire, de station intermédiaire à ce Jang qui faisait souvent le va-et-vient entre Jilin et Fusong. S’arrêtant chez Kang Myong Gun à Jiaohe, il avait parlé de notre mouvement estudiantin de Jilin. Une fois à Jilin, il me rapportait les nouvelles de Jiaohe. C’est ainsi que Kang Myong Gun nous avait connus et que je m’étais mis à l’initier aux activités des jeunes de la région de Jiaohe. Un de ces jours-là, Kang Myong Gun vint me voir à Jilin.

    Je fréquentais alors l’école tout en habitant chez Jang Chol Ho à Dongdatan.

    Kang Myong Gun était de dix ans mon aîné, mais il me traitait avec déférence, comme un maître. En toute franchise, il me fit savoir en détail les difficultés qui le tracassaient dans son travail. D’une voix suppliante, il me demanda des conseils. J’étais touché de compassion pour lui et émerveillé par la ferveur de révolutionnaire qui l’avait poussé à aller, de Jiaohe à 72 km de Jilin, jusqu’à moi, un lycéen ordinaire.

    A l’époque, tout le nord-ouest du district de Jiaohe, délimité par le mont Lafa, était sous l’influence de l’Association Ryosin de la jeunesse, tandis que le sud-est était sous celle de l’Association de la jeunesse de Lafa.

    La plupart des jeunes Coréens de la région de Jiaohe faisaient partie de l’un de ces deux groupes de jeunesse.

    L’attente des jeunes fut immense au départ, quand ils s’inscri-vaient. Mais, avec le temps, ils étaient désenchantés par les dirigeants du mouvement nationaliste qui ne faisaient que se disputer la préséance et collecter des fonds de guerre.

    De surcroît, des marxistes snob venaient les étourdir, avec leurs harangues sur la « révolution prolétarienne » ou l’« hégémonie ».

    Je pouvais comprendre l’embarras de Kang Myong Gun qui se fourvoyait.

    Je le mis au courant du mouvement de la jeunesse de la région de Jilin et lui racontai mes expériences. Je lui proposai de s’arranger au retour à Jiaohe pour que l’on puisse y créer une section de l’U.J.A. Lorsqu’il fut près de partir, je lui donnai plusieurs livres marxistes-léninistes.

    J’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour l’éclairer, mais je n’avais pas l’âme tranquille, je me tourmentais à l’idée de ce qui devait arriver à son retour.

    A bout de patience, je me mis en route et franchis le mont Laoye pour aller à Jiaohe. Cela devait être, je crois, au printemps 1928.

    Kang Myong Gun fut enchanté de me revoir. Il avait pensé revenir à Jilin. D’après lui, il avait eu, quand il était à Jilin, l’impression qu’il n’aurait aucune difficulté à résoudre à Jiaohe, mais une fois sur place, un tas de problèmes le tracassaient.

    D’abord, les jeunes campagnards de Jiaohe étaient partagés en ce qui concernait la manière de se regrouper: certains préconisaient de se retirer sans tarder de l’Association Ryosin placée sous les ordres des nationalistes et proposaient que les quelques éléments de même opinion se regroupent au sein de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste, alors que d’autres voulaient défaire tout de go l’Association Ryosin.

    Quelles personnes faire entrer dans l’organisation? A cette question non plus, ils n’avaient pas de réponse bien nette. Ils déclaraient: celui-ci est un « élément hostile », celui-là, un « indécis »; on n’en veut pas! De cette façon, certains jeunes étaient écartés d’emblée du projet.

    Ce jour-là, je couchai avec Kang et d’autres dans un petit salon, la tête sur un oreiller de bois. Avant de nous endormir, je leur expliquai: si l’on veut créer une organisation, il faut gagner beaucoup de monde, chaque personne compte; le principal, c’est de former les gens sans relâche avant de les classer dans telle ou telle catégorie.

    Par ailleurs, je leur conseillai de mettre les jeunes gens en garde contre l’influence des nationalistes et des fractionnistes et de veiller à donner un rôle toujours plus grand aux éléments progressistes au sein de l’Association Ryosin et de celle de Lafa. Enfin, je précisai ce qu’ils avaient à faire.

    Après quoi je choisis cinq membres actifs de l’Association Ryosin et organisai la section de Jiaohe de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste.

    Après ce voyage, je revins souvent dans la région de Jiaohe pour parler aux adhérents de l’U.J.A.

    Je me mis ensuite à intégrer des jeunes gens de l’Union générale de la jeunesse de la Mandchourie de l’Est, pour les ramener dans notre organisation. Ceux qui fréquentaient une école à Longjing en gagnant eux-mêmes leur vie appartenaient à cette union.

    Ils étaient sous l’influence du groupe Hwayo. Kim Jun, élève du Lycée Tonghung, était le chef du département de l’organisation. Ayant lu notre revue et nos pamphlets édités à Jilin, il vint me voir.

    Grâce à lui, je fus informé de manière détaillée sur la situation prévalant au sein du mouvement de la jeunesse dans la région de Longjing.

    Depuis sa visite à Jilin, Kim Jun resta en liaison avec nous; s’attaquant aux lycées Taesong, Tonghung, Unjin et à d’autres écoles, il présenta nos idées à la jeunesse estudiantine. Les lycéens répandaient ces idées avancées aux jeunes de la région de Jiandao (Chine) et des six chefs-lieux d’arrondissement, surtout à Hoeryong et Jongsong (Corée).

    A l’époque, je m’intéressais également aux ouvriers.

    A Jilin, il y avait une centrale thermique, un dépôt de locomotives de chemin de fer, une usine d’allumettes, une usine textile, une rizerie et d’autres entreprises de grande et petite importance. Mais pas d’organisation ouvrière digne de ce nom sauf une: l’Association Hansong, créée au printemps 1927, avec pour mission d’aider les ouvriers coréens à trouver un emploi et à bénéficier d’une meilleure vie matérielle.

    Nous formâmes un jeune campagnard, ancien ouvrier de la Centrale thermique de Jilin et l’admîmes à l’U.J.A. Puis il rentra dans la centrale. Réintégré, il se mit à regrouper autour de lui ses camarades de travail. Depuis, nous disposions là d’un point qui nous reliait aux ouvriers.

    Nous mobilisâmes des membres de l’Association Ryugil des étudiants coréens pour qu’ils ouvrent des cours du soir à l’intention des ouvriers, notamment des dockers des quais du fleuve Songhuajiang. Les jours fériés, le 1er mars, le 1er mai et le jour de la Honte nationale, nous nous y rendions parfois pour y donner une conférence ou monter un spectacle. Un syndicat antijaponais fut créé en août 1928. Son chef était un militant de l’U.J.A.

    Jusque-là, notre action s’était exercée principalement sur la jeunesse des écoles: nous nous appliquions à la conscientiser, à la rallier. Maintenant notre sphère d’activités s’étendait jusqu’au milieu ouvrier: c’était la première fois que nous mettions sur pied une organisation ouvrière.

    Par l’intermédiaire de ce syndicat antijaponais, constitué surtout d’ouvriers coréens, nous étendions notre influence sur l’Association Hansong, qui était une organisation légale. Avec le temps, elle allait préciser sa tendance politique. Par la suite, lors de la Grève générale des ouvriers de Wonsan, elle organisera une collecte de solidarité et l’argent ramassé sera envoyé à la Fédération syndicale de Wonsan. En été 1930, lorsqu’il y aura une inondation en Corée, elle s’associera à d’autres organisations coréennes pour former une association de secours qui recueillera de l’argent pour le compte des sinistrés. Elle se fera particulièrement distinguer lors de la lutte contre l’installation de la ligne de chemin de fer Jilin-Hoeryong.

    Nous accumulâmes des expériences très précieuses à Jilin et dans la région de Jiaohe, en essayant d’imprimer un caractère révolutionnaire aux organisations de jeunesse qui étaient sous l’influence des nationalistes ou des fractionnistes.

    On peut dire que la vie d’un révolutionnaire commence quand il se joint aux masses et finit quand il s’écarte d’elles.

    Si l’époque de ma vie à l’Ecole Hwasong où j’ai organisé l’U.A.I. a marqué le début de mes activités avec la jeunesse des écoles, mes années au Lycée Yuwen, à Jilin où j’ai fondé et étendu l’Union de la jeunesse communiste et l’Union de la jeunesse anti-impérialiste ont été, à mon avis, l’époque la plus intense de mes activités parmi les jeunes, car c’est alors que, hors de l’enclos scolaire et me jetant à fond dans les diverses classes et couches sociales, notamment les ouvriers et les paysans, j’ai semé la révolution un peu partout.

    A l’époque, on appelait les activités et l’influence des jeunes communistes de la génération montante: le « vent de Jilin ».

    

    

    

    5. La manifestation de solidarité

    

    

    A mesure que nos organisations se multipliaient, nous nous engageâmes dans la lutte contre les Japonais.

    La lutte s’amorça au Lycée Yuwen de Jilin où, en été 1928, les élèves se mirent en grève.

    A cette époque-là, les divers problèmes qui se posaient pour l’entretien du lycée, notamment le financement des repas et de la bibliothèque, étaient réglés sur des bases démocratiques, conformément à la volonté des professeurs progressistes et des élèves. Nous étions relativement libres, car nos activités patriotiques n’étaient pas soumises à une autorité arbitraire. Cela, nous le devions à la lutte des lycéens et à l’appui que leur prêtait le comité de direction des études.

    Cet ordre démocratique établi grâce à l’effort commun des enseignants et des élèves déplaisait cependant aux professeurs réactionnaires qui jouissaient du soutien d’un clan militaire. Ceux-ci s’ingéniaient à détruire cet ordre, car ils voulaient faire la pluie et le beau temps dans le lycée.

    Parmi les professeurs nommés par le Département de pédagogie, il y avait des hommes « au nez fin », subornés par la coterie militaire. Les enseignants réactionnaires comme le directeur de l’enseignement, le censeur et le professeur d’éducation physique faisaient partie du service d’espionnage de l’ennemi. Ils utilisaient les élèves conservateurs, fils de gros propriétaires fonciers ou de bureaucrates, soumis aux autorités militaires, et les mauvais élèves pour se renseigner sur la mentalité des élèves et les activités des organisations révolutionnaires.

    En été 1928, nous organisions presque journellement des manifestations d’élèves pour stigmatiser l’ignoble 2e expédition japonaise de Shandong et le massacre de Jinan.

    L’envoi de troupes à Shandong fut un événement important, car ce fut là une pierre de touche permettant de reconnaître la valeur de la diplomatie de Tanaka vis-à-vis de la Chine.

    C’est en mai 1927, immédiatement après la formation du cabinet de Giichi Tanaka, que le Japon avait envoyé pour la première fois des troupes dans la région de Shandong. En ce temps-là, l’armée révolutionnaire nationale de Jiang Jieshi progressait dans la région de la presqu’île de Shandong à la poursuite des troupes de Fengtian de Zhang Zuolin. Le cabinet de Tanaka, sous prétexte de protéger la vie et les biens des Japonais, avait déplacé 2 000 soldats japonais de Lüshun à Qingdao, en vue de préserver de cette attaque le clan militaire de Zhang Zuolin que le Japon avait eu tant de soin à former. Par la suite, le Japon y avait envoyé un renfort de 2 000 hommes.

    Son attaque contre Zhang Zuolin étant arrêtée, Jiang Jieshi avait dû garantir la protection de la vie et des propriétés des résidents japonais. L’automne de la même année, les troupes japonaises évacuèrent Shandong.

    Cependant, avec la relance de l’expédition révolutionnaire du Nord, au printemps 1928, le cabinet fasciste de Tanaka avait décidé d’y expédier des troupes pour la seconde fois. Il mobilisa à cette fin les troupes en garnison à Tianjin et 5 000 hommes de la division de Kumamoto de la métropole, qui furent postés le long des chemins de fer de la presqu’île de Shandong, ainsi qu’à Qingdao et Jinan. Au même moment, les troupes de l’armée révolutionnaire nationale de Jiang Jieshi entraient dans la ville de Jinan, et un conflit armé eut lieu entre les troupes des deux pays.

    Les troupes d’occupation japonaises massacrèrent un grand nombre de Chinois à Jinan, y compris un diplomate envoyé par le gouvernement du Guomindang.

    Or, les trois expéditions japonaises de Shandong stimulèrent le sentiment antijaponais des peuples coréen et chinois. Au Japon même, on s’était énergiquement opposé à ces expéditions et la politique de Tanaka s’était attiré la réprobation générale.

    L’envoi de troupes à Shandong par le Japon avait eu pour objectif définitif de coloniser la Mandchourie et la Chine du Nord. Le Japon comptait utiliser Zhang Zuolin pour atteindre son objectif. En effet, les Japonais avaient pensé qu’il leur serait possible d’occuper facilement la Mandchourie s’ils faisaient de ce dernier leur homme et le soutenaient efficacement. Les coups de feu qui avaient retenti à Jinan avaient été le signal de futurs génocides barbares en territoire chinois. Les impérialistes japonais n’avaient même pas hésité à massacrer leurs compatriotes résidant en Chine afin de trouver un prétexte pour y envoyer leurs troupes. Les Chinois avaient bien pressenti les désastres que les agresseurs allaient leur faire endurer.

    Nous organisâmes successivement des conférences, des joutes oratoires et des réunions de protestation, aussi bien pour condamner la politique d’agression des impérialistes japonais et les actes de trahison du Guomindang que pour stimuler les élèves.

    Les enseignants réactionnaires nous accusèrent de propagande communiste et cherchèrent un prétexte pour nous persécuter. Ils organisèrent, à l’improviste, une descente sur la bibliothèque pour saisir les livres révolutionnaires et, prétextant cette affaire, demandèrent au directeur Li Guanghan de renvoyer tous les Coréens. Ils disaient que les élèves coréens étaient, sinon des éléments-pivots du mouvement communiste, du moins des « espions du Japon », qu’ils étaient hostiles aux enseignants chinois et qu’ils semaient une telle confusion parmi les élèves qu’il serait impossible, si on les laissait impunis, de poursuivre les cours. Les élèves de droite hurlèrent avec les loups: ils violèrent l’ordre démocratique instauré dans l’école, humilièrent les élèves progressistes et calomnièrent le directeur et les professeurs progressistes.

    Le professeur Shang Yue fut la première cible de leur critique.

    Il fallait arrêter leurs actes impertinents pour que les cours reprennent et que le mouvement de la jeunesse se remette en marche en toute tranquillité.

    Nous décidâmes de faire grève en mobilisant les membres de l’Union de la jeunesse communiste et de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste dans le but de faire renvoyer les enseignants réactionnaires et de défendre l’ordre démocratique, en nous appuyant sur une force organisée.

    Nos revendications étaient les suivantes:

    Premièrement, améliorer le traitement des élèves,

    Deuxièmement, enseigner les matières demandées par les élèves,

    Troisièmement, ne pas persécuter le directeur et les professeurs progressistes.

    Les professeurs progressistes, de leur côté, annoncèrent au gouvernement provincial qu’ils feraient intervenir les forces de la société si les revendications des élèves n’étaient pas acceptées. On trouva collés partout dans la ville des tracts et des manifestes réclamant le renvoi des enseignants réactionnaires. On en trouvait même sur les murs des maisons des enseignants réactionnaires et du bâtiment du gouvernement provincial.

    Comme la grève du Lycée Yuwen gagnait en ampleur, les élèves des autres écoles de la ville se montrèrent solidaires et menacèrent le gouvernement provincial.

    La grève des élèves allait affecter toute la ville. Effrayé, le gouvernement provincial fut obligé de renvoyer le censeur et les autres enseignants réactionnaires et d’accepter nos revendications.

    C’était la première victoire que nous remportions dans notre lutte de masse.

    A l’issue de cette grève, nous acquîmes la certitude que nous pouvions triompher si nous nous fixions un objectif précis et que nous mobilisions et organisions efficacement les masses pour atteindre cet objectif.

    Cette première victoire nous donna de l’expérience et aguerrit notre volonté.

    Les élèves nous respectaient et nous suivaient désormais avec plus de confiance.

    Nous dressâmes le bilan des heureux résultats de la grève et nous mîmes en devoir de canaliser l’élan patriotique des élèves pour une lutte antijaponaise plus serrée encore.

    Les impérialistes japonais, qui se préparaient depuis longtemps à envahir la Mandchourie, se hâtèrent, à cette époque-là, de promouvoir leurs visées agressives.

    En mai 1928, Muraoka, commandant en chef de l’armée du Guandong, sous prétexte de faire face à l’évolution de la situation en Chine, déplaça la 40e brigade mixte à Fengtian (aujourd’hui Shenyang) où il projetait de transférer le siège de son quartier général. Peu après, il monta un attentat contre un train qu’il fit exploser sur un point de voie ferrée où se croisaient la ligne de la Mandchourie du Sud et la ligne Beijing–Fengtian, à l’entrée de Fengtian, dans le but d’assassiner Zhang Zuolin qui rentrait de Beijing à Fengtian. Tout cela avait été soigneusement et délibérément préparé pour avoir un prétexte pour envahir la Mandchourie.

    L’occupation de la Mandchourie par le Japon allait nous empêcher sérieusement d’opérer, car la région de la Chine du Nord-Est était le principal théâtre de nos activités. Les impérialistes japonais ne pouvaient pas agir librement contre les communistes et les partisans de l’indépendance de la Corée qui opéraient en Mandchourie, tant que celle-ci relevait de la Chine. Mais il n’en serait plus ainsi si le Japon s’en rendait maître.

    Les impérialistes japonais, qui avaient étendu leurs tentacules sur le continent chinois après l’avoir emporté sur Jiang Jieshi avec leurs trois expéditions de Shandong, firent leurs préparatifs miliaires en vue d’attaquer la Mandchourie, tout en se hâtant d’achever les travaux de pose de la ligne de chemin de fer Jilin (Chine) – Hoeryong (Corée) qu’ils avaient commencés depuis longtemps, dans le cadre de leur politique d’agression.

    Dès l’époque de Meiji, le Japon avait projeté de construire cette ligne de chemin de fer, car il y attachait une grande importance stratégique.

    Dans son « mémoire » adressé à l’empereur à l’issue de la réunion du « Conseil d’Orient », Tanaka indiquait que la pose de lignes de chemin de fer en Mandchourie et en Mongolie, notamment de la ligne Jilin – Hoeryong, était la clé de la politique japonaise à l’égard du continent.

    Ce fameux « mémoire », comparable à Mein Kampf d’Hitler qui fut le premier Européen des temps modernes à rêver de la conquête du monde, mentionnait que le premier point de la politique nationale du Japon consistait à envahir la Mandchourie et la Mongolie et que le principal moyen d’exécuter cette politique d’agression était d’y poser cinq lignes de chemin de fer, et particulièrement la ligne Jilin – Hoeryong. Ce n’est un secret pour personne.

    Dans ce « mémoire », Tanaka suggérait que l’achèvement de la construction de ces lignes permettrait d’obtenir une grande ligne détournée reliant toute la Mandchourie à la Corée, ainsi qu’une ligne directe menant à la Mandchourie du Nord et que, par conséquent, il serait possible de transporter en n’importe quel point les effectifs militaires et le matériel stratégique nécessaires et de réprimer le mouvement de libération nationale des Coréens.

    Les esprits malins du Japon considéraient que le transport des effectifs militaires et du matériel par la ligne Tsuruga – Chongjin – Hoeryong – Jilin permettrait de réduire les distances et de diminuer considérablement le temps de déplacement des troupes et du matériel.

    C’est pourquoi les impérialistes japonais avaient fait de la pose de la ligne de chemin de fer Jilin – Hoeryong leur politique d’Etat et avaient fini par l’achever au bout de 26 ans, en dépit des nombreuses difficultés.

    La population et la jeunesse étudiante de Chine pensaient que les impérialistes japonais s’arrogeaient le droit de construire des chemins de fer en Mandchourie en vertu d’un traité partial conclu avec les fonctionnaires corrompus et incompétents de la fin de la dynastie des Qing et considéraient cette entreprise comme un acte d’empiètement sur les droits de la nation chinoise. Elles s’opposèrent énergiquement à la convention sur la construction des chemins de fer par l’introduction de capitaux étrangers et s’engagèrent dans une lutte de masse pour l’abolir.

    La coterie militaire réactionnaire rejeta l’exigence légitime de la population et tenta d’entreprendre la construction de la ligne de chemin de fer Dunhua – Tumen. Dans un même temps, cherchant à plaire à la population, on décida de célébrer avec apparat l’inauguration de la ligne Jilin – Dunhua, fixée pour le premier novembre 1928.

    Pour arrêter les travaux de pose de la ligne de chemin de fer Jilin– Hoeryong, il fallut organiser une lutte efficace, qui allait faire savoir à l’ennemi que les peuples coréen et chinois n’admettaient pas l’occupation de la Mandchourie par le Japon, et inciter les larges masses à la résistance.

    Nous tînmes, au début d’octobre 1928, dans le sous-sol du temple Yaowangmiao du parc de Beishan, une réunion des responsables des organisations de l’Union de la jeunesse communiste et de l’Union de la jeunesse anti-impérialiste dans le but d’organiser cette lutte.

    Cette réunion définit les mots d’ordre à clamer, les méthodes à employer, les orientations à suivre et les responsabilités à assigner à chacun au cours de cette lutte.

    On détermina aussi les calicots à porter, les manifestes et les tracts à distribuer.

    Considérant que cette lutte devait être la lutte commune des peuples coréen et chinois, nous décidâmes que tous les tracts, manifestes et calicots seraient rédigés à la fois en coréen et en chinois et que tous les discours seraient prononcés dans ces deux langues.

    A cette réunion, il fut également décidé de mobiliser au maximum les organisations légales comme les comités d’élèves, l’Association Ryugil des étudiants et l’Association des enfants, présents dans toutes les écoles de la ville, et de s’abstenir, autant que possible, d’exposer les organisations clandestines comme l’Union de la jeunesse communiste et l’Union de la jeunesse anti-impérialiste.

    Après la réunion de Beishan, nous passâmes des nuits entières à préparer la manifestation.

    Une élève du Lycée de jeunes filles de Jilin, Han Yong Ae, fit alors de grands efforts dans le cadre d’une troupe de propagande.

    Elle avait été membre de l’Association Ryugil des étudiants et avait commencé à être influencée par nos idées en assistant à des représentations artistiques et à des exposés de livres. Elle finit par s’inscrire à l’Union de la jeunesse communiste. Douce et peu loquace, elle ne se faisait pas remarquer en temps ordinaire.

    Mais elle assumait volontiers tout travail difficile et rebutant qu’elle jugeait utile à la révolution. Lors des représentations artistiques, elle acceptait des rôles que personne ne voulait. S’il fallait organiser un exposé sur un livre, elle se chargeait elle-même de polycopier le livre comprenant parfois des centaines de pages pour en distribuer un exemplaire à chaque camarade.

    Elle passa des nuits blanches à préparer la manifestation. Elle déplaça l’appareil à polycopier dans un hangar, chez quelqu’un et, avec quelques membres de l’Association des enfants, imprima des dizaines de milliers de manifestes et de tracts. Au coin d’une rue, elle harangua en coréen et en chinois des centaines de manifestants, ce qui lui valut la réputation d’être une oratrice éloquente.

    Si, en tant que responsable de l’Union de la jeunesse communiste coréenne, j’ai pu avoir de l’impact même sur les étudiants chinois, c’est parce que, à Jilin, j’avais levé de bonne heure le drapeau du mouvement communiste. Nous avions commencé le mouvement communiste alors que le comité mandchou du Parti communiste chinois n’était pas encore sur pied et qu’il n’y avait qu’un très petit nombre de membres de l’organisation de la jeunesse communiste chinoise dans la ville de Jilin.

    Tout en dirigeant le travail de l’Union de la jeunesse communiste coréenne, je m’occupais en même temps du travail de l’organisation de la jeunesse communiste chinoise. Comme nous jouions le rôle de pilote dans l’organisation de la jeunesse communiste, il était naturel que de nombreux jeunes Chinois nous respectent. Cao Yafan, responsable de l’organisation de la jeunesse communiste de l’Ecole normale de Jilin, et Chen Hanzhang, responsable de l’organisation de la jeunesse communiste de la région de Dunhua, étaient, eux aussi, sous notre influence.

    Alors que nous nous hâtions de préparer la manifestation, on nous informa que les autorités des chemins de fer avaient décidé de célébrer l’inauguration de la ligne Jilin – Dunhua le premier novembre 1928.

    Nous avançâmes de quelques jours la date de la manifestation dans le but de faire échouer la cérémonie d’inauguration de la ligne de chemin de fer Jilin – Dunhua en même temps que nous lèverions le flambeau de la lutte contre la construction de la ligne Jilin – Hoeryong.

    A l’aube du 26 octobre 1928, nous distribuâmes des tracts et collâmes des manifestes sur les murs des maisons. Lorsqu’il fit jour, les groupes de surveillance composés de deux ou trois enfants occupèrent chacun leur place.

    Le matin, les élèves de toutes les écoles de la ville se réunirent en même temps, à l’heure fixée, dans leur cour de récréation pour publier une proclamation contre la pose de la ligne de chemin de fer Jilin – Hoeryong, puis défilèrent dans les rues. En un clin d’œil, les rues se remplirent de milliers d’élèves. Ils portaient des calicots avec l’inscription en coréen: « A bas l’impérialisme japonais! », « Luttons contre la construction de la ligne de chemin de fer Jilin – Hoeryong par les impérialistes japonais! », ou avec l’inscription en chinois: « A bas l’impérialisme japonais! », « A bas les traîtres à la patrie! », « Halte à la pose de la ligne de chemin de fer Jilin – Hoeryong! » Les manifestants défilèrent dans les rues avant d’affluer dans la cour de l’assemblée provinciale, de l’autre côté de la Porte Xinkaimen.

    Des centaines de soldats et d’agents de police tentèrent de nous barrer la route.

    Dans ces cas, les manifestants s’arrêtaient et attendaient un nouvel ordre de notre part tout en clamant des mots d’ordre.

    Il fallait, par tous les moyens, les faire continuer à avancer.

    Pour protéger les manifestants, nous organisâmes des piquets avec des ouvriers, des paysans et des élèves de la banlieue. Les manifestants avançaient, épaule contre épaule, les piquets en tête, écartant les fusils que les ennemis braquaient sur eux. Un meeting se tint dans la cour de l’assemblée provinciale. Devant les milliers de manifestants, je prononçai un discours lançant un appel pour que les étudiants coréens et chinois s’unissent pour lutter énergiquement contre la pose de la ligne de chemin de fer Jilin – Hoeryong par les impérialistes japonais.

    A l’issue du meeting, la foule, dont le moral était monté en flèche, se dirigea vers l’avenue Xinshijie où siégeait le consulat japonais dont l’accès était rendu difficile déjà en temps normal par la police. Après y avoir clamé des mots d’ordre antijaponais, elle continua à défiler dans les rues Damalu, Beijinglu, Chongqinglu et Shangyijie.

    La compagnie japonaise de chemin de fer, contre laquelle était dirigée la manifestation de Jilin, décida d’ajourner sine die l’inauguration de la ligne Jilin – Dunhua. Les marchands japonais, abandonnant leurs magasins, se réfugièrent dans leur consulat. Les vitres des fenêtres de l’Hôpital Toyo tenu par la compagnie de chemin de fer de Mandchourie du Sud furent brisées.

    Au fil des jours, la manifestation faisait boule de neige.

    Les lycéens, divisés en plusieurs groupes, installèrent des tribunes à plus d’une dizaine d’endroits dans la ville où, du petit matin jusque tard dans la nuit, ils exhortaient la population contre la construction de la ligne de chemin de fer Jilin – Hoeryong.

    La manifestation antijaponaise qui avait commencé à Jilin gagna rapidement toutes les régions de la Mandchourie. La jeunesse étudiante et la population de Changchun, solidaires des insurgés de Jilin, manifestèrent en clamant des mots d’ordre condamnant l’impérialisme et montrant leur opposition à la construction des six lignes de chemin de fer. La résidence du chef de la direction des chemins de fer Jilin – Changchun fut attaquée.

    A Haerbin et à Tianjin, des luttes de solidarité eurent lieu faisant un grand nombre de morts et de blessés.

    Nos compatriotes résidant dans la région de Yanji se joignirent aux insurgés. Les journaux de la Corée rapportèrent l’événement en manchette.

    Lorsque la lutte atteignit son point culminant, nous nous attaquâmes aux marchandises japonaises. Les insurgés enlevèrent des magasins des Japonais les marchandises de marque japonaise et les brûlèrent dans la rue. Des paquets d’articles étaient jetés dans le fleuve Songhuajiang.

    La manifestation contre la pose de la ligne de chemin de fer Jilin– Hoeryong, se confondant ainsi avec le boycottage des marchandises japonaises, allait déboucher sur une lutte antijaponaise généralisée. Alarmés, les impérialistes japonais incitèrent la clique militaire réactionnaire à tirer sur les insurgés.

    Jusqu’alors, nous avions pris position pour contrôler la caste militaire réactionnaire. Mais dès lors qu’elle prit le parti des impérialistes japonais contre nous, il nous fallait changer de tactique. Nous lançâmes le mot d’ordre: « A bas la clique militaire réactionnaire alliée à l’impérialisme japonais! » et nous organisâmes une plus grande manifestation encore à l’occasion des funérailles des morts. La manifestation, ce jour-là, fut d’une importance inouïe, car de nombreux citoyens s’y joignirent.

    La manifestation dura plus de 40 jours.

    Pour remédier à la situation, les impérialistes japonais se hâtèrent de convoquer Zhang Zuoxiang qui séjournait alors à Fengtian, mais il fut impossible d’étouffer la révolte des masses par la supercherie du chef de l’administration militaire de Jilin.

    La lutte contre la pose de la ligne de chemin de fer Jilin – Hoeryong porta gravement atteinte aux impérialistes japonais. Ce qui les avait étonnés surtout, c’était le fait que les peuples coréen et chinois s’unissaient pour s’opposer à l’occupation de la Mandchourie par le Japon.

    Les nationalistes et ceux qui tremblaient de peur devant l’agression des impérialistes japonais et qui ne songeaient qu’à s’enfuir furent grandement encouragés par cette lutte.

    Les nationalistes n’avaient jusqu’alors tenu aucun compte des jeunes lycéens. Mais, après avoir vu, de leurs propres yeux, ces jeunes de 10 à 20 ans accomplir de si grandes choses dépassant leur imagination, ils ne purent s’empêcher de les considérer sous un jour nouveau. Ils reconnurent, dès lors, l’apparition sur la scène de la lutte de libération nationale d’une nouvelle force tout à fait différente de la vieille génération et ne nous négligèrent plus.

    Cette lutte nous persuada encore une fois que la force des masses est inépuisable et que celles-ci peuvent faire preuve d’une force redoutable, invincible, si elles sont bien organisées.

    Ma confiance dans la force des masses devint inébranlable. Cette manifestation mit à l’épreuve nos méthodes de direction des masses. Elle m’aguerrit ainsi que l’organisation tout entière.

    

    

    

    6. La grande conférence politique

    d’An Chang Ho

    

    

    En février 1927, la communauté coréenne de Jilin était baignée dans une atmosphère d’accueil enthousiaste: un leader du gouvernement provisoire de Shanghai, un vétéran du mouvement pour l’indépendance, An Chang Ho, arrivait, via Beijing.

    Il fut accueilli comme un chef d’Etat. Nous l’acclamâmes en chantant Chant d’adieu au pays, la chanson qu’il avait lui-même composée avant son exil. Elle commençait par « Adieu, adieu, adieu, à toi » et se terminait « Ne pleure pas mon départ, toi, ma bien-aimée péninsule »; elle était devenue l’une des chansons préférées des jeunes après l’annexion de la Corée par le Japon, la chanson favorite des exilés. On l’appelait aussi Chant de l’exil.

    Le peuple aimait cette chanson, adorait son auteur. Il admirait sa personnalité et ses talents, disant que c’était un « président » inné, et ce n’était pas très exagéré.

    Même les leaders de l’armée indépendantiste, qui méprisaient le gouvernement provisoire de Shanghai, s’accordaient pour le considérer comme un « aîné de leur mouvement » et le tenait en haute estime.

    Ito Hirobumi, qui connaissait bien sa valeur, avait tenté – c’est un fait notoire – de se l’attirer en lui promettant un « ministère To San (pseudonyme d’An Chang Ho) » à condition qu’il collaborât avec le Japon et partageât sa politique.

    Kangso, dans le Phyong-an du Sud, est aujourd’hui connu comme le lieu d’origine du Chollima, le foyer du système de travail de Tae-an et de l’esprit et de la méthode de Chongsanri; mais, à l’époque, il l’était pour les éminents leaders du mouvement indépendantiste qui en étaient issus, comme An Chang Ho.

    La population de l’ouest du pays se vantait d’avoir pour représentant An Chang Ho, originaire de Kangso.

    En effet il avait fait beaucoup pour éclairer la population, Attribuant l’occupation de la Corée par les impérialistes japonais à l’inca-pacité des Coréens, il avait fondé l’Association Kongrip, l’Association Sinmin, l’Association de la jeunesse étudiante, l’Assemblée générale des Coréens, le Corps Hungsa et d’autres organisations indépendantistes; on lui devait aussi l’Ecole Jomjin, l’Ecole Taesong, la librairie Thaeguk et d’autres établissements d’enseignement et de culture, ainsi que le journal Tongrip Sinmun.

    Le mouvement pour l’indépendance comptait parmi ses vétérans un éducateur célèbre, Ri Sung Hun (surnommé Nam Gang), dont le nom était lié au Lycée Osan.

    Cette école privée, très réputée dans le pays, avait été fondée et était financée par lui.

    Ses grands mérites firent que l’empereur Ryunghui20 le reçut en audience. Aucun individu du bas peuple dans toute la région ouest du pays n’avait pu, depuis quatre siècles, prétendre à un tel honneur. Et le voilà monté du coup au faîte de la gloire. Il n’est donc pas difficile d’imaginer la renommée dont il jouissait.

    Or, Ri Sung Hun, si apprécié pour sa noblesse d’âme et ses mérites, avait été, un temps, pris de la soif du gain: il était devenu marchand ambulant d’ustensiles en laiton et avait amassé une fortune considérable, soit quelque 500 000 won en biens immobiliers.

    Le riche marchand arriva un jour à Pyongyang, assista à une conférence que donnait An Chang Ho sur le thème: la construction de la force de la nation par l’éducation, base du salut et de l’indépen-dance de la Corée. Touché jusqu’au tréfonds du cœur, il se fit, de retour à son village, couper le chignon au sommet de son crâne et décida désormais de s’occuper des affaires d’éducation.

    Ainsi, le brillant talent d’orateur d’An Chang Ho et son amour ardent pour le pays et la nation auront fait changer de cap à la barque d’un gros commerçant.

    Cet épisode attestait l’immense ascendant dont jouissait An Chang Ho, en tant que pionnier du mouvement nationaliste.

    Des journaux coréens, dont Tong-a Ilbo et Joson Ilbo, mirent à la une son arrivée à Jilin.

    Des jeunes et des étudiants coréens vinrent en foule lui rendre visite à l’Hôtel Sanfeng où il était descendu et le pressèrent de faire un discours. Des militants indépendantistes aussi vinrent le voir, les uns après les autres, et le prièrent de donner une conférence.

    Il ne se fit pas prier deux fois.

    Les indépendantistes répandirent, par divers canaux, la nouvelle de la conférence qu’il allait donner, en indiquant la date et le lieu, et affichèrent des annonces un peu partout dans la ville, notamment dans les rues Shangbu, Chalu, Tongtian, Hanan, Beida et Niumaxiang.

    Les résidents coréens, mis au courant de la nouvelle par les annonces, furent émus et excités; ils se saluaient dans la rue en se disant: « Vous savez, monsieur To San est actuellement à Jilin. »

    La veille de la conférence, au soir, O Tong Jin (surnommé Song Am) et moi-même, nous parlâmes longuement de lui. Sa rencontre, après 17 longues années, avec son ancien maître de l’Ecole Taesong, An Chang Ho, semblait le toucher particulièrement.

    Il se souvenait avec émotion de lui, de la façon dont il l’avait accueilli à l’épreuve éliminatoire lors de l’examen d’entrée à l’Ecole Taesong, dans la section de pédagogie, et de l’attention dont il l’avait entouré par la suite. Puis, tout mélancolique, il se mit à fredonner Chant des étudiants, composé par son ancien maître, parla de son grand effort pour éveiller l’esprit d’indépendance chez les jeunes. Il me raconta aussi des épisodes de la vie d’An Chang Ho ayant trait à son talent de grand tribun.

    Mon père aussi m’avait souvent parlé de son éloquence. De son récit, je savais déjà à Mangyongdae que son activité dans le mouvement pour l’indépendance avait débuté grâce à son talent d’orateur et que sa grande renommée était inconcevable sans sa verve.

    Quand il parlait, disait-on, même les femmes du peuple, séduites par son éloquence, captivées par le charme de sa théorie de l’utopie, retiraient leurs bagues, leurs épingles à cheveux, et les offraient pour ajouter aux fonds du mouvement.

    Si c’était vrai, d’où lui venait cette puissance de séduction? Que c’eût été bien si un homme aussi remarquable s’était trouvé à Jilin, plutôt qu’à Shanghai ou en Amérique!

    « Je voterai pour lui comme président, si, plus tard, quand le pays sera indépendant, on m’accorde le droit de vote à l’élection présidentielle. » Voilà sur quoi O Tong Jin conclut sa conversation ce soir-là.

    Cette remarque aviva encore ma curiosité pour cette personnalité et pour la conférence du lendemain.

    An Chang Ho organisa, à la fabrique Dadong, de l’autre côté de la Porte Zhaoyangmen, une cérémonie en souvenir de Ra Sok Ju21, homme réputé pour sa loyauté, avant de donner sa conférence.

    Des représentants des trois bus, des militants indépendantistes, des personnages influents, des jeunes, des étudiants venus assister à la cérémonie voulurent tous pénétrer dans la salle de conférence. Tous les sièges étant occupés, beaucoup durent rester debout le long des murs.

    An Chang Ho fit sa conférence sur le thème: « L’avenir du mouvement nationaliste coréen ».

    Sa réputation de grand tribun se confirma. Dès le début, son éloquence captiva l’auditoire. Il parlait de la voie du salut de la nation coréenne; son discours, émaillé d’épisodes puisés dans son riche bagage de connaissances de l’histoire mondiale, ancienne et moderne, fut souvent interrompu par les applaudissements frénétiques du public enthousiasmé. Pourtant son discours posait des problèmes.

    Il développa la thèse de l’« amélioration du caractère national » et exposa sa théorie de l’utopie.

    L’« amélioration du caractère national » tenait à deux facteurs: l’« amélioration du caractère de chacun par soi-même » et la « création d’une économie nationale ». Le premier facteur était la nécessité pour chacun de s’améliorer au point de faire preuve d’honnêteté dans la vie, de loyauté dans le travail et d’amitié dans les rapports. D’après lui, la nation coréenne, sous-développée, avait été réduite à l’état de colonie par le Japon à cause de l’infériorité de sa mentalité et de son éducation. Cet argument était affin à la pensée de Tolstoï: le « perfectionnement du moi », et à celle de Gandhi, selon laquelle l’homme n’est libre que dans la mesure où il se perfectionne et s’endurcit.

    A l’époque, les symptômes évidents d’une grande crise économique mondiale se révélant dans divers domaines de la vie, le monde entier était pris d’angoisse et d’inquiétude, tandis que les impérialistes fascistes apparus dans ce chaos jugulaient de la façon la plus cruelle, à coups de fusil, de baïonnette et de nœud coulant, la liberté de l’homme.

    Les intellectuels de la petite bourgeoisie étaient transis d’épouvante devant la brutalité d’un impérialisme armé jusqu’aux dents. Aussi finirent-ils par trouver dans la non-résistance un exutoire à leur angoisse mortelle, un asile pour leur mentalité en crise. La non-résistance était l’ultime asile des esprits pusillanimes, effrayés par les offensives des impérialistes. N’ayant pas la force de tenir tête à la houle contre-révolutionnaire, ils ne pouvaient rien faire d’autre que de prôner la non-résistance, laquelle prenait la forme, dans notre pays, du réformisme.

    Certains des leaders du mouvement nationaliste abandonnèrent, après le Soulèvement populaire du Premier Mars, leur position révolutionnaire tendant à renverser la domination coloniale de l’impérialisme japonais par la résistance, prônèrent la promotion de l’instruction et de l’industrie nationales, devenue désormais, selon eux, le principal objectif à atteindre par le mouvement nationaliste, et se démenèrent fiévreusement, sous le drapeau de la construction de la force nationale, pour l’amélioration de la mentalité des Coréens et de leur niveau de vie. Les intellectuels de l’époque, qui constituaient le noyau de la direction du mouvement nationaliste, comptaient trouver la solution, pour une nation en ruine économique, dans l’utilisation préférentielle des produits nationaux et dans la création d’une industrie nationale, et ils lancèrent, sous le mot d’ordre: « Organisons notre vie par nos propres moyens », un mouvement pan-national pour la promotion de la production nationale vers l’autosuffisance.

    Le promoteur de ce mouvement, Jo Man Sik, portera toute sa vie, en signe de son attachement aux marchandises nationales, des costumes nationaux, avec veston, pantalon bouffant en cotonnade et manteau. Il fera imprimer ses cartes de visite sur du papier coréen traditionnel, et jamais il ne mettra de souliers étrangers, leur préférant des chaussures de fabrication nationale.

    La « thèse de l’amélioration du caractère national » de Ri Kwang Su fit beaucoup dans la propagation du réformisme. Il suffit de lire une fois cette thèse pour comprendre l’essence et la nocivité du réformisme. Ce qu’il y avait de plus blessant pour moi dans cette thèse, c’était l’affirmation de l’infériorité de la nation coréenne. Notre pays était sous-développé, mais la nation coréenne n’était pas une nation « inférieure ».

    C’était une nation civilisée et intelligente: la première au monde à construire des navires de guerre blindés et à utiliser des caractères métalliques. Une nation glorieuse qui avait fait une grande contribution à la culture orientale. Nos ancêtres avaient concouru, de manière importante, à l’édification de la culture japonaise. Elle n’a jamais toléré l’invasion étrangère, a fait parler de son esprit d’autodéfense très marqué dans les profondeurs de l’Asie; son éthique, belle et noble, a fait l’admiration du monde entier.

    Certes, elle avait des insuffisances et des défauts dans ses usages et ses coutumes; ce n’était pas pourtant ce qui était essentiel, et il n’était pas juste de les considérer comme représentatifs du caractère national.

    Ri Kwang Su prétendait que les Coréens s’étaient ruinés eux-mêmes à cause de leur « infériorité nationale », alors que la ruine de la Corée était due à l’incompétence et à la corruption de ses gouvernants.

    La prétention de Ri Kwang Su coïncidait à maints égards avec celle des impérialistes japonais, qui s’acharnaient à dénigrer la nation coréenne en la qualifiant de « nation inférieure » à tout point de vue, d’où, selon eux, la nécessité, pour la Corée, de recourir à la « protection », à la « direction » et au « contrôle » du Japon.

    Ladite thèse était un message ouvert de reddition adressé à l’occupant, et, en contrepartie, son auteur pouvait rester confortablement installé chez lui, sous le nez du gouverneur général, à écrire des romans d’amour, sans craindre pour ses anciennes activités indépendantistes. Ses œuvres du début étaient très populaires; c’était un des auteurs favoris du peuple qui aimait ses ouvrages progressistes. Il en avait écrit de nombreux dans un style nouveau et varié. En fait, il avait été l’initiateur du roman moderne dans notre pays.

    Mais sa « thèse de l’amélioration du caractère national » avait refroidi son public. Le réformisme qui perçait ici et là dans son œuvre s’y était pleinement révélé.

    Les intellectuels contemporains, qui jouaient le rôle de charnière entre le nationalisme et le réformisme, avaient voulu, un jour, fonder une université privée avec des fonds collectés en vue de rembourser les dettes de l’Etat. Mais le gouvernement général n’avait pas donné son accord, de crainte qu’une telle université ne devînt un foyer de formation de cadres du mouvement pour l’indépendance de la Corée.

    Le mouvement non-violent pour la promotion de la production nationale se heurta aussi à de graves entraves. Il était évident que le gouvernement général n’admettrait pas le rejet des marchandises japonaises au profit des produits coréens. Dès le début, il y voyait une tendance antijaponaise visant à boycotter les marchandises japonaises et s’y opposa par tous les moyens possibles avec hargne.

    Le mouvement réformiste qui avait arboré le slogan de la construction de la force nationale préconisait l’amour du pays et de la nation, mais prônait, quant aux procédés, une forme de résistance passive: la non-violence. Son aspiration à développer l’économie nationale dans le cadre des limites imposées par le gouvernement général et à tenir tête à l’invasion économique des impérialistes japonais était donc absurde et chimérique.

    Il ne faut pas beaucoup de bon sens pour deviner que le Japon n’allait pas permettre le développement d’une industrie proprement coréenne qui lui tiendrait lieu de fossoyeur. Que dire alors de ceux qui comptaient trouver le salut national dans la création d’une industrie nationale et dans l’utilisation préférentielle des produits nationaux?

    Les nationalistes, enlisés dans le bourbier du réformisme, étaient aveuglés, ne voulant pas voir la nature de l’impérialisme. En abandonnant la résistance armée en faveur d’un mouvement culturel, pacifique, ils avaient rétrogradé dans le choix des méthodes de combat. Leur mouvement présupposait une coexistence pacifique, voire un compromis avec les colonialistes, ce qui ne pouvait pas ne pas donner lieu à des changements qualitatifs dans leurs rangs. En effet, bien des réformistes déserteront plus tard leur mouvement ou rejoindront la ligne impérialiste des Japonais pour devenir leurs laquais.

    La théorie d’An Chang Ho sur la « construction de la force nationale », variante de la théorie du perfectionnement de l’homme par lui-même, servait de base théorique au réformisme.

    An Chang Ho alla jusqu’à prétendre que la mentalité de la nation coréenne était la plus arriérée et qu’elle ne pourrait s’édifier en Etat souverain que lorsqu’elle aurait été dégrossie, améliorée, à la façon des Américains ou des Britanniques, pour le moins.

    A en juger par l’atmosphère de la salle, l’auditoire avalait littéralement ses paroles, admirait ses idées; tous étaient émus: certains avaient les yeux qui brillaient de larmes. Et pour cause. Son discours était d’un bout à l’autre imbu d’un amour ardent pour le pays et pour la nation.

    Cependant, moi, j’étais déçu: j’avais perçu dans son discours des points dangereux susceptibles d’endormir l’esprit militant du peuple. Son discours contenait en fin de compte trop d’éléments douteux.

    Que chacun s’instruise et s’améliore soi-même pour construire la force de la nation, d’accord; mais je ne pouvais plus accepter le fait que notre nation soit la plus retardataire quant à sa mentalité ni les méthodes réformistes qu’il prônait. La construction de la force nationale est un moyen de lutte pour obtenir l’indépendance, et elle ne doit ni ne peut remplacer la lutte révolutionnaire en soi.

    Cependant, An Chang Ho voulait substituer la première à la seconde. L’édification de la force de la nation n’est pas synonyme de victoire de la lutte pour l’indépendance, mais il se taisait soigneusement sur la façon dont la force de la nation devait être organisée et mobilisée pour remporter la victoire finale. Surtout, il passait sous silence la lutte violente, principale forme de lutte de libération nationale.

    Problématique était aussi son concept de la promotion de l’indus- trie nationale en Mandchourie, sur laquelle il basait l’indépendance de la Corée. Qui accorderait des crédits à une nation sans pays pour qu’elle puisse construire des centrales électriques? Et même si des puissances étrangères lui en accordaient, comment pourrait-on en terre étrangère bâtir des centrales et cultiver le riz tranquillement alors que le territoire national est occupé par les impérialistes japonais? Les Japonais laisseraient-ils les Coréens vaquer paisiblement à leur besogne?

    N’y tenant plus, je rédigeai une liste de questions pour le conférencier.

    – Vous dites de construire la force de la nation coréenne par la promotion de l’industrie et de l’éducation. Mais comment peut-on le faire alors que le pays tout entier est occupé par les Japonais?

    – D’après quels critères qualifiez-vous notre nation de nation à mentalité inférieure?

    – Vous entendez, semble-t-il, par puissances étrangères les Etats-Unis et l’Angleterre. Sont-ils pour nous des modèles à suivre? Est-il possible d’atteindre l’indépendance avec leur « aide »?

    La liste de questions passa de main en main, par les étudiants qui étaient assis plus en avant que moi et le président de la réunion, et parvint au conférencier. Pris d’un sentiment de révolte, j’avais eu l’audace de poser mes questions, mais par la suite à la vue du président, qui, d’un air inquiet, scrutait les étudiants, je n’étais plus à mon aise. Si ma liste de questions piquait au vif le conférencier, les militants indépendantistes et tout l’auditoire qui idolâtraient l’orateur seraient déçus et mécontents. Si la conférence échouait, O Tong Jin, qui s’était donné tant de peine pour la préparer, pourrait bien m’en vouloir.

    Ce n’était pas ce que je souhaitais. J’avais posé des questions à An Chang Ho, désireux de le voir revenir sur ses opinions ne fût-ce qu’un instant et s’abstenir de répandre des idées pernicieuses et outrageantes pour la dignité et l’esprit d’indépendance des Coréens. C’était aussi dans l’espoir de l’entendre, lui, vétéran vénéré du mouvement pour l’indépendance, donner les nouvelles orientations et indiquer les nouvelles méthodes de lutte qu’il pouvait avoir en tête, mais qu’il se serait retenu, par discrétion, d’exposer devant le grand public.

    Or, la chose tourna mal. An Chang Ho fixa un moment la liste de questions, puis échangea quelques mots avec le président. Plus tard, Son Jong Do me fit savoir que l’orateur lui avait demandé s’il connaissait un certain Kim Song Ju dont la liste portait la signature.

    An Chang Ho, qui, le moment d’avant, orateur brillant, sûr de lui, tenait l’auditoire en haleine, sembla du coup dégonflé. Il termina hâtivement sa conférence jusque-là si allante, puis quitta la tribune. Sans doute avait-il pris mes questions très au sérieux. J’avais simplement voulu qu’il modère un peu ses allures. Mais, sans même essayer de riposter, il avait abandonné sa conférence en plein milieu.

    Le public, déçu, se dirigea vers la sortie en murmurant: « C’est étrange – Pourquoi M.To San a-t-il l’air si désemparé, si déprimé? »

    Il arriva à ce moment un grave incident. Des centaines de gendarmes et de policiers des autorités militaires de Jilin se ruèrent dans la salle de conférence et arrêtèrent plus de 300 personnes, y compris de nombreux militants indépendantistes, dont An Chang Ho, le conférencier, Hyon Muk Gwan, Kim Ri Dae et Ri Kwan Rin. Tous furent emmenés et détenus à la préfecture de police.

    C’était Kunitomo, de la direction de la police du gouvernement général de Corée, qui avait tiré les ficelles de cette arrestation massive. Il était arrivé à Fengtian, au même moment qu’An Chang Ho avait fait son apparition à Jilin. Il avait informé Yang Yuting, commandant de la gendarmerie chinoise, du rassemblement de centaines de communistes coréens à Jilin et avait exigé leur arrestation.

    Sur l’ordre de Yang Yuting, exhortés en coulisse par Kunitomo, les policiers et les gendarmes des autorités militaires de Jilin perquisitionnèrent les maisons des Coréens et attaquèrent la fabrique Dadong, procédant à une arrestation massive.

    Qu’An Chang Ho nous eût déçus, nous n’en frémissions pas moins d’une indignation violente contre l’ennemi qui l’avait arrêté, lui et des centaines d’autres Coréens. De plus, je ne pouvais m’empêcher, quant à moi, d’éprouver un pénible sentiment de responsabilité à l’égard de ces incidents, comme An Chang Ho avait été arrêté au moment même où il interrompait sa conférence à cause de ma liste de questions. Cette singulière coïncidence me tourmentait.

    Zhang Zuolin, qui régnait en souverain en Chine du Nord-Est et collaborait avec les Japonais en vertu de la « convention Mitsuya », avait entrepris une répression cruelle à l’égard des communistes et des militants indépendantistes antijaponais de la Corée. La convention visait à détruire le foyer de lutte de libération nationale des Coréens en Mandchourie.

    En vertu de cette convention, des primes étaient accordées à ceux qui concouraient à l’arrestation des patriotes coréens. Certains officiels réactionnaires chinois allèrent jusqu’à porter de fausses dénonciations pour toucher ces primes.

    L’arrestation massive à la fabrique Dadong avait eu lieu dans le cadre de cette répression entreprise par le potentat réactionnaire chinois, Zhang Zuolin, à l’instigation des impérialistes japonais.

    Nous convoquâmes les membres de l’U.A.I. et discutâmes des mesures à prendre pour faire relâcher les détenus. Puis, sans perdre de temps, nous nous rendîmes chez des militants indépendantistes pour les consulter. Ceux-ci, malheureux, restaient découragés et abattus, sans rien entreprendre.

    Nous leur parlâmes ainsi: « Si nous unissons nos forces pour exercer des pressions sur les autorités militaires de Jilin, nous pourrons bel et bien faire libérer tous les détenus dont M. An Chang Ho. La force du peuple aura raison de tout. »

    Mais ceux-ci marmonnaient: « Avec les mains nues, de quelle façon pouvez-vous faire entendre raison à ces brutes de militaires? Plutôt que de crier et de s’agiter, il vaut mieux avoir recours à des liasses de billets et à des pots-de-vin. » Leur mépris de la force des masses se révélait donc là aussi.

    Je me mis en devoir de leur expliquer patiemment que la force unie des masses viendrait à bout de ce que des liasses de billets ne pourraient pas accomplir. Un meeting fut organisé à l’église de Jilin dont le pasteur était Son Jong Do, réunissant des militants indépendantistes, des intellectuels, des jeunes et des étudiants coréens. Nous accusâmes les autorités militaires de Jilin qui avaient arrêté, de connivence avec les Japonais, des patriotes et d’autres Coréens innocents et avertîmes les auditeurs que ces mêmes autorités étaient capables de les extrader à la police japonaise en échange d’argent. Une fois tombés entre les mains des Japonais, nos compatriotes ne pourraient échapper aux sanctions les plus sévères. Nous les appelâmes à s’unir dans une même volonté et dans une même pensée, par amour de la patrie et de la nation, pour lancer un mouvement de masse en vue d’obtenir la libération des patriotes coréens.

    Nous engagions ainsi un effort d’envergure pour la mise en liberté d’An Chang Ho, et bien des gens hochèrent la tête, intrigués. Sans parler des nationalistes ou des soi-disant communistes, certains étudiants sous notre influence disaient: « Vous avez mis An Chang Ho au pied du mur par votre liste de questions, et vous voilà faisant l’impossible pour sa mise en liberté. Qu’est-ce que cela veut dire? »

    Je leur dis: « Nous mettons en cause ses idées, et non lui-même. Lui aussi est Coréen, un patriote, un combattant de la cause de l’indépendance. Impossible de l’abandonner. Pour moi, la grande cause prime: la nation coréenne martyrisée doit s’unir plus étroitement encore dans l’épreuve. »

    Si j’avais réfuté An Chang Ho à sa conférence, c’était pour l’inviter à renoncer à son réformisme empreint du culte des puissances étrangères et du mépris des valeurs nationales, à se lancer dans le combat pour la cause de la libération de la patrie. Si nous avions mené des combats idéologiques avec les nationalistes, ce n’était pas dans le but de les éliminer, mais de les ramener à la raison et de les rassembler sous la bannière de la lutte antijaponaise.

    Après le meeting, nous collâmes des affiches aux murs, aux poteaux télégraphiques: « La police chinoise a arrêté et emprisonné des Coréens sans motif valable, et elle les maltraite – Que les autorités chinoises ne soient pas dupes des artifices des impérialistes japonais!

    – Mettez au plus tôt en liberté les Coréens incarcérés! »

    Nous envoyâmes des déclarations écrites à divers journaux chinois et organisâmes l’opinion publique. Les jeunes et les étudiants se rassemblèrent devant le siège des autorités militaires et demandèrent le relâchement des détenus. Ils firent aussi des manifestations. Nous fîmes tout ce qui était en notre pouvoir pour empêcher le clan militaire réactionnaire chinois d’extrader les détenus coréens aux impérialistes japonais.

    Les autorités militaires durent enfin céder à la pression des masses. Elles remirent en liberté la totalité des détenus, dont An Chang Ho, au bout d’une vingtaine de jours. La mise en liberté de ce dernier, fruit d’une âpre lutte, me réjouissait à l’extrême.

    Je me rendis à la hâte chez des militants indépendantistes, désireux de le saluer, de retour auprès de ses collègues après l’épreuve. Je comptais le trouver tant soit peu mieux disposé à notre égard, c’est-à-dire à l’égard de l’auteur de la fameuse liste de questions.

    Or, il avait eu hâte de quitter la ville, au sortir de la prison. Je ne savais pas dans quel état d’esprit il était retourné à Shanghai, mais je présumais que c’était avec une résolution nouvelle, un regain d’esprit de lutte. Sa vie ultérieure prouva que j’avais eu raison. Il est resté fidèle à lui-même jusqu’au dernier moment de sa vie, sans ternir sa réputation de patriote et sans ployer sous l’épreuve.

    Depuis son départ de Jilin, je ne l’ai jamais revu.

    Il mourra des suites d’une maladie attrapée dans la prison des impérialistes japonais, quelque dix années plus tard, pendant que nous menions notre lutte armée dans la région du mont Paektu.

    La nouvelle de sa mort m’a affligé: il avait combattu toute sa vie pour l’instruction et l’union de la nation, et il est mort trop tôt pour assister à l’indépendance du pays. Or, mes relations avec lui, assez singulières, ne s’en étaient pas arrêtées là. Sa jeune sœur, An Sin Ho, œuvrera à nos côtés, après la Libération, en tant que vice-présidente du CC de l’Union démocratique des femmes de Corée.

    De retour au pays après la Libération, j’appris, par l’intermédiaire de patriotes qui avaient combattu à l’intérieur du pays, qu’une jeune sœur d’An Chang Ho habitait quelque part du côté de Nampho.

    J’ai enjoint à Kim Kyong Sok, alors envoyé spécial du Centre au secteur de Nampho, de la retrouver. Quelques jours plus tard, il me dit l’avoir retrouvée. Comme j’interrogeai Kim Kyong Sok pour savoir comment elle allait, il me répondit qu’on la voyait toujours la Bible à la main, que c’était une chrétienne dévote et fanatique.

    J’ai recommandé à Kim de bien la former dans l’esprit de la politique du Parti, car, bien qu’elle fût croyante, elle aura hérité de l’âme du martyr patriote renommé qu’avait été son frère.

    Kim Kyong Sok dit oui, mais d’un ton qui n’était pas très convaincant. A l’époque, on tenait à l’écart les croyants. C’était un courant général, et malgré nos avertissements réitérés, cette tendance persistait.

    Au bout de quelques mois, Kim Kyong Sok m’apporta la nouvelle qu’An Sin Ho avait été admise au Parti et qu’elle participait avec enthousiasme à l’édification d’une Corée nouvelle, portant sa carte de membre du Parti cachée entre les pages de sa Bible.

    J’ai pensé alors que l’esprit patriotique d’An Chang Ho vivait et œuvrait toujours.

    Chaque fois que je voyais An Sin Ho en œuvre pour le pays et le peuple, je me suis souvenu d’An Chang Ho et de sa vie de combattant pour l’indépendance, pleine de péripéties, et je ne pouvais m’empêcher de m’émouvoir en pensant au mal qu’il s’était donné pour la nation.

    Kim Ku, qui, toute sa vie, avait combattu le communisme, fut surpris de voir An Sin Ho, lorsqu’il vint en Corée du Nord participer à la Conférence conjointe Nord-Sud. Il n’avait jamais pu imaginer que les communistes puissent élire la sœur d’un leader du gouvernement provisoire de Shanghai vice-présidente de l’Union démocratique des femmes. Elle avait été son amour de jeunesse, sa fiancée.

    Notre confiance en An Sin Ho était la même qu’en An Chang Ho. C’était aussi un hommage rendu de notre part à tous les aînés du mouvement pour l’indépendance auxquels nous sommes liés par les liens du sang, par l’amour pour la patrie, dans l’enceinte d’une même nation, par-delà les différences d’idéologie et de croyance.

    

    

    

    7. La fusion des trois bus

    

    

    Les années 1920 marquèrent la promotion du regroupement des forces patriotiques antijaponaises sur un front unique. Ceux qui se préoccupaient sincèrement de l’avenir du pays éprouvèrent le besoin de s’unir, comme seul moyen d’arriver à l’indépendance, et œuvrèrent dès lors dans ce sens.

    Des organisations ouvrières, qui avaient vu le jour au fur et à mesure de la dissémination du nouveau courant d’idées après la Révolution socialiste d’Octobre en Russie et le Soulèvement populaire du Premier Mars, se réunirent en une Fédération générale des ouvriers et des paysans de Corée vers le milieu des années 1920.

    Un effort de regroupement fut aussi entrepris dans le camp nationaliste.

    Ce concept de parti unique national étant dans l’air, un organe de front commun embrassant en son sein les camps communiste et nationaliste fut créé en 1927: c’était l’Association Singan, qui comptait des dizaines de milliers de membres.

    L’effort d’unification fut aussi très actif en Mandchourie, foyer du mouvement indépendantiste. Les nombreuses organisations indépendantistes apparues les unes après les autres, telles de jeunes pousses de bambou après la pluie, à l’époque qui avait suivi l’annexion de la Corée par le Japon, s’articulèrent, vers 1925, après maintes tentatives d’unification et échecs, autour de trois organisations nationalistes: Jong-ui-bu, Sinmin-bu et Chamui-bu, lesquels opéraient encore séparément.

    Ceux-ci s’isolaient dans la région qu’ils contrôlaient, sans rester en liaison, et moins encore collaborer; ils se montraient plutôt hostiles les uns envers les autres, comme les principautés au moyen-âge.

    Or, bientôt, ils rencontrèrent le grave danger de se voir battre l’un après l’autre par les impérialistes japonais qui lançaient des offensives d’envergure successives contre eux.

    Les opérations de massacre d’envergure lancées par les troupes japonaises, dont l’incident de Hunchun, l’incident de Xingjing, l’incident de Gumaling, et la « convention Mitsuya », furent autant de coups durs portés aux organisations de l’armée indépendantiste en Mandchourie. Les Japonais continuaient cependant à accroître leurs effectifs et leur armement, surtout depuis leur défaite à la bataille de Fengwudong et à celle de Qingshanli, pour mieux battre l’armée indépendantiste; ils usaient d’une tactique de terreur et de guerre psychologique consistant à massacrer dix Coréens pour un soldat japonais tombé, cherchant à mettre sur la défensive l’armée indépendantiste alors en pleine expansion.

    Dans cette conjoncture, les leaders des trois bus, occupés jusque-là à se disputer le terrain pour étendre leur sphère de contrôle, se ressaisirent un peu et entreprirent d’unifier leurs organisations, conscients de la nécessité de faire face au danger imminent.

    En fait, dès les premiers temps de leur existence, les pionniers du mouvement pour l’indépendance convinrent du besoin d’union et s’efforcèrent d’y parvenir. A l’époque, les trois bus, antagonistes, les uns par rapport aux autres, rivalisaient d’influence et allèrent parfois jusqu’à provoquer des heurts violents avec effusion de sang.

    Je fus témoin, en été 1925, à Fusong, d’une importante réunion de dirigeants des trois bus, sous la présidence de mon père, à laquelle on discuta d’une unification éventuelle.

    La réunion dura dix jours, et l’on changea de lieu de rencontre: Fusong, Wanlihe, Yangdicun, avant d’aboutir à la création de l’Association pour la promotion de l’union des organisations nationalistes (A.P.U.O.N – NDLR).

    Ses adhérents entreprirent aussitôt les préparatifs de fondation d’un parti unique national, d’une part, et en conservant un contact permanent avec les chefs des différentes organisations, ils tinrent d’autre part des réunions concernant l’autonomie des Coréens en Mandchourie et la constitution d’un front révolutionnaire unique.

    Ils tenaient leurs réunions en changeant de lieu, et c’est à cette occasion qu’arriva l’incident Wangba qui tient d’un roman. Les leaders des trois bus, à savoir Kim Tong Sam, Choe Tong O, Hyon Muk Gwan, Sim Ryong Jun, Rim Pyong Mu, Kim Ton, Ri Yon, Song Sang Ha et d’autres, s’étaient réunis à Xinantun, à 12 km au sud-ouest de la voie ferrée Jilin – Changchun. Xinantun était un des rares foyers du mouvement politique en Mandchourie, au même titre que Jilin, Xingjing et Huadian. Cependant, la police du consulat japonais de Jilin eut vent de la réunion et y dépêcha cinq agents secrets, déguisés en civils.

    Ceux-ci, arrivés à proximité de Xinantun, au hameau de Dongxiangshuigou, firent semblant de chasser des tortues d’eau douce, tout en ayant soin de prendre des informations sur la réunion au point qu’ils furent identifiés par les jeunes du village. Ceux-ci les lièrent les uns aux autres et les jetèrent dans le fleuve Songhuajiang.

    La police du consulat japonais saisit de l’incident la préfecture de police chinoise et exigea qu’elle procédât à une enquête conjointe, sur place et dans le bourg de Xinantun, car des Coréens avaient assassiné des citoyens japonais pacifiques. Un interprète de la préfecture de police, O In Hwa, porta le fait à la connaissance des délégués des trois bus, qui, immédiatement, suspendirent la réunion et se dispersèrent. On appelle cette affaire l’incident Wangba, ce dernier mot voulant dire en chinois vulgaire: tortue d’eau douce.

    Ces réunions rencontrèrent ainsi de nombreuses difficultés et beaucoup d’obstacles et traversèrent de multiples vicissitudes. Les impérialistes japonais, qui appréhendaient cette unification, organisaient des filatures tenaces et perpétraient des actes de subversion. Cependant, les obstacles les plus grands venaient de l’intérieur: opposition et antipathie entre les factions nées au sein de chacun des trois bus. Le Jong-ui-bu se divisait en factions pour l’A.P.U.O.N. et pour le conseil; le Sinmin-bu se divisait entre partisans de l’administration militaire et partisans de l’administration civile; le Chamui-bu se divisait en défenseurs de l’A.P.U.O.N. et du conseil. Kim Tong Sam, Ri Chong Chon, Ri Jong Gun et d’autres, soutenant l’A.P.U.O.N., se détachèrent du Jong-ui-bu. Les partisans de l’administration militaire, dirigés par Kim Jwa Jin et Hwang Hak Su, abandonnèrent le Sinmin-bu.

    Jilin fut, la plupart du temps, le lieu d’élection de leurs réunions. Il existait à Jilin une rizerie, appelée Fuxingtai, que tenait un Coréen, avenue Shangyijie. Les militants indépendantistes de Jilin utilisaient le bureau de la rizerie à la fois comme bureau et dortoir. Les indépendantistes de la Mandchourie du Sud, du Nord et de l’Est y faisaient de fréquents séjours. Aussi la rizerie n’était-elle jamais tranquille. C’était là que, depuis des années, les trois bus languissaient dans des réunions interminables.

    La rizerie était sur le chemin du Lycée Yuwen, aussi rencontrais-je souvent des délégués des trois bus.

    Le propriétaire de la rizerie était un nationaliste, mais sympathisait avec les communistes, menant un bon petit train de vie avec les recettes du décorticage du riz.

    Un jour que je passai à la rizerie, les vieux de Jilin me présentèrent aux représentants des trois bus, dont Kim Jwa Jin, Kim Tong Sam, Sim Ryong Jun, en leur apprenant que j’étais le fils de Kim Hyong Jik, puis ils dirent d’un ton mi-plaisantin: « Il diffère de nous par son idéologie.

    – Excusez-moi, mais ce n’est pas vrai. Je ne sais vraiment pas quelle différence d’idéologie il peut exister entre nous alors que vous désirez l’indépendance de la Corée et que moi aussi je la désire », répliquai-je en riant. Ils dirent alors: « Nous disions cela parce que vous semblez vous occuper du mouvement socialiste. »

    Le moment était propice pour leur parler du communisme. Je me lançai: « C’est le courant international d’aujourd’hui qui veut que la jeunesse s’intéresse au communisme, lequel est son idéal. Pourquoi seule la jeunesse coréenne devrait s’abstenir alors que tous se lancent à corps perdu dans ce courant? Si nous nous refusons à voir ce qu’il y a de nouveau, pour rester accrochés à des vieilleries, quel sera l’avenir de la Corée? Vous formez une génération, et nous une autre; vous ne devez pas mépriser les sentiments des jeunes. » Les anciens dirent: « Quoi que vous entrepreniez, nous ne nous en mêlerons pas. Quoi, se peut-il jamais que vous nous attaquiez, nous autres? »

    D’un ton posé, je leur répliquai: « Qu’est-ce qui vous fait craindre que les jeunes n’aillent vous attaquer? »

    Il y eut d’autres épisodes semblables.

    Sur le chemin de l’école, je m’arrêtais de temps en temps à la rizerie, mais la nouvelle de la fusion ne transperçait toujours pas. Les leaders de l’armée indépendantiste traînaient à n’en plus finir. Entre- temps, en me mettant en contact avec eux, je pus apercevoir divers côtés de leur vie; celle-ci me paraissait bornée, ennuyeuse.

    Comme je l’ai dit plus haut, il existait, au-delà de la muraille de la ville, près de la Porte Zhaoyangmen, une auberge portant l’enseigne Hôtel Sanfeng. Une fois leur réunion suspendue, les chefs des trois bus se réunissaient là isolément les uns des autres, pour discuter de la manière par laquelle ils pourraient l’emporter l’un sur l’autre.

    L’église de Son Jong Do, que nous empruntions souvent pour nos activités d’éducation de masse, se trouvant à proximité de l’auberge, il nous arrivait, le samedi après-midi ou le dimanche, de voir la vie que menaient les chefs de l’armée indépendantiste.

    Dans la chambre qui leur était réservée, on voyait en tout temps un jeu d’échecs, dont l’échiquier, noirci et poli à force d’usage, reluisait. L’aubergiste l’avait commandé spécialement à l’intention des militants qui risquaient fortement de s’ennuyer.

    Ces vieux, enfermés dans la pièce, se disputaient à longueur de journée ou jouaient aux échecs en criant: « Le roi est mat – Echec et mat. »

    La famille de l’aubergiste était sur les dents à les servir. Elle faisait leurs repas avec le meilleur riz apporté de la rizerie Taifenghe, achetait de la viande, du fromage de soja, du poisson, etc.

    Les dirigeants de l’armée indépendantiste passaient la nuit à jouer aux échecs et, à minuit, se faisaient servir des nouilles de sarrasin sans payer, aux dires de la fille de l’aubergiste. Elle se plaignait de ne pouvoir dormir la nuit, très souvent appelée pour leur apporter du tabac, du vin ou autre chose. Une fois, elle s’était plainte à sa mère: « Maman, en les servant ainsi, nous serons ruinés d’ici trois mois. » Et sa mère lui fit des reproches: « Ce sont des combattants pour l’indépendance, nous ne devons rien épargner pour les servir. Une fois les préparatifs accomplis, ils partiront se battre, ne te plains plus. »

    Or, loin de partir se battre, ces braves commandants de l’armée indépendantiste cachaient leurs armes dans un coin de l’entrepôt de la rizerie et passaient leur temps à se tourner les pouces. A notre entrée, ils faisaient semblant d’être occupés, le front baissé sur un registre précipitamment ouvert. Ils n’aimaient quand même pas avoir l’air de fainéanter devant nous.

    Souvent, ils criaient, juraient et lançaient des grossièretés de la pire espèce, et frappaient la table du poing ou de l’oreiller de bois. Qui détiendra le pouvoir après la fusion, voilà la question qui les préoccupait; chacun défendait la gloire de sa faction au détriment des autres. Tout, ancienneté, exploits, étendue de la région, population, était mentionné à l’appui. Puis, le soir venu, ils se livraient à des beuveries, se soûlaient jusque tard dans la nuit et le lendemain faisaient la grasse matinée.

    Un dimanche, nous eûmes, à la rizerie Taifenghe, une vive discussion avec un homme, ministre des Finances du gouvernement provisoire de Shanghai.

    Il était à Jilin depuis des mois, avec quelques collègues, et il assistait à la réunion des trois bus. Il se mêlait volontiers aux jeunes, plaisantait, disant souvent des mots de bon aloi. Nous lui parlions donc avec égards, mais sans détour.

    Ce jour-là, nous critiquions en sa présence le gouvernement provisoire de Shanghai: « Assoiffés de pouvoir, vous vous désintéressez du destin de la patrie et de la nation. Même en exil à l’étranger, vous ne cessez de vous quereller pour le pouvoir. Est-ce du patriotisme, cela? Et quel pouvoir vous intéresse-t-il en fait? Contrôler quelques foyers de paysans, leur lancer quelques ordres et collecter des fonds pour le mouvement? Voilà, et vous y tenez tant, à ce pouvoir? » Mes collègues et moi, nous le rudoyâmes un peu.

    Lui, à court de réplique, resta un moment perplexe, puis il se fâcha et s’emporta: « Ah ça, oseriez-vous nous tourner en ridicule? Vous êtes quelqu’un et nous des nullités? Bah, tant qu’à faire, pourquoi pas? Je vous rendrai tous ridicules autant que moi. »

    Pris de rage, il s’affala par terre, se mit à ôter ses vêtements: s’il descendait ainsi dans la rue, dans le plus simple appareil, à la risée de la ville, il nous rendrait la monnaie: en se rendant ridicule, lui, un Coréen, il rendrait ridicule, le Coréen en général, la nation coréenne, quoi!

    Quelle aberration! J’avais connu ou côtoyé dans ma vie beaucoup d’hommes, mais jamais un individu aussi odieux. Derrière l’image du ministre des Finances du gouvernement provisoire de Shanghai qu’il représentait se cachait un voyou, une brute.

    Or, il ne fallait pas le laisser faire. Car son opprobre, c’était celui du Coréen. Je fis donc des pieds et des mains, non sans dégoût, pour lui faire entendre raison et lui faire remettre ses vêtements.

    Sur le chemin du retour, mes camarades et moi-même, nous convînmes ensemble de ne jamais nous lier avec de pareils individus. Quel service pourrait-il rendre à l’œuvre d’indépendance, un aussi piètre individu qui, pour avoir subi une petite critique, menaçait de descendre dans la rue tout nu? Un tel coup de tête était à peine digne d’un tout petit enfant, habitué à se promener le ventre nu. Mais quelle aberration de la part d’un homme d’âge mûr, d’un ministre!

    Son comportement était le coup de grâce porté à la réputation périclitante du gouvernement provisoire de Shanghai. Celui-ci n’était pas bien vu en Mandchourie. On lui reprochait ses querelles intestines, sa diplomatie de quémandeur, on lui en voulait à cause de son désœuvrement et de sa manière de dilapider les fonds collectés au nom de la cause. En effet, non content de percevoir des impôts, comme la capitation et la contribution pour le salut national, il avait émis un emprunt et délivrait à des riches des lettres de nomination anticipée: préfet, sous-préfet ou maire de canton, pour recevoir, en contrepartie, leur contribution pécuniaire.

    Pendant que les nationalistes continuaient leurs querelles, sans pouvoir parvenir à s’unifier, les impérialistes japonais noyautaient leur mouvement et arrêtaient des militants antijaponais. La plus grande perte fut l’arrestation d’O Tong Jin. La police japonaise s’était acquis un acolyte, Kim Jong Won. Celui-ci dit à O Tong Jin que Choe Chang Hak, propriétaire d’une grande mine d’or en Corée, était de passage à Changchun et qu’il pourrait obtenir de lui d’importantes sommes d’argent pour le mouvement. O Tong Jin alla au rendez-vous et fut arrêté à la gare de Xinglongshan, non loin de Changchun.

    La nouvelle de son arrestation m’avait si durement frappé que je ne pus manger pendant des jours, ayant perdu tout appétit.

    Un malheur ne vient pas seul: le fils d’O Tong Jin, O Kyong Chon, trouva la mort lors de l’incendie du cinéma de Jilin. Je l’avais sorti du bâtiment en flammes, mais il ne survécut pas.

    Le mari emprisonné, le fils mort dans un incendie, son épouse, écrasée par le chagrin, perdit la raison. Nous fîmes tout pour la soutenir et la guérir, mais rien n’y fit, elle mourut. Alors qu’O Tong Jin, bravant la mort, soutenait une lutte pénible à la cour, les leaders du mouvement pour l’indépendance se livraient à des soûleries et à des querelles fractionnelles prétendument au nom de l’unification. Cela nous rendait malheureux: nous leur en voulions profondément.

    Excitée par l’arrestation d’O Tong Jin, la police japonaise se démenait pour arrêter d’autres militants antijaponais, et pourtant, loin de se reprendre, les leaders des trois bus s’obstinaient dans leurs joutes oratoires intempestives.

    Un jour, en passant devant la rizerie, je les vis courant dans la cour, avec du sable plein le bas du pantalon, et j’eus le cœur gros malgré moi. Les impérialistes japonais allaient envahir la Mandchourie, l’avenir de la nation coréenne s’annonçait toujours plus sombre, et voilà où en étaient les soi-disant combattants de l’indépendance.

    N’en pouvant plus, je leur parlai:

    « L’arrestation de votre chef, O Tong Jin, devrait vous donner beaucoup à réfléchir. Les Japonais arrêtent un à un nos militants antijaponais en renom, mettant tout en œuvre, et les exécutent sans merci, tandis que vous passez votre temps à faire des réunions. Nous, les étudiants, souhaitons vivement que vous unifiiez le plus tôt possible les trois bus pour que tous les militants de la cause de l’indépendance, qu’ils soient en Mandchourie du Sud, du Nord ou de l’Est, s’unissent, que tous les Coréens s’unissent. »

    Pourtant, ils n’en démordaient toujours pas.

    J’étais vraiment impatient et malheureux.

    Les soi-disant communistes se débattaient dans des remous de querelles intestines, et les nationalistes, qui disposaient tant soit peu de forces armées, ne le leur cédaient guère.

    C’était regrettable; il fallait les secouer un peu plus rudement. Nous décidâmes donc de mettre en scène un spectacle dénonçant leurs querelles pour le pouvoir – cette pièce de théâtre est connue aujourd’hui sous le titre de Trois prétendants au trône.

    Une fois la pièce mise en scène, j’invitai les leaders des trois bus à assister à la représentation. Je leur dis: « Comme vous travaillez beaucoup, nous avons préparé un drame pour vous. Venez vous détendre un peu en assistant à notre représentation. » Tous acceptèrent avec joie et vinrent à l’église de Son Jong Do.

    Après quelques numéros de chant et de danse, on présenta la pièce. Au début, les vieux la trouvèrent amusante, mais bientôt ils se reconnurent dans les trois personnages de la pièce qui se disputaient un siège. La figure rouge, ils grognèrent: « Mauvais garnements, vous vous êtes moqués de nous. Décidément, Song Ju se dégrade. » Et ils quittèrent la salle.

    Le lendemain matin, j’allai chez eux et, mine de rien, demandai:

    « Pourquoi êtes-vous partis au milieu de la représentation? Il aurait fallu rester jusqu’à la fin. C’était passionnant. »

    Les vieux, hors d’eux, hurlèrent: « Comment nous avez-vous traités, hier, hein? »

    Je leur dis avec feu:

    « Est-ce que nous vous avons froissés? Nous avons préparé cette représentation parce que nous sommes désolés de vous voir vous épuiser dans des querelles interminables.

    « La pièce d’hier traduit le désir de la jeunesse, vous devriez prêter attention à la volonté des jeunes et des masses. »

    Touchés par la justesse de mon observation, ils murmurèrent qu’il fallait créer quelque nouvel établissement, ne fût-ce que pour sauver la face devant la jeunesse. Plus tard, les trois bus se réunirent, bien que pour la forme, sous le nom de Kukmin-bu. Celui-ci réunissait le restant du Jong-ui-bu, le groupe des partisans de l’administration civile du Sinmin-bu et le groupe de Sim Ryong Jun du Chamui-bu, c’était donc une fusion à moitié réussie des trois bus.

    Les autres groupes constituèrent, séparément, la « nouvelle assemblée provisoire ».

    Les leaders des différents groupes, encore que réunis sous le nom de Kukmin-bu, ne se tournaient pas moins le dos les uns aux autres et caressaient toujours leurs propres ambitions.

    Ainsi les forces conservatrices du camp nationaliste s’obstinaient-elles à se battre entre elles et à s’opposer au nouveau courant des temps, pour finalement disparaître. Si elles ont refusé d’aller combattre contre les impérialistes japonais sur le champ de bataille et se sont complu dans des querelles fractionnelles, dans des joutes oratoires saugrenues, c’est qu’elles n’avaient pas la conviction que la nation coréenne est capable de relever son pays par ses propres efforts.

    L’Histoire exigeait la relève de générations dans la lutte de libération nationale, et nous étions convaincus que les jeunes communistes étaient appelés à prendre le relais.

    

    

    

    8. La voie trouvée par Cha Kwang Su

    

    

    Quand je pense à ma vie à Jilin, je revois de nombreux visages inoubliables. Cha Kwang Su émerge toujours au premier plan.

    Je le rencontrai pour la première fois au printemps 1927.

    Ce fut Choe Chang Gol qui allait me le présenter. Après la fermeture de l’Ecole Hwasong, Choe s’incorpora dans l’armée indépendantiste de Sanyuanpu, district de Liuhe: ce village était une des bases du Jong-ui-bu.

    Un jour, un agent de liaison apparut soudain devant moi, avec un pli par lequel Choe Chang Gol me prévenait qu’un certain Cha Kwang Su allait venir me voir à Jilin; en même temps, il m’annonçait son projet de venir bientôt, lui aussi.

    Quelques jours plus tard, en sortant de la maison de la jeunesse chrétienne où je venais de donner une conférence, un jeune à lunettes, la tête un peu inclinée sur le côté, surgit devant moi et me demanda de but en blanc si je connaissais Choe Chang Gol. Ma réponse étant affirmative, il me tendit la main sans rien dire de plus. C’était Cha Kwang Su.

    Ce jour-là, il chercha à parler le moins possible tout en me faisant parler le plus possible. La conversation consista donc en une série de questions venant de lui auxquelles je répondais.

    Un type bourru et peu accessible: telle fut l’impression qu’il me fit, avant de filer à l’anglaise.

    Quelque temps après, Choe Chang Gol arriva à Jilin, comme promis. La direction du Jong-ui-bu siégeait en ville, protégée par la garde centrale qui s’abritait sous une tente, devant la Porte Xinkaimen. La compagnie dont relevait Choe Chang Gol avait une communication à faire à la garde centrale, et il en avait profité pour venir à Jilin.

    Je lui racontai ce qui avait été dit dans mon entrevue avec Cha et avouai l’impression que celui-ci avait faite sur moi, s’étant gardé probablement de trop en dire.

    Choe Chang Gol me dit avoir eu la même impression lors de leur première rencontre, mais il n’avait pas tardé à reconnaître l’intégrité de Cha.

    Un jour, on avait rapporté au chef de la compagnie où servait Choe qu’un professeur de l’Ecole de Liushuhezi faisait de la propagande communiste.

    Le chef ordonna alors qu’on l’arrête sans tarder.

    Choe Chang Gol s’inquiéta pour Cha Kwang Su. Car, aux yeux des hommes de l’armée indépendantiste, le communisme était une véritable hérésie. Il convoqua les camarades de confiance de sa compagnie et leur donna des instructions précises avant de les expédier en mission.

    Quand ils arrivèrent chez Cha Kwang Su, le repas du soir leur fut offert. Mais la table était décevante: seulement du millet, mité de surcroît. Une cuillerée dans l’eau, voilà que des bestioles mortes et de la balle émergeaient.

    Ces hommes-là, habitués à la bonne chère chez les habitants, se mirent à hurler: « Est-ce que c’est un repas? On ne traite pas des combattants indépendantistes comme ça! »

    Cha Kwang Su intervint pour défendre le maître de céans: « Sachez qu’il n’y a rien à manger chez ce monsieur. Depuis quelques jours, ils n’ont que des légumes au repas. Comme vous venez de l’armée indépendantiste, ils ont voulu du moins vous faire un peu l’hospitalité. Ils ont emprunté du millet à un propriétaire foncier pour vous offrir un repas. La faute, si faute il y a, est à celui qui a fait un prêt de mauvais grains, mais non à celui qui a fait tout pour votre service. »

    Les soldats se turent. Celui qu’ils voulaient arrêter parlait raison.

    Si impérieux au début, ils finirent par être touchés par la personnalité de Cha et retournèrent sans l’emmener. Ils assurèrent leur chef qu’il ne s’agissait pas d’un communiste, mais plutôt d’un grand patriote!

    Choe Chang Gol avait pris le temps de le voir. Selon lui, Cha méritait qu’on fasse sa connaissance. Choe était quelqu’un qui se fiait et se donnait entièrement à ceux qu’il appréciait favorablement. Si Cha Kwang Su avait paru bien à Choe, c’est sans doute qu’il l’était, pensais-je.

    Une semaine après le départ de Choe Chang Gol, Cha Kwang Su réapparut brusquement. J’ai pris un peu l’air de Jilin, me dit-il d’abord, puis, à brûle-pourpoint: « Que pensez-vous de l’alliance avec les nationalistes? »

    Le problème de cette alliance faisait alors l’objet d’une vive discussion au sein du mouvement communiste depuis la trahison du Parti communiste chinois par Jiang Jieshi. L’attitude à l’égard de ce problème était comme une pierre de touche distinguant les vrais communistes des opportunistes. Voilà, à mon sens, ce qui motivait la question posée presque brutalement par Cha Kwang Su. En effet, la trahison de Jiang Jieshi avait compliqué les choses dans la révolution chinoise.

    Avant cette désertion, la révolution chinoise avait connu un essor éblouissant. La collaboration du Parti communiste chinois et du Guomindang fut une puissante impulsion à la révolution.

    Dans la seconde moitié des années 1920, la révolution chinoise avait commencé à renverser, au niveau national, la domination réactionnaire par la guerre. L’armée révolutionnaire nationale, partie en expédition au Nord dès l’été 1926 sous les mots d’ordre: élimination de l’impérialisme, renversement du clan militaire et liquidation des forces féodales, se rendit maître de plusieurs provinces: Hunan, Hubei, Jiangxi, Fujian, et puis, s’emparant successivement des principales villes du bassin du Yangzijiang, elle exerçait une forte pression sur la caste militaire réactionnaire de Zhang Zuolin qui contrôlait jusqu’à la région de Huabei avec l’appui des impérialistes japonais.

    La classe ouvrière de Shanghai, après s’être soulevée trois fois, occupa la ville, tandis que les populations de Wuhan et de Jiujiang, encouragées par la victoire de l’expédition révolutionnaire du Nord, récupéraient la concession des impérialistes anglais. Les ouvriers répondaient à la progression de l’armée expéditionnaire par une grève générale, et les paysans s’engageaient massivement avec eux, au risque de leur vie, dans cette guerre d’expédition.

    C’est à ce moment que Jiang Jieshi rejeta la collaboration du Guomindang avec le Parti communiste et s’engagea sur la voie de la trahison. Pour prendre la tête de la révolution, il commença à éliminer par des procédés perfides les communistes de la direction du Guomindang et du gouvernement, et il multiplia les démarches secrètes auprès des puissances impérialistes afin d’obtenir leur soutien.

    « N’eût été cette trahison, la révolution chinoise aurait mieux progressé et, par conséquent, la coalition avec les nationalistes ne poserait pas de problèmes aussi sérieux qu’à présent! » s’indignait fort Cha Kwang Su.

    Lorsque la base révolutionnaire de Guangdong fut consolidée et que l’expédition du Nord fut à l’ordre du jour, Jiang Jieshi se hâta d’établir une dictature militaire et de combattre les communistes par le terrorisme fasciste: en mars 1926, il organisa l’incident du navire Zhongshanjian et élimina ainsi, de l’Ecole militaire de Huangpu et de la première Armée révolutionnaire nationale, tous les communistes, dont Zhou Enlai. En mars 1927, il imposa par la force la dissolution des comités municipaux de Nanchang et de Jiujiang du Guomindang, lesquels soutenaient la politique en trois points de Sun Yatsen. Le 31 mars, il fit attaquer, à Chongqing, un rassemblement de masse, attaque qui fit de nombreuses victimes parmi la population.

    Un génocide fut organisé contre le peuple révolutionnaire à Shanghai, le 12 avril 1927. Cette campagne sanglante se propagea à d’autres régions.

    Cet incident marqua le début d’un déclin temporaire de la révolution chinoise.

    Au sein du mouvement communiste international, des voix s’élevèrent réclamant qu’on tire leçon de cette situation créée dans la révolution chinoise, certaines, extrémistes, mettant en garde contre une alliance avec les nationalistes.

    Cet état de choses avait dû influer sur Cha Kwang Su.

    Dès la fondation de l’U.A.I., nous avions préconisé la coopération des communistes coréens avec les nationalistes pour la libération de la Corée.

    Je lui expliquai: certains nationalistes coréens, s’abaissant jusqu’à capituler à l’impérialisme japonais, prônent l’« autonomie » ou des réformes; mais les nationalistes consciencieux et les intellectuels luttent sans fléchir, en Corée et à l’étranger, pour l’indépendance de leur pays; souffrant de la domination coloniale barbare du Japon, ils ont un esprit antijaponais poussé; nous devrions marcher avec eux, la main dans la main.

    Ce point de vue venait de notre interprétation originale du nationalisme. Nous considérions à l’époque, comme nous continuons d’ailleurs de le faire aujourd’hui encore, le nationalisme comme un courant patriotique, le premier en date à s’être engagé dans l’arène de la lutte de libération nationale.

    A l’origine, il était apparu comme un courant progressiste plaidant pour les intérêts de la nation. La dynastie féodale s’effondrait; des troubles ne cessaient d’avoir lieu à l’intérieur comme à l’extérieur du pays; des puissances étrangères forçaient notre pays à s’ouvrir. Ainsi, le sort du pays était gravement menacé quand le nationalisme s’était levé et était entré sur la scène de l’histoire en scandant les mots d’ordre: « Défendons l’indépendance et la souveraineté nationales! – Protégeons le pays et le peuple! – Repoussons les Occidentaux et les Japonais! » Il est logique et conforme à la loi de l’évolution historique qu’un courant d’idées apparaisse pour défendre les intérêts nationaux et guider les masses populaires lorsqu’une nation se voit gravement menacée dans sa souveraineté par des forces étrangères et que son territoire devient l’enjeu de la lutte des puissances pour la conquête de concessions.

    Il n’est donc pas juste de considérer le nationalisme, dans ses débuts, comme un courant d’idées au service des capitalistes, pour la seule raison que la bourgeoisie montante en a été l’animatrice.

    Pendant le mouvement nationaliste bourgeois contre le féodalisme, les intérêts de cette classe s’accordaient, pour l’essentiel, avec ceux des masses populaires. Aussi le nationalisme représentait-il les intérêts communs de la nation.

    Mais par la suite, à mesure que le capitalisme se développera, la bourgeoisie deviendra une classe dominante réactionnaire, et son nationalisme se réduira en instrument idéologique au service des capitalistes. Aussi, il importe de distinguer le vrai nationalisme tendant à défendre les intérêts de la nation du nationalisme bourgeois devenu un instrument idéologique entre les mains des capitalistes. A vouloir ignorer ces différences, on s’expose à commettre de graves erreurs dans la lutte révolutionnaire.

    Nous nous opposons au nationalisme bourgeois, mais nous approuvons et soutenons le nationalisme authentique, car c’est, en dernière analyse, l’amour de la patrie qui l’anime. Il s’agit là d’un sentiment partagé par les communistes et les nationalistes, d’une garantie sûre de leur conciliation, de leur union et de leur coopération. Ce sentiment doit les unir, telle une artère du corps, et inciter les seconds à collaborer avec les premiers.

    Les nationalistes authentiques ont beaucoup fait, en prônant l’amour de la patrie, pour la modernisation du pays et la reconquête de l’indépendance du pays sous l’occupation étrangère.

    Si aujourd’hui, bien que des régimes et des idéologies différents règnent dans les deux parties de notre nation, nous œuvrons énergiquement pour réunifier le pays, certains de notre réussite, c’est que nous trouvons une garantie décisive du triomphe de la cause de la concorde nationale dans l’amour de la patrie que partagent les communistes avec les vrais nationalistes.

    Etant donné l’homogénéité de la nation coréenne, qui dit nationalisme dit amour de la patrie. C’est une règle à partir de laquelle j’ai toujours fait grand cas de l’union et de la collaboration avec les authentiques nationalistes patriotes en les considérant comme un gage sûr de la victoire de notre révolution.

    Ce point de vue, nous le maintenons invariablement, de l’époque de mes activités dans le mouvement de la jeunesse à ce jour.

    Le jour de ma rencontre avec Cha Kwang Su, j’avais insisté sur la nécessité de faire la différence entre le nationalisme authentique et le nationalisme bourgeois.

    Après m’avoir entendu, Cha Kwang Su prit brusquement mes mains et m’appela d’une voix émue: « Song Ju! »

    Je ne pense pas que je fus assez fort en paroles pour le persuader. Il s’émut certainement en constatant que je jugeais de tout à la lumière des réalités de la Corée et tenais plus à la pratique révolutionnaire qu’à de pures phraséologies.

    Dès lors, il s’ouvrit, et son attitude à mon égard changea tout à fait. Avant, c’était moi qui parlais le plus tandis qu’il me décochait des questions et m’écoutait. Maintenant, il parlait lui-même, sans être interrogé.

    Lorsque nous fûmes devenus intimes, je découvris en lui un épatant camarade. Il avait sept ans de plus que moi. Il avait fait ses études supérieures au Japon. Il écrivait et parlait très bien. Son cœur d’or lui attirait beaucoup de jeunes gens. Il jouissait d’une grande réputation comme spécialiste du marxisme. Parfois, lui et Pak So Sim controversaient sur la théorie du marxisme, les deux se croyant plus savant l’un que l’autre et refusant de se céder le pas.

    Le chef du groupe Hwayo, Kim Chan, était décontenancé lorsqu’il tombait sur Cha Kwang Su. En matière de théorie marxiste, il n’avait aucune chance contre lui. Cha l’avait pris pour un géant du communisme, mais, après quelques rencontres, il en vint à le considérer comme un élève d’école secondaire. Une fois, Cha Kwang Su entra en discussion avec Sin Il Yong, une figure du groupe Sosang. Celui-ci non plus ne put faire front à Cha Kwang Su.

    Cha Kwang Su avait ce signe particulier qu’il marchait la tête un peu penchée à gauche. Il avait contracté cette habitude dans son enfance à cause d’un furoncle qu’il avait eu au cou.

    Originaire de la province du Phyong-an du Nord, il avait fait, dès l’enfance, l’admiration des villageois par son intelligence. A l’âge de moins de 20 ans, il alla au Japon et y fit ses études en gagnant lui-même sa vie. C’est à cette époque-là qu’il se mit à lire des ouvrages marxistes-léninistes et commença à sympathiser avec le communisme.

    Pendant qu’il absorbait les idées nouvelles tout en gagnant lui-même sa vie avec peine, le mouvement communiste déclina au Japon. Le parti communiste, qui venait de naître, fut sensiblement affaibli sous le coup de la première rafle lancé en juin 1923 contre son noyau dirigeant, puis par la terreur blanche infligée à la suite du grand tremblement de terre de Kanto. Plus tard, les opportunistes qui en avaient pris la direction l’achevèrent. Il était bien stupide de rester, dans un pays où le mouvement communiste déclinait, enfoui dans les livres de Marx afin de lancer un mouvement quelconque.

    Il rentra à Séoul où il rencontra des personnes qui prétendaient militer pour le mouvement communiste. Or, il fut déconcerté de trouver une infinité de groupes, tous professant pourtant le marxisme-léninisme. Il n’y comprenait rien.

    Lequel détenait la vérité? Pour trouver sa voie, il se mit à étudier à fond l’histoire du mouvement communiste initial en Corée, sa filiation et tout ce qui concernait les factions. Mais c’était s’engouffrer dans un labyrinthe.

    Groupes et factions étaient légion. L’antagonisme était profond entre ces groupes, mais, en réalité, il n’y avait pas de différences essentielles dans leur idéologie ou dans leurs opinions politiques.

    Le scandale du restaurant Ragyang fut le plus répugnant des actes qu’il ait vu perpétrés par les fractionnistes après son retour au pays. Les grandes figures du groupe Hwayo et du groupe Pukphung s’étaient réunies au restaurant. Jaloux de cette coalition, les hommes du groupe de Séoul attaquèrent la salle de réunion et firent quelques blessés graves. Ceux-ci portèrent plainte au tribunal japonais, accusant les malfaiteurs. Quelques jours après, les hommes du groupe Pukphung firent un assaut du même genre sur les hommes du groupe de Séoul, dont les blessés portèrent aussi leur cause au tribunal japonais.

    Les querelles fractionnelles étaient allées si loin que chaque groupe finit par organiser sa propre bande de terroristes pour affronter son rival.

    Comment est-il possible que ces hommes-là, des prétendus militants communistes, tombent si bas? s’indignait Cha Kwang Su. Réflexion faite, il quitta Séoul et passa en Mandchourie. Une bribe d’espoir le hantait: la Mandchourie est proche de l’Union soviétique; une fois là-bas, il pourra établir un contact avec l’Internationale communiste et trouver une nouvelle voie pour le mouvement communiste coréen.

    En Mandchourie, il tomba de prime abord sur le Manifeste de Jong-uhoe.

    Les fractionnistes proposaient une discussion publique au lieu de se livrer aux calomnies réciproques, afin de sauver le mouvement communiste coréen des disputes fractionnelles: ils prétendaient indiquer la vraie voie à suivre aux masses populaires par la théorie.

    Le débat public préconisé par le manifeste risquait de profiter, non au mouvement communiste coréen, mais à la police japonaise.

    Plus tôt, après que le Parti communiste coréen avait été fondé, le groupe Hwayo avait été très hostile au groupe de Séoul. Un jour, pour montrer leur puissance, les hommes du Hwayo publièrent la liste des 72 membres du comité préparatoire de la conférence des militants du mouvement populaire qu’ils entendaient ouvrir. Ceci signifiait qu’assoiffés d’hégémonie ils avaient livré, publiquement, la liste des cadres du Parti communiste aux impérialistes japonais. Un coup de filet fut fait d’après cette liste, et presque tous les hommes du Hwayo furent arrêtés et jetés en prison.

    Qu’adviendrait-il de nous tous si nous ne nous souvenions pas de cette leçon et si nous engagions une nouvelle discussion publique, comme le préconisaient ces fractionnistes? C’était bien clair.

    « Une version de la “doctrine de Fukumodo”! », vociférait Cha Kwang Su, qui connaissait bien la situation au Japon où celle-ci s’était affirmée comme un courant d’idées opportuniste au sein du mouvement communiste.

    Fukumodo préconisait avec feu une « lutte théorique » pour rétablir le parti, grâce à laquelle on trierait les éléments de pure conscience révolutionnaire des éléments infectés d’idées impures, en vue d’un regroupement des éléments sains. Ses opinions, séparationnistes et fractionnistes, avaient eu un effet néfaste sur le mouvement ouvrier japonais.

    Cha Kwang Su cracha sur le Manifeste de Jong-uhoe qui reprenait fidèlement la doctrine fukumodoïenne jusqu’à en paraphraser le texte même.

    Désenchanté par les méfaits des fractionnistes, il alla s’installer à Liuhe, décidé à vivre en simple instituteur de campagne et en transmettant l’esprit national aux enfants. C’est alors qu’il rencontra Choe Chang Gol et apparut à Jilin sur sa recommandation.

    Il avoua qu’en errant à l’étranger, sous la pluie glaciale, il espérait ardemment trouver une ligne d’action correcte et un dirigeant capable de lui inspirer force et espoir.

    Après avoir fait le récit de ses antécédents, il s’écria: « Song Ju! Si nous marchions ensemble pour le communisme, en nous faisant confiance et en nous aimant! Cela, bien entendu, sans fractionnisme ni querelles d’hégémonie! »

    Ce cri était le résultat de jours entiers de longue errance à l’étranger, la leçon qu’il tirait de ce vagabondage vécu à la recherche de la voie de la révolution.

    Maintenant, c’était à moi de lui prendre la main et de dire, d’une voix émue: « Nous, jeunes gens de la génération montante, nous n’irons pas vers la division comme eux, les fractionnistes. Mais nous resterons fermement unis dans une seule volonté. Nous irons tout droit vers la révolution. »

    En toute franchise, il me dit ensuite ce qu’il avait pensé de moi quand Choe Chang Gol lui avait recommandé de me voir. « Un militant du mouvement estudiantin à Jilin? Que peut savoir un lycéen du marxisme-léninisme? Que peut faire un simple lycéen au sein du mouvement communiste? Si je faisais un petit sondage? » Aussi Cha Kwang Su m’avait-il paru froid au début, tout affable et enjoué qu’il était de son naturel.

    Cha Kwang Su devint bientôt membre de l’U.A.I.

    Vint l’été. J’envisageai de le détacher à Xinantun, petit hameau situé à l’ouest, près de la route de Jilin à Changchun. Agglomération créée par les patriotes coréens comme village idéal, c’était un de ces quelques centres d’opérations du mouvement politique dans les villages de Coréens formés en Mandchourie. Si l’on réussissait à gagner ce hameau à la cause de la révolution, on aura ouvert la piste vers les masses paysannes. Je voulais confier cette mission à Cha Kwang Su.

    Or, il eut l’air étonné et incrédule devant ma proposition. « Un homme venu d’un village en ville, à la recherche de la voie de la révolution, vous le renvoyez à la campagne? me dit-il d’un ton à moitié plaisantin, à moitié sérieux. Que peut-on faire dans ce petit coin large comme la paume d’une main, alors que les autres, pas satisfaits de parcourir les grandes villes, Séoul, Tokyo, Shanghai, etc., poussent jusqu’à l’Internationale communiste? » Telle était l’arrière-pensée de Cha Kwang Su. Tout en ayant rejeté son ancien mode d’activité, il n’était pas encore tout à fait débarrassé de ses anciennes idées.

    Voici ce que je lui expliquai:

    « Il est erroné de croire que la révolution n’est possible que dans des lieux comme les grandes villes. Que ce soit une ville ou un petit village, cela ne compte pas pour nous. La majorité de la population de notre pays est paysanne. En Mandchourie aussi, les Coréens vivent pour la plupart dans les campagnes. A moins de se mêler aux paysans, il est impossible de les rallier au mouvement pour la libération de la patrie et d’espérer voir la victoire du mouvement communiste dans notre pays. Après l’école, j’entends moi aussi aller à la campagne. Il est également faux de dire que le prestige d’un communiste ne se fait que lorsqu’il arrive jusqu’à l’Internationale communiste. Si les communistes la respectent, c’est que l’œuvre de la classe ouvrière est internationale et que les chaînes du capital international ne peuvent être brisées que lorsque la classe ouvrière est unie à l’échelle mondiale. Si nous luttons loyalement pour nous acquitter de nos devoirs, national et international, l’Internationale communiste nous approuvera, oui, et nous hâterons le jour de la libération de notre patrie.

    « Actuellement, ceux qui prétendent appartenir à un mouvement cherchent tous à monter en haut, à savoir du village à la ville, de la ville à la capitale, puis de la capitale à l’Internationale communiste. Ils pensent que de cette façon ils se rangeront parmi les militants et se feront reconnaître. Qu’adviendra-t-il si tout le monde cherche à se hisser soi-même tout en parlant de révolution prolétarienne? Nous autres, nous nous abaissons pour mieux pénétrer les masses ouvrières et paysannes… »

    « S’abaisser au lieu de s’élever en haut… », répéta Cha Kwang Su, l’air sérieux, comme pour lui-même, puis, après un moment de réflexion, il frappa de son poing sur la table: « Eh bien, vrai, c’est une découverte étonnante! »

    Grâce à sa présence, le noyau de l’U.A.I. fut renforcé. En effet, nous avions maintenant, avec nous, un théoricien capable de se mesurer aux grandes figures du sommet de l’ancien parti communiste coréen.

    Depuis, et ce, pendant à peu près trois ans, il partagea nos joies et nos souffrances. Il contribua de manière impérissable au mouvement estudiantin, à l’éveil révolutionnaire des masses et à la création des bases de la Lutte armée antijaponaise. Son nom est lié à la transformation révolutionnaire des régions de Xinantun, Jiangdong, Jiaohe, Guyushu, Kalun, Wujiazi et Liuhe.

    Au début, il milita dans les villages de Coréens de la banlieue de Jilin. Puis, avec Kim Won U, Kye Yong Chun, Zhang Weihua, Pak Kun Won, Ri Jong Rak, Pak Cha Sok, il participa au ralliement des jeunes de Liuhe en Mandchourie du Sud, de Kalun, Guyushu, Wujiazi et d’autres villages de Coréens de la Mandchourie centrale, et finalement il participa à la fondation de l’Armée de guérilla populaire antijaponaise.

    Où qu’il allât, il se familiarisait vite avec les gens, car il était dévoué aux masses. On l’adorait, on le respectait, parce qu’il était jovial, érudit et éloquent. Le cours qu’il donnait sur la science sociale à l’Ecole Samgwang (à Guyushu) était le cours le plus populaire. Souvent il donnait des conférences ou des cours de chant à l’intention des élèves ou d’autres jeunes et des paysans.

    L’oraison funèbre qu’il prononça aux obsèques de Paek Sin Han fut particulièrement vibrante. Xinantun était le village où il allait le plus fréquemment. Il travaillait en tant que professeur à l’Ecole Kilhung. Il logeait chez le directeur de l’enseignement, d’où il partait voir les paysans, les jeunes et les femmes, qu’il rallia respectivement à l’U.J.A., à l’Union des paysans, à l’Association des enfants et à l’Association des femmes, aboutissant à la transformation révolutionnaire de tout le village.

    Le village avait été sous l’influence des nationalistes et des fractionnistes. De temps à autre, ces derniers y étaient passés pour clamer une « théorie de la révolution prolétarienne » ou d’autres théories vaseuses, et on ne savait pas quoi encore. Leur verbiage finit par répugner les villageois adultes, surtout les personnes âgées fort attachées aux coutumes féodales, au point de rejeter a priori tout homme qu’ils identifiaient avec le socialisme.

    Ces choses étant, Cha Kwang Su eut au début beaucoup de peine à s’implanter dans ce coin. Il obtint une chambre chez un villageois, la tapissa et l’aménagea pour en faire une salle de rencontres. Ensuite, il invita une ou deux personnes âgées cultivées à y faire de la propagande.

    Chaque soir, de vieilles gens, une pipe à la main, se réunissaient pour bavarder. Un homme, préalablement instruit par Cha Kwang Su, racontait alors une histoire intéressante et, avant que l’assemblée ne se disperse, disait quelques mots au sujet de la révolution, par exemple: « Le monde actuel est mauvais. Il faut commencer par supprimer les propriétaires fonciers si l’on veut en voir un nouveau! »

    Ayant commencé par former les anciens du village, Cha Kwang Su établit un cours du soir, donna des conférences, organisa des soirées dansantes où il dansait et chantait avec les villageois. Il maintint ainsi le village en animation. Les villageois disaient: « Si ce que fait Cha Kwang Su est du socialisme, nous ne le refusons pas! » Ils s’offraient volontaires pour la révolution.

    Le samedi, après la classe, je passais le voir à Xinantun.

    Nous étions alors obligés de nous changer, pour ne pas nous faire remarquer par l’ennemi. Nous poussions jusqu’à un champ de maïs ou de sorgho, dans la banlieue de Jilin, où nous mettions des vêtements de paysans à la place de notre uniforme scolaire.

    Une fois à Xinantun, j’écoutais Cha Kwang Su raconter ses expériences ou je lui donnais un coup de main dans son travail.

    Ce faisant, nous nous connûmes mieux l’un l’autre.

    Un jour, il parut à Jilin et me conduisit au parc de Beishan. Assis sous un arbre, il me dit qu’il avait trouvé un homme qui méritait notre attention, qui s’appelait Ho Ryul. Celui-ci était impliqué dans les activités révolutionnaires depuis qu’il avait été au Lycée Tonghung, à Longjing. Il était venu à Jilin il y avait quelque temps de cela dans le but de continuer ses études dans une école supérieure de droit, ce qu’il ne put pas faire faute d’argent.

    Cha Kwang Su s’intéressait à lui pour la raison suivante: Ho Ryul avait été envoyé à Jilin par Kim Chan, sur lequel Cha Kwang Su se faisait encore des illusions.

    Cela me surprit.

    Kim Chan était un personnage qui s’était distingué au début du mouvement communiste coréen. Il avait été chef du département de la propagande du premier parti communiste, puis joua un rôle dominant dans la restauration du parti. Menacé d’arrestation, il se retira à Shanghai où il créa la section de Shanghai du Parti communiste coréen. C’était une figure représentative du groupe Hwayo et le véritable fondateur de la « direction générale de Mandchourie » du Parti communiste coréen.

    S’il avait envoyé un de ses gars à Jilin, cela voulait dire qu’il avait l’œil sur nous. Les nouvelles du mouvement estudiantin que nous menions sous le drapeau du communisme, à Jilin, l’amenaient à s’intéresser à nous. Comme notre influence grandissait, il voulait probablement agir sur nous en nous envoyant un de ses hommes.

    Kim Chan rencontra lui-même de nombreux jeunes gens et élèves à Jilin. Il fit de nombreuses conférences. J’avais eu l’occasion de l’écouter. On disait de lui qu’un « as du marxisme » allait haranguer. Ce grand maître logeait chez Ri Kum Chun, dans une maison située près de la Porte Dadongmen. Cha Kwang Su et moi-même y fîmes un saut. Malheureusement, sa conférence pleine d’erreurs nuisibles à la pratique révolutionnaire acheva de nous décevoir.

    Kim Chan dénigra ce jour-là les autres groupements communistes, présentant le sien comme le groupe « orthodoxe » de la révolution coréenne. Qui pis est, il lança cette fausse affirmation: la révolution coréenne étant prolétarienne, seuls les ouvriers, les paysans pauvres et les valets de ferme constitueront la force motrice de la révolution, et les autres éléments non prolétariens ne sont pas dignes d’y participer!

    Je comprenais, à l’écouter, que ses observations étaient un sophisme gros de danger, car elles risquaient de semer la confusion parmi les masses populaires et d’apporter d’immenses préjudices à la révolution. Je réalisai qu’à moins de combattre ce sophisme nous ne pourrions mener le mouvement communiste sur la bonne voie.

    Cha Kwang Su partageait mon avis et ajouta qu’il avait ignoré à qui il avait eu affaire et pourquoi il l’avait admiré.

    A l’époque, afin d’accroître les forces de leurs groupes respectifs, les fractionnistes cherchaient surtout à plaire aux jeunes.

    An Kwang Chon était du nombre. Vêtu d’un manteau blanc traditionnel, il parcourait la ville de Jilin de long en large, se comportant en « chef » du mouvement communiste. Il avait été un temps secrétaire en chef du parti communiste du groupe M-L et était très vaniteux. Nombre de Coréens à Jilin admiraient ce « grand maître du marxisme-léninisme ».

    Puisque Cha Kwang Su disait de lui que c’était un théoricien remarquable, j’allai l’écouter deux fois, espérant qu’il ressortirait de cette rencontre quelque chose d’utile pour notre cause. Il me fallut reconnaître qu’il était aussi éloquent que Kim Chan.

    Au début de son discours, il émerveillait tout l’auditoire. Mais bientôt la première impression s’évanouissait. En effet, il défiait le mouvement de masse. Selon lui, la révolution pouvait se passer de toute lutte de masse si elle était aidée par l’Internationale communiste ou par une grande puissance. La Corée, comme les autres petits pays, n’avait pas besoin de verser du sang par une pareille lutte de masse, mais devait obtenir l’aide des grandes puissances pour récupérer son indépendance. Oh, quel sophisme! il voulait bâtir une maison sur le sable!

    Un phraseur du type de Kim Chan! pensai-je. Et de m’adresser à l’orateur: « De toute façon votre discours est incompréhensible. Vous méprisez la lutte de masse, mais vous avez organisé le parti communiste et vous militez pour le mouvement communiste, pourquoi ça? Vous êtes venu ici, à Jilin, et vous invitez les gens à se lever pour la révolution, pourquoi? » Puis je lui objectai qu’à moins d’éveiller les masses, de les rallier, de les engager dans la lutte, la direction du parti communiste, qui ne comptait que quelques personnes, ne pouvait réussir dans la lutte; je lui dis que c’était chimère que de vouloir récupérer l’indépendance avec l’aide des étrangers, au lieu de compter sur le peuple.

    L’orateur, d’un air qui voulait dire que nous étions trop ignorants pour mériter sa réplique, ricana et disparut en laçant: « Vous comprendrez, j’en ai vu et entendu bien d’autres. »

    Après, nous cessâmes de nous intéresser à lui.

    Les fractionnistes prônaient tantôt les doctrines opportunistes de « gauche »: « La révolution coréenne est une révolution prolétarienne – D’abord, construisons le socialisme dans les régions habitées par les Coréens en Mandchourie », etc., tantôt de droite: « La révolution coréenne est une révolution démocratique bourgeoise, et la libération nationale est le but à atteindre dans l’immédiat. Donc, c’est la bourgeoisie nationale qui doit prendre la direction de la révolution. »

    Certains affirmaient: « Dans les conditions politiques exceptionnellement défavorables qui règnent en Corée, un mouvement idéologique est plausible, mais un mouvement politique n’est pas à entreprendre. » D’autres disaient: « L’indépendance d’abord, la révolution après. » Et d’autres encore lançaient des mots d’ordre ultra-révolutionnaires, étourdissant les gens: « Repoussons le capitalisme et menons une révolution prolétarienne mondiale! »

    Cha Kwang Su et moi-même ouvrîmes un combat théorique contre les individus comme Sin Il Yong.

    J’ai rencontré bien des fractionnistes, mais c’étaient tous, sans exception, des vantards assoiffés d’honneurs et infectés de présomptions de petits-bourgeois, des individus achevés dans la servilité envers les grandes puissances, des dogmatiques.

    Ce jour-là, je recommandai à Cha Kwang Su de ne pas se laisser bercer d’illusions au sujet de Kim Chan, parce que c’était un homme rompu aux méfaits fractionnistes malgré sa renommée. « Ce qu’il nous faut voir, disais-je, quand nous avons devant nous un homme à juger, c’est sa pensée, sa position à l’égard de la révolution, son point de vue envers le peuple, plutôt que sa renommée, ses antécédents et son statut. »

    Cha Kwang Su s’excusa d’avoir cru plus utile de se lier avec des célébrités comme Kim Chan que de leur tourner le dos, étant donné que nous étions alors des débutants dans le mouvement communiste. Il jura de rompre tout de suite ses liens avec Ho Ryul.

    Comme il changeait si brusquement d’attitude, sur le coup je devins sérieux.

    Si Ho Ryul était profondément enlisé dans la boue du fractionnisme, il fallait l’écarter sans tarder, mais s’il s’était momentanément égaré, il fallait le former pour marcher ensemble. Je décidai de le rencontrer personnellement.

    Un jour, guidé par Cha Kwang Su, je me rendis à Jiangdong, où demeurait Ho Ryul. Le village se nichait au pied du mont Longtan- shan, une hauteur qui s’élève sur la route de Jilin à Dunhua, après le pont Songhuajiang. Nous envisagions d’y implanter une branche de l’U.J.A. et d’éduquer les habitants pour en faire un village révolutionnaire, comme Xinantun.

    Je m’entretins avec Ho Ryul. Il était honnête et sincère. De quelque manière qu’on regardât la chose, cet homme valait la peine qu’on le sorte du bourbier du fractionnisme.

    Je chargeai Cha Kwang Su d’agir sur lui dans le bon sens. Moi aussi, en passant au village de temps en temps, je l’aidai à se réformer.

    Ho Ryul ne trahit pas notre confiance. Venu comme missionnaire du fractionnisme, il finit par tourner le dos à Kim Chan et consorts. Nous réussîmes finalement à implanter dans son village des organisations révolutionnaires au moyen desquelles nous gagnâmes tout le village. Ho Ryul devint un militant actif de l’U.A.I.; plus tard, il fit partie de la direction de l’U.J.A. et de l’U.J.C.

    

    

    

    9. La leçon de Wangqingmen

    

    

    Le Kukmin-bu convoqua, en automne 1929, à Wangqingmen, district de Xingjing, un congrès de fusion de l’Union générale de la jeunesse de Mandchourie de l’Est et de l’Union générale de la jeunesse de Mandchourie du Sud, dit congrès de l’Union générale de la jeunesse de Mandchourie du Sud.

    Les dirigeants du Kukmin-bu en avaient pris l’initiative en vue de créer à ce congrès l’Union de la jeunesse de Corée, une organisation unifiée de la jeunesse. Ils invoquèrent la nécessité de mettre un terme au caractère sporadique du mouvement de la jeunesse coréenne et de le diriger de façon unifiée, en accord avec la réalité en évolution, caractérisée par la fusion des trois bus du mouvement pour l’indépendance.

    Au fond, ils visaient à arrêter l’influence du nouveau courant d’idées qui pénétrait les organisations des jeunes et à tenir celles-ci en main.

    Opérant de façon autonome et n’ayant aucun lien avec ces organisations, il n’était pas de notre devoir de participer à ce congrès. Mais, il était impensable de le laisser à la merci des hommes du Kukmin-bu. L’influence des fractionnistes compliquait encore la situation de ces organisations. Le congrès risquait de morceler le mouvement de la jeunesse.

    Nous en conclûmes qu’il nous fallait aller assister au congrès, prévenir la division de la jeunesse et exercer une bonne influence sur les participants. Je représenterais l’Union Paeksan de la jeunesse. Je partis de Jilin en compagnie de Kim Sa Hon.

    Lui-même allait à Wangqingmen participer à une réunion du Parti révolutionnaire de Corée; il s’offrit à payer mon voyage.

    Quant au Parti révolutionnaire de Corée, il avait été fondé par des militants de l’armée indépendantiste, sur la base de la charte du Kukmin-bu, en tant que parti unique, censé contrôler le camp nationaliste tout entier, alors que le Kukmin-bu était, selon les nationalistes, un organisme d’administration autonome; mais en fait, ce n’était qu’une transfiguration du Kukmin-bu.

    En me mettant en route, j’avais compté me rendre tout droit à Wangqingmen, mais je m’étais ravisé par la suite, cédant à l’envie de voir mes camarades Kim Hyok, Cha Kwang Su, Choe Chang Gol, et je fis un saut au district de Liuhe.

    Ceux-ci travaillaient énergiquement en étendant rapidement les organisations de la jeunesse anti-impérialiste aux régions environ-nantes.

    Cha Kwang Su avait mis sur pied, à l’Ecole Tongsong de Gushanzi, un cours spécial où il formait des communistes. Il s’agissait en fait d’une association de recherche sociologique comprenant une section de l’U.J.A.

    Ils étendaient leurs activités dans de nombreux villages de campagne de la Mandchourie du Sud; ils organisaient d’autres associations du même genre, éduquaient de nombreux jeunes gens et créaient des organisations de la jeunesse communiste et de la jeunesse anti-impérialiste. Je constatai, sur place, que l’œuvre accomplie par mes camarades était beaucoup plus importante qu’ils ne me l’avaient fait savoir.

    Ma tâche accomplie à Liuhe, je m’apprêtais à repartir lorsque Cha Kwang Su vint me chercher, voulant m’accompagner à Wangqingmen: il ne pouvait être tranquille à mon sujet puisque la direction du Kukmin-bu avait pris en grippe les jeunes sympathisants communistes et les surveillaient étroitement.

    Les délégués de l’Union de la jeunesse de Jilin, de l’Union de la jeunesse de Jilin – Hoeryong, de l’Union de la jeunesse du Delta et d’autres m’avaient précédé à Wangqingmen.

    A mon arrivée à Wangqingmen, je rendis visite à Hyon Muk Gwan, qui, dès le lendemain de la fondation du Kukmin-bu, s’était déplacé de Jilin à Wangqingmen. Il m’accueillit avec ces paroles: « La direction du Kukmin-bu attend beaucoup de vous. Vous devez jouer un rôle de premier ordre au congrès… » Il me proposa de loger chez lui pendant le congrès pour que nous discutions ensemble de l’avenir du mouvement de la jeunesse.

    Je le remerciai, mais je déclinai son invitation et allai loger chez un parent éloigné du côté maternel, Kang Hong Rak. Des hommes chargés de préparer le congrès venaient sans cesse chez Hyon Muk Gwan, et ma présence les aurait dérangés.

    Quant à Kang Hong Rak, c’était un intellectuel, un nationaliste de gauche, instituteur au Lycée Hwahung sous le patronat de l’armée indépendantiste qui y dispensait un enseignement nationaliste comme dans le Lycée Taesong, en Mandchourie de l’Est.

    Les nationalistes avaient beau y renforcer l’enseignement nationaliste, il n’en sortait pas moins des communistes, car l’enseignement, nationaliste de forme, était communiste dans son contenu.

    La femme de Kang, O Sin Ae, aux traits fins, avait reçu une éducation moderne et était surnommée « rossignol » par les camarades de la Mandchourie du Sud à cause de sa belle voix.

    Avant le congrès, le Kukmin-bu fit constituer, à une réunion préliminaire, un comité préparatoire du congrès avec des délégués des organisations des différentes régions. Nombre de mes camarades, dont Choe Pong, en faisaient partie; tous deux, nous nous connaissions depuis l’Ecole Hwasong. Occupant alors un poste de dirigeant à l’Union générale de la jeunesse de Mandchourie du Sud, il était souvent venu dans des districts habités par des Coréens et avait parlé en public. Il était même venu une fois donner une conférence à l’Ecole Hwasong où il avait eu beaucoup de succès. C’était un homme instruit, actif et intelligent. Plus tard, lié d’amitié avec nous, il s’intéressera au communisme.

    Je faisais aussi partie du comité préparatoire du congrès. Le comité rédigea, après maintes discussions, un projet de résolution du congrès, acceptable à tous. Nous préparâmes aussi d’autres documents selon nos propres convictions.

    Quant à moi, dès le lendemain de mon arrivée à Wangqingmen, j’entrepris mes démarches auprès des délégués des différentes régions. J’avais commencé par organiser une rencontre de jeunes dans la cour du Lycée Hwahung au cours de laquelle je comptais faire la connaissance de représentants des différentes organisations de jeunesse et les former. Car à moins que nous ne devancions les nationalistes, les jeunes risquaient d’être attirés par les dirigeants du Kukmin-bu. J’insistai: la cohésion authentique du mouvement de la jeunesse présuppose une unité d’idéologie et de volonté, basée sur des idées nouvelles et avancées.

    Le fait fut, semblait-il, porté à la connaissance de la direction du Kukmin-bu. Kim Ri Gap m’informa qu’ils étaient mécontents et me surveillaient de très près. Ce n’était donc pas sans motif que Cha Kwang Su s’était inquiété à mon sujet lors de mon départ.

    Kim Ri Gap était un des premiers adhérents de l’U.A.I. Il était venu s’installer chez sa fiancée, Jon Kyong Suk, dans un village à peu de distance de Wangqingmen, après la fermeture de l’Ecole Hwasong, et il travaillait à gagner la population de la région à la cause révolutionnaire. Avisé et intrépide, il entreprenait des tâches hardies qu’il réussissait toujours. Ce n’était pas facile d’inculquer des idées communistes à la population dans une région infestée de nationalistes à tendance anticommuniste.

    Kim Ri Gap devait assister au congrès en qualité d’observateur. Au lendemain de ma conférence au Lycée Hwahung, il vint me chercher et m’invita à dîner chez Jon Kyong Suk. Il voulait me mettre au courant des faits et gestes du Kukmin-bu.

    Selon ses informations, le Kukmin-bu ourdissait un complot pour arrêter le comité préparatoire du congrès. Il me conseilla de devancer le Kukmin-bu et de me mettre hors d’atteinte. Il dit que lui-même comptait quitter Wangqingmen avant cette nuit même, selon toute probabilité. D’après lui, Hyon Muk Gwan aurait déclaré, en présence des leaders du Kukmin-bu: «Il faut régler son compte à Song Ju, adepte d’une idéologie autre que la nôtre.»

    Cependant, je n’avais pas envie de me cacher. Je n’avais rien fait de mal au Kukmin-bu, il n’avait aucun motif pour m’arrêter. Que Hyon ait mis en cause ma propagande communiste, c’était absurde. Tout nationaliste de Jilin savait que je faisais partie du mouvement communiste. Il était certain que Hyon lui aussi le savait car nous avions un temps partagé le même toit. Et dire que, subitement, il m’accusait pour me faire arrêter! Jamais nous n’avions demandé à abattre le Kukmin-bu; nous disions seulement que tous les jeunes devaient s’unir sur la base d’une idéologie nouvelle et avancée. Etait-ce une raison valable pour nous inculper?

    Je pensai ouvrir, au besoin, des pourparlers avec la direction du Kukmin-bu. Je retournai chez Kang Hong Rak, où O Sin Ae m’apporta une nouvelle plus alarmante encore: des hommes du Kukmin-bu avaient déjà arrêté quelques membres du comité préparatoire, dont Choe Pong. O Sin Ae me demanda de me sauver au plus vite, puisque j’étais un des hommes qu’ils cherchaient.

    Son histoire me mit en colère. Dès nos premiers jours à Wangqingmen, nous avions fait l’impossible pour faire du congrès une occasion sans précédent de réaliser un front uni avec les nationalistes. L’avant-projet de résolution avait été conçu dans ce sens.

    Nonobstant, le sommet du Kukmin-bu entendait répondre par un acte de terrorisme.

    Je décidai d’en demander compte à Ko I Ho, chargé des affaires de la jeunesse au Kukmin-bu. Informé de leur projet infâme, Cha Kwang Su était accouru chez Kang Hong Rak avec quelques membres de l’U.J.A.

    Ils insistèrent pour que le personnel du comité préparatoire du congrès quitte en premier Wangqingmen, parce qu’il était directement visé par le Kukmin-bu.

    Nous ne pouvions nous esquiver par le seul souci de sécurité personnelle.

    Maintenant qu’il était impossible de réaliser ce que nous entendions faire par le congrès, il n’y avait pas d’autre solution que de saisir les terroristes d’un pourparler pour leur préciser notre juste position, pensai-je. Il fallait de toute façon que j’aie une fois pour toutes un tête-à-tête franc avec eux pour notre collaboration, et l’occasion tombait à point, pourrait-on dire, bien que l’atmosphère fût menaçante. Une rencontre était d’autant plus indispensable que nous voulions récupérer les camarades arrêtés. Cette affaire aussi avait besoin de mon intervention.

    Je persuadai mes camarades et informai Cha Kwang Su de ce qu’il y avait à faire, puis j’allai voir Ko I Ho.

    C’était le plus fieffé des conservateurs du Kukmin-bu. Un «théoricien» bien connu dans le camp nationaliste. Quand j’entrai dans sa pièce, il devint perplexe; il n’avait pas prévu cette visite.

    Je lui lançai tout de go: « Pourquoi a-t-on arrêté Choe Pong et d’autres membres du comité préparatoire?» Il fit semblant de ne rien savoir, disant qu’il était lui aussi en train de rechercher les disparus.

    Son attitude fausse m’indigna encore plus, mais gardant à grand-peine mon calme, j’essayai de le persuader:

    « Votre Kukmin-bu a convoqué la réunion dans la perspective d’une union du mouvement de la jeunesse, mais effrayé par le projet de la résolution à adopter, vous avez arrêté les délégués avant même d’avoir pris le temps d’écouter leurs interventions. C’est un acte trop hâtif et virulent. On dirait que le contenu du document vous a déplu au point de vous faire commettre cette violence. Indiquez le passage qui ne vous plaît pas s’il y en a un, et corrigeons-le, puisque ce n’est qu’un projet. Vous êtes les organisateurs de la réunion, il vous sera donc aisé d’arranger les choses en consultant les jeunes gens, s’il y en a qui vous causent des ennuis, mais vous les avez ligotés, eux qui ne sont coupables de rien. Alors comment les jeunes gens pourront-ils assimiler le nouveau courant d’idées, l’âme tranquille, et comment pourront-ils devenir des militants antijaponais actifs? »

    Ko I Ho dit qu’il regrettait seulement de voir les jeunes gens aller trop loin et qu’il ne savait rien des arrestations. Nouveau mensonge. Je repris:

    « Vous aussi, quand vous habitiez à Séoul, vous avez participé au mouvement étudiant. Menacé par la police japonaise, vous vouliez vous réfugier en Union soviétique. Vous ne devez pas ignorer quel courant d’idées est le communisme et à quel point il est propagé dans le monde. Actuellement, parmi ceux qui sont décidés à faire la révolution, il n’y en a presque pas qui n’aient pas une compréhension du communisme. Il en a été de même pour moi. J’ai fait mes études à l’Ecole Hwasong fondée par les militants indépendantistes. A Jilin, j’ai vécu pendant trois ans chez des dirigeants de l’armée indépendantiste. Pourtant, je participe au mouvement communiste, et non au mouvement nationaliste. Si nous autres jeunes gens sommes devenus adeptes des nouvelles idées, c’est que nous sommes persuadés que l’idéal communiste mènera au plus vite à la libération de notre patrie et de notre nation, à un avenir splendide. Vous autres également, vous combattez pour l’indépendance de la patrie, vous êtes donc tenus d’aider les jeunes gens qui font tout pour l’avenir de leur pays et de leur nation. Vous sied-il donc de venir les ligoter, au lieu de les aider? »

    J’insistai ensuite pour qu’il marchât avec les jeunes communistes, dans une lutte commune contre l’impérialisme japonais, au lieu de les empêcher de suivre le nouveau courant d’idées.

    En effet, la situation était telle que l’Union générale de la jeunesse de Mandchourie du Sud n’avait plus de raison d’être, si l’on en excluait les jeunes adeptes du communisme.

    Ko I Ho ricana et déclara que le Kukmin-bu préférerait abandonner cette organisation de la jeunesse plutôt que de la remettre entre les mains des communistes.

    Je lui en demandai la raison. Il dit d’un ton narquois qu’il ne pourrait jamais marcher avec les communistes. Il cita en exemple l’attaque des nationalistes par les hommes du groupe M-L lequel avait organisé un groupe de terroristes nommé corps Mongchi (bâton – NDLR) au district de Panshi.

    En été 1929, quelques hommes du groupe M-L, cherchant à éliminer des nationalistes à Sanyuanpu, avaient fait, à la police du clan militaire du Guomindang, une fausse déclaration selon laquelle les militants indépendantistes coréens préparaient une insurrection.

    Ceux-là nous regardaient d’un mauvais œil parce que nous préconisions un front uni avec les nationalistes, et ils avaient poussé leurs hommes à attaquer les cadres de l’U.J.A. A cause de ces malfaiteurs, les hommes du groupe de la jeunesse de la région de Liuhe étaient obligés de se déplacer sous la protection d’un groupe armé conduit par Choe Chang Gol.

    Je répétai à Ko I Ho que nous n’avions rien à voir avec cette horde de fractionnistes, des individus ignobles qui s’acharnaient aussi bien sur les nationalistes que sur nous et, qui pis est, s’entre-déchiraient eux-mêmes, sans cesse divisés en fractions. Je lui déclarai avec force qu’il n’était pas raisonnable de nous regarder sous le même jour.

    Cependant il ne voulait pas comprendre mes explications sincères.

    Je l’avertis: « Si vous voulez aller jusqu’à étouffer l’ardeur des jeunes gens, vous commettrez un crime que l’Histoire ne vous pardonnera pas. Vous pourrez réprimer le corps physique de quelques personnes, mais vous ne pourrez jamais étouffer la pensée de la masse des jeunes gens aspirant au communisme. Bon, tuez-moi si vous voulez. Je suis prêt! »

    Après ces remontrances, je l’aurais cru un peu impressionné. Mais les dirigeants du Kukmin-bu se montraient plus entêtés. La nuit venue, ils sonnèrent l’alerte aux troupes de leur armée stationnant à Wangqingmen et ordonnèrent une rafle contre nos hommes.

    Afin de prévenir l’effusion de sang, je renvoyai en hâte Cha Kwang Su à Sanyuanpu. Ils pouvaient porter le coup de filet jusqu’à nos camarades du district de Liuhe. Aux adhérents de l’U.J.C. et de l’U.J.A. réunis pour le congrès, je dis de quitter Wangqingmen le soir même. J’expliquai: « Le Kukmin-bu entend faire du mal aux jeunes progressistes venus participer au congrès qu’il a convoqué. Abstenons-nous d’y aller. Quant aux actes terroristes qu’il a commis, nous les dénoncerons en public dans un texte de condamnation que nous allons rédiger. »

    Le congrès de l’Union générale de la jeunesse de Mandchourie du Sud avorta. Je décidai de quitter moi aussi Wangqingmen.

    Nos camarades me suggérèrent d’aller à Sanyuanpu, dans le district de Liuhe, champ d’activités de Choe Chang Gol, élaborer un texte de dénonciation pour l’expédier dans toutes les régions de la Mandchourie, puis de convoquer un congrès à huis clos. Or, il était dangereux d’aller à Sanyuanpu, l’armée indépendantiste y étant trop influente.

    J’hésitais entre Sanyuanpu et Lingjie. Finalement, je choisis d’aller à Lingjie où je déciderais du plan d’action pour la suite. Je reprendrais haleine à Lingjie, puis je m’arrêterais à Jilin. Si ma présence n’était pas indispensable, je pousserais jusqu’à Fusong où je superviserais les activités des organisations de masse en attendant que la vague d’arrestations lancée par le Kukmin-bu tombe.

    Le soir même, je retournai chez Kang Hong Rak. Je lui dis: « Si je reste dormir ici, je serai sans doute arrêté. J’irai à Lingjie et je vous prie de me procurer l’argent nécessaire pour le voyage. »

    Mon hôte soupira.

    « Vous voulez courir et vous ignorez le chemin, s’inquiéta-t-il.

    – Soyez sans inquiétude, je prendrai la grande route pour parcourir 32 km. Rien de plus simple. »

    Je lui expliquai: « A Lingjie, je recevrai l’aide d’un militant, un ancien étudiant du Lycée Wenguang, ce qui me permettra d’y rester quelque temps. » Les époux Kang semblaient soulagés. Ils m’offrirent des provisions pour le voyage et quelques barres de sucre d’orge, le tout enveloppé dans un carré de tissu.

    Le militant diplômé du Lycée Wenguang en question était Sin Yong Gun, directeur à l’Ecole Hanhung.

    Le lendemain, vers midi, j’arrivai à Lingjie.

    Les jeunes filles des grandes classes de l’Ecole Hanhung me manifestèrent toute leur bonne volonté. Fiancée de Sin Yong Gun, An Sin Yong, qui avait milité à Jiangdong pour l’Union de la jeunesse anti-impérialiste dont elle était membre, prépara avec ses camarades de la gelée de petits pois et de la soupe froide: un déjeuner copieux. Je le dévorai avec un plaisir inoubliable.

    Après, malgré ma fatigue, je tâchai de me renseigner sur le fonctionnement de l’école. Le sommeil m’accapara pourtant. J’étais terrassé par la fatigue accumulée pendant mon voyage nocturne de 32 km. Sin Yong Gun eut soin de ne pas me réveiller: il ne fit pas sonner la cloche pour la classe, mais fit signe de la main pour appeler les enfants au cours.

    Pendant mon séjour à Lingjie, j’appris que les membres du comité préparatoire du congrès arrêtés par les agents du Kukmin-bu avaient finalement été tués. Il s’agissait de six jeunes gens prometteurs de 20 ou 21 ans: Choe Pong, Ri Thae Hui, Ji Un San, Ri Mong Ryol, Ri Kwang Son, Jo Hui Yon. Ils furent assassinés dans une vallée du secteur de Huaimao, à Wangqingmen.

    Au dernier moment de leur vie, pour condamner le crime dont ils attendaient d’être les victimes, ils s’écrièrent: « Nous nous sommes déjà résolus à nous sacrifier au bien des masses laborieuses. Mais ça nous dépite d’être vos victimes. »

    Puis ils chantèrent Chant révolutionnaire et crièrent: « Vive la victoire de la révolution! »

    Les terroristes cherchèrent à arrêter aussi les familles de ces jeunes pour les liquider. Ko I Ho mit même la main sur O Sin Ae qui m’avait averti de leur plan de massacre et l’assassina.

    A Lingjie, pleurant de chagrin, nous élaborâmes un texte dénonçant à la face du monde les crimes de la direction du Kukmin-bu. Il fut polycopié à Sanyuanpu où militait Choe Chang Gol, pour être publié et envoyé aux organisations révolutionnaires de toutes les régions, afin de servir à organiser des meetings de protestation.

    Nous stigmatisions le Kukmin-bu qui avait assassiné des éléments d’avant-garde de la jeunesse sous prétexte qu’ils étaient communistes. Nous le qualifiions d’instrument de gain à portée de quelques contre-révolutionnaires, de repaire d’assassins et de bande de traîtres comparables aux hommes de main de Jiang Jieshi, bourreaux d’ouvriers et de paysans chinois.

    Avec la publication de ce texte d’accusation, la jeune génération de communistes était directement opposée au Kukmin-bu. Les terroristes de ce groupe « punirent » tous les jeunes de notre mouvement qui leur tombaient sous la main. De nombreux jeunes de valeur subirent ainsi la mort.

    Une profonde rancune s’ancra dans notre cœur à l’égard du Kukmin-bu.

    Après l’événement de Wangqingmen, je ne pus dormir pendant plusieurs jours, tellement j’étais attristé de voir assassinés par des compatriotes les jeunes qui s’étaient engagés dans la voie de la révolution dans le but de libérer leur pays.

    Dès le jour de la fondation de l’U.A.I., nous avions pourtant cherché des moyens de coopérer avec les nationalistes. Si nous avions critiqué la pensée d’An Chang Ho lorsque nous nous étions rendu compte de son penchant réformiste, nous n’avions cependant pas hésité par la suite à lutter pour sa libération lorsqu’il avait été arrêté. Désireux de voir s’unir toutes les forces patriotiques, nous avions donné par la voie de l’art dramatique un avertissement aux nationalistes lorsqu’ils faisaient traîner en longueur, par leurs luttes d’influence, leurs réunions ayant pour but de fusionner les trois bus. Mais lorsque ces organisations du mouvement indépendantiste eurent enfin abouti à la fusion, en constituant le Kukmin-bu, nous nous en étions réjouis et avions applaudi.

    Toutefois, les dirigeants du Kukmin-bu firent fi de notre bonne volonté, y répondant par la barbarie des assassinats.

    Je pensai alors de nouveau au vieux Cha Chon Ri qui disait: « Même s’ils ne sont que trois, les Coréens doivent s’unir pour combattre l’impérialisme japonais. »

    Beaucoup parmi les militants indépendantistes préconisaient l’union. D’ailleurs, les masses désiraient que tous les patriotes se donnent la main pour résister au Japon, sans tenir compte de leur différence d’idéologie, d’appartenance politique ou de croyance religieuse.

    Mais les terroristes du Kukmin-bu dédaignèrent cet espoir du peuple.

    Quand je repense aux atrocités de Wangqingmen, tout mon corps frémit d’indignation, comme à l’époque, et je me dis que des actes aussi horribles et aussi stupides ne doivent pas se répéter au sein de notre nation. Je suis sûr que si Ko I Ho et Hyon Muk Gwan étaient en vie, ils partageraient mon avis. Hyon Muk Gwan, pourtant proche de moi mais qui avait emprunté une autre voie que la mienne en raison de nos différences d’idées, allait être assassiné lui aussi par des terroristes, à Changsha.

    Après la Libération, sa fille, Hyon Suk Ja, suivra les personnalités du gouvernement provisoire de Shanghai et rentrera au pays. Depuis l’Hôtel Panto à Séoul, elle écrira à sa mère une lettre qui est conservée à l’Institut de l’histoire de notre Parti.

    Ses enfants vivent heureux dans la partie nord du pays.

    L’histoire de la lutte de libération nationale de la Corée démontre que les communistes sont sur la voie du patriotisme et qu’ils sont des patriotes convaincus et authentiques.

    Quand je pense à l’importance vitale de l’union nationale maintenant que le territoire du pays est divisé et que l’immixtion étrangère y est forte, la tragédie de Wangqingmen me revient à la mémoire.

    

    

    

    10. Derrière les barreaux

    

    

    A mesure que le « vent de Jilin » se déchaînait vers différentes régions de la Mandchourie, les impérialistes japonais et la clique militaire réactionnaire chinoise s’aperçurent de notre activité. Le puissant mouvement de la jeunesse étudiante à Jilin, l’incident du chemin de fer de Zhongdong et l’affaire du congrès de l’Union générale de la jeunesse de Mandchourie du Sud nous firent connaître dans différentes régions. L’ennemi soupçonna que nous troublions la paix dans la ville de Jilin et commença à nous espionner.

    Pour s’emparer de la Mandchourie, les impérialistes japonais avaient fait pénétrer des espions un peu partout pour surveiller de près les faits et gestes des Coréens, d’une part, et ils avaient incité la caste militaire réactionnaire chinoise à arrêter et à emprisonner, arbitrairement, les communistes, les combattants antijaponais et les partisans indépendantistes, d’autre part. La situation était alarmante à Jilin et une période dure nous attendait.

    Effrayés par l’évolution de la situation, les fractionnistes qui se cachaient à Jilin se réfugièrent à Longjing, à Panshi ou à Dunhua, tandis que les partisans indépendantistes, ayant changé de nationalité et acquis la nationalité chinoise, rejoignaient la Chine du Centre ou se réfugiaient à Wangqingmen. En automne 1929, Jilin où naguère grouillaient les combattants antijaponais n’était plus le centre du mouvement politique coréen à l’étranger.

    Le brouhaha provoqué lors d’un exposé de livres organisé par des élèves du Lycée N° 5 de Jilin fournit à l’ennemi un prétexte pour arrêter nos camarades. Venant de rentrer de Wangqingmen et m’affairant à remédier à la situation, je fus arrêté par les autorités militaires réactionnaires. Des élèves du Lycée N° 5 avaient dénoncé à la police l’organisation de la jeunesse communiste du Lycée Yuwen.

    Se réjouissant d’avoir raflé les dirigeants du mouvement des élèves, la police nous passait à tabac tous les jours. Elle voulait s’informer de nos activités passées et découvrir le réseau serré de nos organisations qui couvrait toute la ville de Jilin, ainsi que ceux qui en tiraient les ficelles.

    Nous nous étions promis de ne rien avouer hormis le fait d’avoir lu des livres « de gauche ». « Quel crime cela pouvait-il être pour nous autres, élèves, que d’avoir lu des livres, livres que nous avions achetés à la librairie? répliquions-nous à nos interrogateurs. Vous devriez plutôt accuser les autorités qui ont laissé les publier et les mettre en vente. »

    Un jour, lorsque je subissais une torture consistant à me tordre les doigts, je vis passer derrière la cloison, dans la salle d’instruction, Choe Tong O, ancien directeur de l’Ecole Hwasong, après un rapide coup d’œil sur moi. Son apparition dans la salle d’interrogation était tellement inattendue que je ne pouvais en croire mes yeux.

    Mais je ne m’étais pas trompé. Cela me permit de deviner quelle pouvait être la précision des renseignements que la police avait obtenus sur moi.

    Son apparition avait compliqué les choses dans ma pensée.

    Choe Tong O parlait couramment le chinois. Diplomate compétent, il exerçait les fonctions de président de la commission diplomatique du Kukmin-bu. Pour coordonner les relations avec les autorités militaires réactionnaires du Guomindang, il demeurait le plus souvent à Jilin où certaines affaires le liaient aux étudiants.

    S’il disait la vérité aux autorités militaires réactionnaires, notre tentative de minimiser la gravité de notre cas ferait long feu. D’ailleurs, la révélation de la lutte que nous avions menée, au cours de l’incident du chemin de fer de Zhongdong, en défense de l’Union soviétique, l’aggraverait encore.

    Le gouvernement du Guomindang et la caste militaire de Fengxi, qui agissaient à l’instigation des pays impérialistes, notamment l’Angleterre, les Etats-Unis, la France et le Japon, avaient commencé, à la fin des années 1920, à se livrer à des actes de trahison perfides contre l’Union soviétique. Après l’échec de la révolte populaire de Guangzhou, le gouvernement Jiang Jieshi avait fusillé le consul soviétique dans cette ville et avait rompu ses relations diplomatiques avec l’Union soviétique. S’opposer à l’Union soviétique était pour Jiang Jieshi un moyen de flatter les pays impérialistes et d’obtenir leur protection et leur soutien.

    La clique militaire avait souvent préconisé l’« opposition à l’impérialisme rouge ». Elle avait ingénieusement tiré profit du sentiment national des Chinois pour camoufler la nature agressive de l’impérialisme et leur inspirer des idées antisoviétiques.

    Dupes de la propagande de la coterie militaire, les étudiants et les jeunes intellectuels se montraient hostiles à l’Union soviétique en criant des mots d’ordre belliqueux et provocateurs tels que: « Occupons l’Oural, puis le lac Baïkal! – Abreuvons nos chevaux au lac Baïkal! »

    En profitant de ce climat, la coterie militaire avait commencé par attaquer la voie ferrée de Zhongdong. En vertu d’une convention, la Chine et l’Union soviétique la tenaient en commun par l’intermédiaire d’un conseil et partageaient équitablement ses revenus et ses équipements. En mobilisant ses forces armées, la clique militaire avait occupé la station radiotélégraphique et le bureau de gestion et, après s’être emparée de la voie ferrée, avait proclamé unilatéralement l’abolition du titre soviétique. Après avoir occupé cette voie ferrée, elle n’avait pas tardé à franchir la frontière et avait pénétré en Union soviétique par trois endroits. Un conflit militaire entre les troupes soviétiques et les troupes de la caste militaire réactionnaire chinoise s’ensuivit.

    Certains étudiants de droite des universités de Fengyong et de Dongbei, à l’instigation des réactionnaires, s’étaient armés pour attaquer l’Union soviétique.

    Nous avions mobilisé les membres de l’U.J.C. et de l’U.J.A pour arrêter les actes antisoviétiques du gouvernement du Guomindang et de la caste militaire réactionnaire et pour défendre l’Union soviétique, un pays socialiste.

    Certains jeunes Chinois qui n’étaient pas encore imprégnés d’idées avancées se méfiaient de nous, prétendant que nous soutenions ceux qui « empiétaient » sur les intérêts de leur nation. Nous étions dans de mauvais draps.

    Nous avions distribué dans différents endroits de la ville des tracts pour dévoiler l’objectif des actes antisoviétiques de la coterie militaire, et nous nous étions mêlés aux Chinois pour leur expliquer qu’en s’emparant de la voie ferrée de Zhongdong et en attaquant l’Union soviétique, les troupes de la caste militaire avaient commis un acte de trahison intolérable envers ce pays qui, après la Révolution d’Octobre, avait aboli tous les traités partiaux conclus auparavant avec la Chine et lui avait accordé une aide matérielle et morale désintéressée, que cet acte visait à obtenir des crédits des impérialistes.

    Ceux qui étaient dupes de la propagande des réactionnaires du Guomindang et de la coterie militaire et s’étaient montrés hostiles à l’Union soviétique, après nous avoir écoutés, étaient parvenus à comprendre le dangereux objectif de l’invasion de l’Union soviétique et avaient changé de position pour s’opposer à l’agression.

    Appuyés par les étudiants progressistes chinois, nous avions assené un coup sévère aux étudiants de l’Université de Fengyong qui s’évertuaient à lancer une attaque armée contre l’Union soviétique.

    La lutte que nous avions menée lors de l’incident de la voie ferrée de Zhongdong avait été une lutte internationaliste visant à défendre politiquement l’Union soviétique. A cette époque-là, nous regardions avec espoir le premier pays socialiste du monde et nous considérions comme un devoir internationaliste sacré des communistes de le défendre.

    Cette lutte avait permis au peuple chinois de pénétrer la nature de la clique militaire et de savoir pourquoi les impérialistes avaient incité sans cesse cette dernière à des actions antisoviétiques. Cet incident avait ouvert les yeux aux peuples coréen et chinois.

    En ce temps-là, sous le régime militaire du Guomindang, tous ceux qui défendaient l’Union soviétique étaient considérés comme coupables de crime.

    Après l’apparition de Choe Tong O dans la salle d’instruction, on me traita toujours, comme auparavant, comme le meneur de l’affaire de l’exposé de livres. Les autorités militaires avaient fait venir Choe Tong O pour s’enquérir, me semblait-il, de mes antécédents, de mes liaisons éventuelles avec l’Union soviétique et des mouvements auxquels j’avais participé. Il me semble qu’il n’avait pas révélé la vérité.

    Peu après, nous fûmes transférés à la prison de Jilin. Le bâtiment de cette prison était en forme de croix, les corridors croisés faisaient communiquer les cellules sur deux côtés, de manière que le gardien, installé au croisement, puisse surveiller toutes les cellules à la fois.

    J’étais enfermé dans la deuxième cellule, à droite du corridor donnant sur le nord. Exposée au nord, ma cellule ne recevait pas de lumière de toute l’année, de sorte qu’elle sentait fort le moisi. En hiver, les murs étaient couverts de givre. C’était l’automne lorsque nous arrivâmes à la prison, mais la cellule était aussi glacée qu’en hiver.

    Les détenus coréens étaient traités de façon partiale du fait de leur nationalité. Les geôliers les humiliaient en les appelant « crétins de Coréens » ou « apatrides coréens » et les mettaient aux fers.

    On faisait des discriminations entre les détenus politiques coréens et chinois au niveau de l’alimentation et des soins médicaux, lesquels étaient d’ailleurs négligeables.

    Je me déterminai à ne pas cesser ma lutte en prison.

    On peut dire que pour les révolutionnaires, la prison est un théâtre de lutte. Un prisonnier ne peut rien faire, il est sans aucun espoir, s’il considère la prison comme un dépôt de criminels. Mais, au contraire, s’il la considère comme faisant partie du monde, il peut faire des choses utiles à la révolution en dépit de l’exiguïté de la pièce où il est détenu.

    Je m’armai de courage et je commençai à rechercher les moyens de poursuivre la lutte. Tout d’abord, je décidai de rétablir mes liens avec mes camarades afin de remettre rapidement sur pied les organisations détruites et de les faire fonctionner. Je me résolus aussi à lutter contre les autorités militaires pour obtenir que la date de ma libération soit avancée.

    Il était question, à cet effet, d’établir des contacts avec les camarades de l’extérieur. Pour y parvenir, il fallait influencer les gardiens de prison en notre faveur.

    J’y parvins plus facilement que je ne l’avais prévu. Comme on devait réparer les cellules, on nous avait transférés temporairement dans une pièce occupée par des droit commun. Cette mesure nous fut propice.

    Un jour, un prisonnier chinois, fortement enrhumé, avait dû s’aliter. Il avait été arrêté lorsqu’il cambriolait un riche. Il avait de très mauvaises manières.

    Le jour même où j’avais été mis dans cette cellule, ce prisonnier, surnommé « Gang Tour », assis en tailleur à la meilleure place, nous avait demandé de lui remettre l’argent ou la nourriture que nous avions. Il avait ajouté que c’était la règle pour les nouveaux arrivés. C’était un homme très rude et grossier.

    J’avais répliqué: « Nous avons été interrogés pendant plusieurs jours dans la salle d’instruction. Qu’est-ce que nous pouvons avoir à vous offrir? Quant à l’argent et à la nourriture, c’est à vous de nous en donner, car vous avez écopé plus de jours de prison que nous, n’est-ce pas? »

    Il ne trouva rien à répliquer. Le visage cramoisi, il me toisa, furieux.

    Comme il se comportait toujours comme un tyran, personne autour de lui ne s’occupait de lui, loin de songer à le soigner et à le consoler, alors que la fièvre l’empêchait de manger et de dormir.

    Je pris la précaution de le couvrir de la couverture que la famille du pasteur Son Jong Do m’avait fait parvenir à la nouvelle de mon emprisonnement et demandai au geôlier d’aller chercher des médicaments à l’hôpital de la prison.

    Le geôlier, Li, qui avait jusqu’alors eu en aversion ce prisonnier malade pour sa mauvaise conduite et sa brusquerie, s’étonna de voir un détenu coréen veiller sur un Chinois comme sur un de ses proches parents. Mes soins permirent au malade de recouvrer rapidement sa santé. Depuis lors, il changea d’attitude envers moi. En voyant ce prisonnier brutal et capricieux, que même les geôliers considéraient comme intraitable, devenir docile devant moi, un jeune lycéen, Li commença à m’estimer.

    Parmi les geôliers de la prison de Jilin, Li était connu pour son indulgence et son attachement à la patrie. Mes camarades du dehors m’avait informé qu’il était de basse condition et qu’il était devenu gardien de prison pour gagner de quoi vivre. Je mis en œuvre tous les moyens possibles pour me renseigner à son sujet et me décidai enfin à le gagner à notre cause. Je profitai de toutes les occasions qui se présentaient pour m’entretenir avec lui. Un jour, je parvins à savoir qu’il avait de la difficulté à préparer les objets à envoyer aux parents de la jeune fille avec laquelle son frère cadet allait se fiancer. J’en informai mes camarades qui étaient venus me visiter et veillai à ce que l’organisation résolût ses difficultés.

    Quelques jours plus tard, Li vint me voir et me remercia de notre amabilité. Puis, il me demanda si j’étais communiste comme le disaient les autorités de la prison.

    A ma réponse affirmative, il répliqua, l’air incrédule: « Tout le monde dit que les communistes sont des brigands. Mais il est impossible qu’un homme aussi honnête que vous se livre au cambriolage. Si vous êtes vraiment un communiste, il n’est pas raisonnable d’attacher l’étiquette de brigands aux communistes. »

    Alors je lui expliquai: « Les communistes luttent pour édifier une société sans exploitation ni oppression, où chacun vit heureux. Nous autres communistes coréens, nous combattons pour expulser les impérialistes japonais de Corée et restaurer l’indépendance du pays. Si les riches et les privilégiés nous qualifient de “brigands”, c’est parce que nous luttons pour renverser ce monde pourri où les propriétaires fonciers, les capitalistes, les riches indigènes et les traîtres à la patrie font la loi. »

    Li hocha affirmativement la tête et dit qu’il avait été jusqu’alors la dupe de la propagande mensongère des autorités parce qu’il était ignorant, mais qu’il ne se laisserait plus jamais tromper.

    Depuis lors, chaque jour, après avoir terminé son service, il venait me voir. Si je lui demandais de transmettre un message à une autre cellule, il acceptait volontiers. Quelque temps plus tard, il me promit de m’aider à entretenir des relations avec les camarades de l’extérieur. Ma vie de prison devient relativement facile dès lors.

    Mais ce n’était pas le cas avec les autres geôliers. Un chef gardien, par exemple, était aussi rusé qu’un serpent. Il nous molestait en nous surveillant par le judas.

    C’était le plus cruel des trois chefs gardiens de la prison. Lorsqu’il était de service, les prisonniers ne pouvaient même pas bâiller librement.

    Un jour, nous décidâmes de lui donner une bonne leçon pour le corriger. Un jeune Chinois qui se nommait Huang Xintian, élève de 3e au Lycée N° 5 de Jilin, demanda à s’en charger. Parmi les détenus impliqués dans l’affaire de l’exposé de livres, il n’y avait que deux lycéens coréens, les autres étaient des Chinois.

    Je lui demandai s’il pouvait le faire, quitte à souffrir cinq mois de plus enfermé dans une cellule. Il affirma être prêt à se sacrifier pour les camarades et nous invita à voir comment il allait corriger le chef gardien. Il aiguisa le bout d’une baguette de bambou et, alors que le chef gardien nous épiait à travers le judas, lui enfonça sa baguette dans l’œil, faisant jaillir du sang et de l’eau noire comme de l’encre de Chine. Nul ne s’y était attendu.

    Tous les étudiants de la prison le louèrent et l’érigèrent en héros. Mais cette action lui valut des jours de terrible souffrance dans une cellule glacée en plein hiver.

    Les étudiants demandèrent aux gardiens de tirer Huang Xintian de sa cellule en les menaçant de leur donner la même leçon.

    Les autorités de la prison finirent par accepter leur revendication.

    Après, nous pûmes faire tout ce que nous voulions en prison. Nous tenions une réunion si nous en avions besoin, nous visitions les cellules que nous voulions visiter. Quand je demandais à aller visiter une cellule, le gardien m’ouvrait la porte pour me laisser y aller.

    Pendant ma vie de prison, je bénéficiai d’une aide assez importante de la part du pasteur Son Jong Do.

    Tout au long de mes activités révolutionnaires à Jilin, le pasteur Son Jong Do m’avait aidé comme son propre fils. En Corée, il avait eu des relations intimes avec mon père. Les deux amis étaient sortis de la même école (Lycée Sungsil), ce qui les liait intimement l’un à l’autre, tandis que l’affinité de leurs idées et de leurs idéaux les unissait inséparablement en camarades.

    De son vivant, mon père m’avait parlé beaucoup de lui.

    Aussitôt après l’échec du mouvement du Premier Mars, Son Jong Do s’était réfugié en Chine et avait exercé pendant un certain temps les fonctions de président du conseil politique du gouvernement provisoire de Shanghai. Par la suite, à Shanghai, avec Kim Ku, Jo Sang Sop, Ri Yu Phil, Yun Ki Sop, il créa l’Association des anciens combattants, avec pour mission de former les cadres militaires qui allaient diriger une future résistance armée, dont il était le chef du service du travail.

    Après la dissolution de cette association, déçu par la querelle fractionnelle au sein du gouvernement provisoire, il se déplaça à Jilin.

    A Jilin, il établit une église pour organiser le mouvement pour l’indépendance. Nous utilisions souvent cette église pour influencer les masses. Son Jong Do était un chrétien sincèrement attaché à sa religion. C’était un personnage important, digne d’estime parmi les chrétiens et les partisans indépendantistes de Jilin.

    Parmi les chrétiens de notre pays, il y avait un grand nombre de patriotes, dont Son Jong Do, qui se sont entièrement consacrés au mouvement pour l’indépendance. Ils ont prié pour la Corée et intercédé auprès de Dieu pour qu’il permette à la Corée de regagner l’indépendance. Leur foi était invariablement liée au patriotisme, et leur désir d’édifier un monde pacifique, libre où régnerait la bonne entente, à la lutte patriotique pour l’indépendance du pays.

    La plupart des bouddhistes et des fidèles de la religion Chondo étaient également des patriotes.

    Son Jong Do étant le conseiller de l’Association Ryugil des étudiants, j’ai eu souvent l’occasion de le rencontrer. A chaque fois que nous nous rencontrions, il me disait qu’il regrettait vivement la mort si précoce de mon père et m’encourageait à hériter de la volonté de mon père, à me placer à la pointe du mouvement indépendantiste et à me dévouer à la nation.

    Si j’ai pu faire mes études pendant trois ans au Lycée Yuwen, à Jilin, c’est parce que j’ai bénéficié de l’aide sincère des amis de mon père, comme Son Jong Do.

    Le pasteur m’avait envoyé à plusieurs reprises l’argent nécessaire à mes études, tant il se préoccupait de la vie difficile de ma famille que ma mère entretenait à grand-peine en faisant la lessive et en cousant. La femme du pasteur, elle aussi, me témoignait beaucoup de sympathie. A chaque fête, elle m’invitait chez elle pour me faire un bon repas avec des mets coréens. Je me souviens du ragoût de lapin au fromage de soja et de la galette de jondugi que j’ai dégustés un jour chez elle. Ce gâteau était fait d’une plante sauvage dépourvue d’odeur ou d’essence nocive, aux feuilles couvertes de duvet laineux. Quand elle vivait à Pyongyang, la famille du pasteur se régalait de gâteaux de jondugi. Les gâteaux dont je me suis délecté ce jour-là avaient été confectionnés avec du jondugi cueilli au parc de Beishan.

    Son Jong Do avait deux fils et trois filles. Le deuxième fils, Son Won Thae, et la dernière fille, Son In Sil, avaient rejoint notre mouvement.

    Avec Hwang Kwi Hon, Yun Son Ho, Kim Pyong Suk, Yun Ok Chae et d’autres, Son In Sil militait alors comme membre de l’Association des enfants coréens de Jilin. Elle m’a rendu de nombreux services lorsque je militais pour le mouvement de la jeunesse étudiante et plus tard, quand je souffrais en prison.

    Un jour, le geôlier vint jeter un nouveau prisonnier dans ma cellule. Les tortures l’avaient tellement déformé que je ne pouvais même pas le reconnaître.

    C’était Kang Myong Gun, chef du service d’organisation de l’Association Ryosin de la jeunesse. Je n’avais pas eu de ses nouvelles depuis son arrestation subite par les autorités militaires, au printemps 1929. Je fus à la fois heureux et choqué de le revoir en prison. Il avait été arrêté sur une fausse accusation des fractionnistes qui en avaient fait l’objet de leur vengeance.

    Lors d’une réunion de l’Union générale de la jeunesse coréenne en Chine, tenue à Jichangzi, les délégués de l’Association Ryosin de la jeunesse, après avoir quitté la salle de réunion, avaient publié une protestation contre les actions aventureuses des fractionnistes. Ceux-ci leur en avaient gardé rancune et, apprenant qu’un jeune homme était mort de maladie à Jiaohe, avaient accusé, auprès des autorités militaires, Kang Myong Gun et ses collègues de l’avoir empoisonné.

    Comme Kang Myong Gun pleurait sur son sort – il craignait d’être exécuté malgré son innocence–, je lui reprochai son découragement, car il s’était engagé dans la grande voie de la révolution, et je l’incitai à combattre jusqu’au bout les autorités militaires pour protester de son innocence, lui faisant remarquer que rien ne pouvait effrayer un homme prêt à braver la mort.

    Plus tard, lors de son procès, Kang Myong Gun a lutté courageusement comme je le lui avais dit. Tout au long de l’occupation de la Corée par les impérialistes japonais, il n’a pas changé son fusil d’épaule. Après la Libération, il rentrera au pays et exécutera loyalement la tâche que notre Parti lui assignera d’agir sur un parti ami. Beaucoup de temps passa, puis j’appris que Kang Myong Gun était en vie et habitait non loin de chez moi. Je lui envoyai quelqu’un pour lui fixer un rendez-vous. La nouvelle l’a tellement ému qu’il a été atteint d’une hémorragie cérébrale la veille de notre rencontre prévue.

    S’il n’était pas mort, nous aurions pu nous souvenir avec émotion des jours que nous avions passés ensemble à Jilin.

    Lorsque j’étais enfermé en prison, j’analysai les enseignements et les leçons que nous avions tirés jusque-là de la lutte de libération nationale et du mouvement communiste en Corée, et j’essayai de faire le point des mouvements révolutionnaires étrangers.

    Notre nation avait fait des manifestations, lancé des grèves, mené des luttes de francs-tireurs et des luttes de troupes indépendantistes contre la domination des impérialistes japonais, sans qu’aucune de ces méthodes réussisse.

    Les Coréens avaient lutté sans relâche et versé beaucoup de sang, mais toutes leurs luttes s’étaient soldées par des échecs amers. Pourquoi?

    Des factions s’étaient formées dans les mouvements antijaponais pour la libération nationale, ce qui portait gravement atteinte à la cause.

    Les troupes de francs-tireurs qui avaient été les premières à porter le flambeau de la lutte antijaponaise et qui avaient parcouru toutes les provinces de la Corée n’étaient pas arrivées à assurer l’unité entre les supérieurs et leurs subalternes. Une grande différence d’idéologie et des dissensions opposaient les chefs d’origine confucianiste qui soutenaient la restauration du régime royal aux soldats d’origine populaire qui réclamaient la réformation de l’ordre contemporain, empêchant par là l’accroissement de la combativité des troupes de francs-tireurs.

    Certains chefs qui tenaient pour idéal absolu de rétablir l’ancien régime étaient allés jusqu’à livrer des combats pour se distinguer dans le seul but d’obtenir des fonctions publiques du gouvernement, semant ainsi la division dans les rangs.

    Les chefs sortis du peuple refusaient de s’unir avec les confucianistes, ce qui affaiblissait les troupes de francs-tireurs.

    Il en était de même des troupes indépendantistes. Même la façon dont elles avaient été organisées les prédestinait au manque d’union et de discipline.

    Les querelles fractionnelles se poursuivaient même après la fusion en trois bus des nombreuses organisations du mouvement indépendantiste qui opéraient en Mandchourie.

    L’apparition du Kukmin-bu, consécutive à la fusion de ces bus, n’empêcha pas qu’un conflit de pouvoir ait lieu entre ses dirigeants, divisés cette fois en deux groupuscules opposés.

    Ainsi, les nationalistes, divisés en plusieurs groupes, se livraient à des discussions stériles en comptant sur les grandes puissances.

    Certains des dirigeants du mouvement indépendantiste songeaient à reconquérir l’indépendance de la Corée en prenant appui sur la Chine, tandis que d’autres croyaient pouvoir l’emporter sur le Japon en s’appuyant sur les forces de l’Union soviétique et que d’autres encore s’attendaient à ce que les Etats-Unis leur fassent « don » de l’indépendance de la Corée.

    Si les nationalistes se montraient serviles envers les grandes puissances, c’était parce qu’ils ne faisaient pas confiance aux masses populaires. Le mouvement nationaliste n’était qu’un mouvement de dirigeants. Séparé des masses, il n’avait pas de solides bases et ne pouvait bénéficier du soutien du peuple.

    Les prétendus dirigeants du mouvement communiste commettaient les mêmes erreurs: à l’écart des masses populaires, ils se réunissaient entre eux pour passer leur temps à discuter de choses vides de sens et à se disputer l’«hégémonie », au lieu de songer à former les masses, à les organiser et à les associer à la lutte révolutionnaire.

    Le mouvement communiste initial n’était pas parvenu à se débarrasser des factions qui avaient surgi en son sein, factions dont faisaient partie ceux qui, parmi les intellectuels bourgeois ou petits-bourgeois nationalistes et les intellectuels issus de familles nobles ruinées, dans la période suivant la Révolution socialiste d’Octobre où le mouvement ouvrier se développait rapidement et où le marxisme-léninisme jouissait de l’ardente approbation des masses, s’étaient joints au courant de la révolution en portant le drapeau du marxisme.

    Dès les premiers temps, ils avaient formé des factions pour conquérir l’hégémonie de leur mouvement.

    Afin d’y parvenir, ils avaient eu recours à toutes sortes de supercheries et à toutes sortes de manœuvres machiavéliques et en étaient venus à former des gangs pour user de violence.

    Leurs activités fractionnelles avaient empêché le Parti communiste coréen d’assurer l’unité de ses rangs et de braver la répression des impérialistes japonais.

    Ces communistes serviles envers les grandes puissances ne songeaient pas à fonder eux-mêmes leur parti pour faire la révolution. Chaque groupe prétendait être le « parti orthodoxe » et, muni d’un sceau contrefait, courtisait l’Internationale communiste pour se faire approuver.

    Après avoir analysé les mouvements nationaliste et communiste coréens d’alors, j’en étais arrivé à la conclusion que la révolution ne devait pas être menée de cette manière.

    J’avais ainsi acquis cette conviction: un communiste doit se charger de la révolution dans son pays et l’accomplir en s’appuyant sur la force du peuple pour arriver à la victoire; il faut résoudre, en toute indépendance et de façon créative, tous les problèmes qui se posent au cours de la révolution. C’est le point de départ des idées du Juche dont il est question maintenant.

    En prison, je réfléchis beaucoup à la façon dont devait être dirigée la révolution coréenne. Quels moyens et quelles méthodes employer pour triompher des agresseurs impérialistes japonais et libérer la patrie? Comment unir les forces opposées au Japon? Que faire pour former le parti, organisme dirigeant de la révolution? Je méditai aussi sur ce que j’allais faire après ma remise en liberté.

    Je définis alors le caractère de la révolution coréenne. En tenant compte de la réalité concrète de notre pays et des rapports sociaux qui y existaient, je pensai que la révolution coréenne devait être une révolution démocratique, anti-impérialiste et antiféodale. Je précisai également les orientations à suivre dans notre lutte: pour l’emporter sur les impérialistes japonais en armes et libérer la patrie, il fallait entreprendre une lutte armée, rassembler sous le drapeau antijaponais et associer à la lutte toutes les forces patriotiques hostiles au Japon, notamment les ouvriers, les paysans, les capitalistes nationalistes et les croyants, et fonder un parti révolutionnaire nouveau, à l’abri de toutes querelles fractionnelles.

    Une fois que la position, le point de vue et les orientations à adopter à l’égard de la révolution coréenne eurent pris forme dans mon esprit, j’eus envie de sortir de prison le plus tôt possible. Je me décidai à lutter pour y parvenir.

    Détenus impliqués dans l’«affaire des étudiants », nous commençâmes à préparer cette lutte.

    Nous entreprîmes une grève de la faim, déterminés à ne rompre le jeûne que si nos justes revendications étaient réalisées.

    Avant que la grève de la faim ne soit commencée, j’avais pensé qu’il serait difficile d’assurer l’unité d’action, car cette grève embrasserait jusqu’aux droit commun. Mais une fois la grève commencée, toutes les cellules refusèrent d’accepter les repas. Même les droit commun qui, auparavant, s’étaient disputé un repas refusèrent de recevoir leurs repas. Apparemment, nos collègues de prison impliqués dans l’«affaire des étudiants » les avaient persuadés.

    Mes camarades de l’extérieur soutinrent de toutes leurs forces notre lutte. Pour se solidariser avec nous, ils dénoncèrent les traitements inhumains que les autorités de la prison de Jilin faisaient subir aux détenus, ce qui souleva l’opinion publique.

    La puissante solidarité qui nous unissait obligea enfin les autorités militaires à accepter nos revendications.

    Je fus libéré au début de mai 1930. En franchissant la porte de la prison en forme de voûte, j’eus l’impression que mon cœur se gonflait d’espoirs et de nouvelles convictions.

    C’est en prison que j’avais dressé le bilan du mouvement communiste initial et du mouvement nationaliste et que j’avais, sur cette base, élaboré un projet de développement de la révolution coréenne.

    A la prison de Pyongyang, mon père avait projeté la transformation du mouvement nationaliste en mouvement communiste, et, à la prison de Jilin, je traçai la voie qu’allait suivre la révolution coréenne.

    Force nous fut, à mon père et à moi-même, malheureux fils d’une nation colonisée, de songer à l’avenir de la patrie derrière les barreaux.

    

    

    

    

    NOTES

    

    

    1. Annexion de la Corée – Le 29 août 1910, le Japon annexa la Corée par la force des armes. –p. 1.

    

    2. « Décrets-lois du gouverneur général » – Diverses lois vicieuses promulguées par le gouverneur général en vue d’opprimer les Coréens et de piller les richesses naturelles de la Corée. –p. 1.

    

    3. « Incident des envoyés secrets à La Haye » – En 1907, les émissaires de l’empereur de Corée, Kojong, participèrent à la 2e Conférence de la paix, ouverte à La Haye, au cours de laquelle ils dénoncèrent l’agression de la Corée par les impérialistes japonais et invitèrent les participants à intervenir en faveur de l’indépendance de la Corée, mais en vain. Un des émissaires, Ri Jun, s’ouvrit le ventre en signe de protestation contre l’agression japonaise. –p. 6.

    

    4. Sherman – Navire à bord duquel des agresseurs américains firent intrusion, en 1866, dans le fleuve Taedong à Pyongyang, tuèrent des gens, mirent le feu un peu partout et se livrèrent au pillage, avant d’être coulé à fond par la lutte héroïque de la population de Pyongyang. –p. 7.

    

    5. Shenandoah – Navire à bord duquel, en 1868, des agresseurs américains firent intrusion dans le fleuve Taedong, avant de prendre la fuite face à la riposte de la population. –p. 8.

    

    6. « Cinq traîtres de l’an Ulsa » – Cinq ministres traîtres – Ri Wan Yong, ministre de l’Education, Ri Ji Yong, ministre de l’Intérieur, Ri Kun Thaek, ministre de la Défense, Kwon Jung Hyon, ministre de l’Agriculture, du Commerce et de l’Industrie, Pak Je Sun, ministre des Affaires étrangères – qui, cédant aux pressions des Japonais, signèrent, en novembre 1905, le « traité coréo-japonais » connu sous le nom de traité en cinq points de l’an Ulsa, qui, partial, traduisait les visées japonaises sur la Corée. –p. 15.

    

    7. Choe Ik Hyon (1833-1906) – Originaire de Phochon, province du Kyonggi, et confucianiste, il fut le chef d’une troupe de francs-tireurs antijaponais. –p. 15.

    

    8. An Jung Gun (1879-1910) – Martyr patriote, il est originaire de Haeju, province du Hwanghae. Dès l’âge de 16 ans, il s’intéressa à l’art militaire. Membre de la Société savante So-u (amis de l’Ouest), il s’occupa un temps de l’éducation. Puis, vers la fin de 1907, il gagna la région maritime extrême-orientale de la Russie où il commanda une unité de francs-tireurs antijaponais. En juin 1909, à la tête de son unité, il attaqua une garnison japonaise à Kyonghung dans la province du Hamgyong du Nord, Corée. En octobre 1909, à la gare de Haerbin, il abattit Ito Hirobumi, meneur de l’agression japonaise contre la Corée, qui faisait une « tournée d’inspection en Mandchourie du Nord ». –p. 15.

    

    9. Ito Hirobumi (1841-1909) – Homme politique japonais, il fut le président du conseil privé de l’empereur du Japon, puis le premier résident général en date en Corée. Meneur de l’agression japonaise contre la Corée, il fut tué, en 1909, à la gare de Haerbin, par le Coréen An Jung Gun. –p. 15.

    

    10. Empereur Kojong – Le 26e empereur de la dynastie des Ri, qui régna de 1864 à 1907. –p. 16.

    

    11. Réforme de l’an Kabo – Réforme bourgeoise réalisée en 1894 par les fonctionnaires réformistes. –p. 17.

    

    12. Soulèvement populaire du Premier Mars – Manifestation de masse du peuple coréen contre la domination coloniale despotique japonaise qui éclata le premier mars 1919 et gagna toutes les régions du pays. –p. 24.

    

    13. Hong Pom Do (1868-1943) – Chef d’une troupe de francs-tireurs antijaponais, puis commandant de troupes indépendantistes. En 1907, il organisa une troupe de francs-tireurs antijaponais avec des chasseurs et engagea plusieurs combats contre les troupes d’agression japonaises dans la province du Hamgyong du Sud. En 1919, il fonda, dans la région de Jiandao, l’Armée indépendantiste coréenne dont il devint le commandant en chef et attaqua les troupes d’occupation japonaises à Kapsan, Kanggye, Manpho, Jasong et ailleurs. Puis, il continua à opérer dans le secteur du Heilongjiang. –p. 43.

    

    14. Kim Ku (1876-1949) – Militant indépendantiste, originaire de Haeju, province du Hwanghae. Il se rallia à la lutte antijaponaise des francs-tireurs. Après le Soulèvement populaire du Premier Mars, il se réfugia à Shanghai, où il créa le Parti pour l’indépendance de la Corée, puis il devint le président du gouvernement provisoire de Shanghai. Après la défaite de l’impérialisme japonais, il rentra en Corée du Sud et manifesta son opposition à la politique de dépendance sud-coréenne vis-à-vis des Etats-Unis. En 1948, il participa à la Conférence conjointe des représentants des partis et des organisations sociales de Corée du Nord et du Sud, convoquée à Pyongyang. De retour à Séoul, il préconisa la collaboration avec les communistes et lutta pour la réunification du pays avant d’être assassiné. –p. 76.

    

    15. Ri Pong Chang (1900-1932) – Militant indépendantiste, originaire de Séoul, province du Kyonggi. Membre du Corps de patriotes coréens organisé par Kim Ku, il tenta, en janvier 1932, à Tokyo, d’assassiner à la bombe l’empereur du Japon et celui du Mandchoukouo. –p. 76.

    

    16. Yun Pong Gil (1908-1932) – Militant indépendantiste, originaire de Ryesan, province du Chungchong du Sud. Membre du Corps de patriotes coréens, il tua à la bombe, le 29 avril 1932, au parc Hongkou, à Shanghai, plusieurs hommes politiques et militaires japonais de haut rang. –p. 76.

    

    17. Affaire des lycéens de Kwangju – En octobre 1929, dans un compartiment du train de la ligne Kwangju – Raju, eut lieu un incident : un lycéen japonais persifla une lycéenne coréenne avec des paroles outrageantes. La jeunesse étudiante coréenne déclencha alors la lutte contre les Japonais, lutte qui gagna aussitôt toute l’étendue de la Corée. –p. 212.

    

    

    18. Soulèvement populaire du 19 Avril – Au printemps 1960, la jeunesse étudiante et la population de Corée du Sud se soulevèrent contre l’impérialisme américain et le régime dictatorial de Syngman Rhee, en réclamant un régime et une vie nouveaux. Cette action eut pour résultat le renversement de ce régime dictatorial. –p. 212.

    

    19. Résistance populaire de Kwangju (1980) – Révolte de masse de la jeunesse étudiante et des diverses couches sociales de la région de Kwangju, province du Jolla du Sud, pour la démocratisation de la société sud-coréenne et le renversement de la dictature fasciste militaire. –p. 212.

    

    20. Empereur Ryunghui (1874 -1926) – Dernier empereur de la dynastie des Ri ayant régné de 1907 à 1910. Ryunghui désigne son ère. –p. 258.

    

    21. Ra Sok Ju (1889-1926) – Militant indépendantiste, originaire de Jaeryong, province du Hwanghae. En 1926, il lança des bombes dans le bâtiment de la Société anonyme de colonisation de l’Orient et dans la banque industrielle de Corée, mises sur pied par les impérialistes japonais pour piller la Corée, puis il se donna la mort après un combat contre des policiers japonais. –p. 260.

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    

    Imprimé en République Populaire Démocratique de Corée